Le ponton B part à la dérive…

Mercredi 13 février 2008 by

Samedi dernier avait lieu l’assemblée générale du club de Port Carmargue. C’était l’occasion pour moi d’éclaircir toutes les rumeurs sur les conventions minis, de rencontrer les dirigeants et les adhérents du club ainsi que les responsables du port, et de faire un peu le point sur l’ambiance générale.

Depuis plusieurs années les coureurs ministes profitaient d’une convention signée avec le port qui permettait de disposer d’une place au fameux ponton B à un tarif réduit d’environ 600€ par an, prix qui comprenait également un certain nombre de grutages. En échange le propriétaire du mini s’engageait à adhérer au club, à y prendre sa licence et bien sûr à participer à des courses. Comme Port Camargue organisait la quasi-totalité des courses de mini en Méditerranée il y avait beaucoup de bateaux au ponton B et une excellente ambiance. Ce ponton c’était un peu notre maison à tous. On y encourageait ceux qui partaient en qualif, félicitait ceux qui en revenaient, on bricolait ensemble, bref j’en garde de très bons souvenirs. Et malheureusement il semblerait que tout ça ne vive plus que dans nos souvenirs…

En effet le comité directeur du club de Port Camargue ne veut plus organiser de course pour les ministes. J’ai découvert samedi que cela venait entre autres d’un différent avec Antoine Grau, le président de la classe suite à ce qui est à mes yeux un malentendu. Du côté de la classe le club de Port Camargue n’est pas non plus tenu en haute estime, il semblerait que ça soit la guerre froide… La première répercussion de cette affaire se constate immédiatement dans le calendrier de la classe. Aucune course au départ de Port Camargue, plus de Mini Max, Mini Lions, Mini Solo ou Mini Med. Une seule course confirmée en Méditerranée française, deux en attente de validation. Le deuxième effet est la suppression pure et simple de toute forme de convention. On nous propose donc désormais une place au tarif normal c’est à dire à 1750€. Il va sans dire que chacun cherche une autre solution, certains ayant déjà choisi de partir en Atlantique. D’où il résulte une dispersion générale des ministes, sur le thème "chacun sauve sa peau, advienne que pourra". L’ambiance qui allait avec le ponton part également en fumée. Ce qui est vraiment dommage car le mini sans l’ambiance qui va avec, sans les copains, sans le fameux "esprit mini" c’est beaucoup moins sympa.

La rupture semblant être définitivement consommée entre Port Camargue (ou du moins ses dirigeants) et les ministes je ne vois moi non plus guère l’intérêt de payer si cher ma place au ponton, sachant que le bateau est en vente et que sans course il n’y a aucune raison d’être à Port Camargue plutôt qu’ailleurs. Ma première priorité est donc de trouver une solution pour Félibre. Et il est à craindre que ce dernier finisse dans un service de gardiennage de caravanes et bateaux. Ce qui ne m’empêchera pas de naviguer si je ne l’ai pas vendu d’ici là puisque les ports offrent une franchise d’une dizaine de jours avant et après chaque course. Certes cette solution ne convient pas à quelqu’un qui souhaiterait s’entraîner régulièrement mais ce n’est pas mon cas.

Je vois ensuite un deuxième problème à régler, moins urgent mais bien plus important, relancer un nouveau "pôle" mini ailleurs, dans un autre port, sur un autre ponton, dans un club qui voudra bien de nous, qui pensera à mentionner nos résultats dans son bilan, qui voudra profiter des prologues pour faire naviguer ses membres sur des minis, qui organisera une soirée d’échange et de partage, avec projection de film et de photos sur la Transat au retour des skippers, qui comprendra qu’on a aussi des choses à offrir. Quand on voit l’enthousiasme du club de Port Bourgenay, la gentillesse et la disponibilité de ses membres, on a envie de vivre ça aussi en Méditerranée. On est sur une piste et on en saura plus fin Mars, d’ici là je continuerai à ressasser les merveilleux souvenirs du ponton B et à repenser à toutes les rencontres que j’ai pu y faire…

La boucle est bouclée

Mardi 15 janvier 2008 by

Ca y est Félibre est de retour à Port-Camargue après un long périple de six mois en Atlantique, commencé en Juillet pour la Transgascogne et achevé vendredi dernier. Début Novembre à Salvador de Bahia nous avions préparé les bateaux pour leur retour en cargo. Les Bretons (ou du moins ceux qui préféraient arriver côté Atlantique) se partageaient un cargo tandis que les Méditerranéens comme moi, beaucoup moins nombreux (8 au total), voyageaient sur flat rack. Un flat rack c’est un genre de fond de container (il y a aussi la face avant et arrière mais pas les côtés ni le dessus). Ca peut bien sûr s’emboiter sur les autres containers de 40 pieds, c’est d’ailleurs le but. On charge deux minis par flat rack. Ensuite un porte-container les embarque pour les ammener à Fos/mer.

Yamm et le Roi du Matelas sur le flat rack     Flat rack sur remorque     Félibre et Okoumé sur flat rack

Au départ il était prévu que le porte-container arrive début Décembre, avant le cargo breton, c’est pourquoi nous avions gruté nos bateaux en premier au Brésil. Mais aucun porte-container ne voulait de nos bateaux (qui dépassent en hauteur et largeur du flat rack), préférant les containers classiques moins contraignants. Du coup nos minis sont partis pour Santos, au Sud du Brésil où ils ont enfin trouvé un transporteur. Vendredi nous avions donc rendez-vous à 13h30 au terminal container de Fos pour les récupérer.
Première bonne nouvelle Félibre était impeccable, pas de coups, de vandalisme, de vol durant les deux mois de transit. Il était tout propre aussi vu ce qu’il pleuvait! La mauvaise nouvelle (parce qu’il y en a toujours une lorsqu’il s’agit de grutage et de transport) c’est que les bers étaient soudés au flat rack pour éviter durant le transport qu’ils ne bougent. Sauf que personne ne nous avait prévenus et que les dockers faisaient mine d’être surpris. Et bien sûr ils ont pris tout leur temps, changé trois fois de grue, avant de débarquer d’abord les flat rack de leurs supports puis les bateaux des bers pour les charger sur nos remorques de route. Et ils sont partis en week-end à 16h15 nous plantant là sans nos bers, toujours soudés. Bertrand ayant fait un scandale a obtenu que son ber soit libéré grâce à une disqueuse thermique (car il n’y a pas de courant sur place) mais en guise de libération ça a plutôt été un carnage. Et l’ouvrier n’a pas jugé bon de faire le mien ni celui de Gaël.  A l’heure actuelle les bers sont toujours sur place, soudés…

Grue trop petite          Grande grue

Okoumé sous la grande grue          Okoumé au dessus de la remorque

Ensuite il a fallu transporter les bateaux sur les remorques de Fos à Port Camargue. Bien entendu les bateaux sont trop larges et trop lourds pour circuler librement. J’ai donc demandé à la DDE des Bouches du Rhône une autorisation de circuler avec un convoi exceptionnel de 1ère catégorie, attestation valable 5 ans. Il faut aussi un gyrophare et un panneau de convoi exceptionnel. Ensuite à chacun de respecter les itinéraires autorisés, la carte étant vendue avec l’attestation. Bien sûr les routes de la Camargue n’en font pas partie mais raccourcissent considérablement le trajet! Reste qu’il faut normalement un permis E pour tracter une remorque. Sauf si le poids à vide du véhicule tracteur dépasse celui de la remorque chargée et que l’ensemble chargé fait moins de 3,5t. Avec 350kg de remorque, 1000kg de bateau ça laissait quelques perspectives pour la voiture. Mais aucune agence de location ne loue de véhicule avec attelage (et assurance) dans la région. Ce qui donne au final un transport de nuit, sous la pluie, avec un vent terrible, en R19 sur la routes de la Camargue. Bien sûr il a fallu faire deux allers-retours pour amener les deux remorques à Fos (celle de Gaël et la mienne puisque nous n’avons qu’un véhicule) puis deux allers retours pour emmener les bateaux! Fin des hostilités à minuit et demi vendredi soir sous un orage déversant des litres d’eau et des éclairs. Ce n’est pas le pot au noir mais ça s’en rapproche!

En tout cas je suis bien contente que tout cela soit réglé (à part les bers) parce que ça a été source de grosses inquiétudes, tant au niveau de l’état du bateau ou du prix du cargo (5700€) qu’au sujet de son transport jusqu’à Port-Camargue.

Prochaine étape, négocier le prix de la place de port à Port-Camargue qui a décidé de se débarasser des ministes en commençant par augmenter ses tarifs et en annulant toutes les courses normalement organisées par le club (exit Mini Med, Mini Lions, Mini Max et Mini Solo).

Les photos de Madère

Jeudi 10 janvier 2008 by

Comme annoncé hier voici les photos prises par Amandine Cau lors de la première étape (elle était à bord d’un bateau accompagnateur).

Sous spi     Sous spi 2     Sous spi 3

Sous spi 4     Coucou!     Sous spi 5

Voici maintenant celles de l’arrivée à Madère, prises cette fois depuis un zodiac.

Devant les falaises de Madère     Sur la ligne d’arrivée à Madère     Portrait sur la ligne d’arrivée à Madère

Ligne d’arrivée à Madère          Bouquet de fleurs à Madère

La dernière photo est prise sur le ponton où j’ai été accueillie par un magnifique bouquet offert uniquement aux filles par les Madériens. Je suis morte de rire car en bas je porte un collant horrible violet étant en train de me déshabiller lorsqu’Amandine est arrivée. Je la supplie de ne cadrer que le haut et nous rions bien!

Félibre dans Voiles et Voiliers

Mercredi 9 janvier 2008 by

Félibre est en photo dans le dernier numéro (n°443 de Janvier) de Voiles et Voiliers en illustration d’un article annonçant la création d’une Transat tous les ans à partir de 2009, page 26 si je ne me trompe pas, en tout cas c’est dans les premières pages qui traitent de l’actualité. La photo est en haut à gauche, je suis sous spi (bleu électrique). Elle a été prise durant la première étape de la Transat par Amandine Crau.

Voiles et Voiliers n°443

Pour ceux qui s’en souviennent Amandine m’avait aussi prise en photo à l’arrivée de la première étape à Madère. Elle se présentait alors comme travaillant pour Voiles et Voiliers. Naïvement je lui avais demandé de me donner une des photos de l’arrivée pour la mettre sur mon blog et surtout vous faire partager ces moments. Refus franchement sec et hautain "je n’ai pas pour habitude de donner mes photos". J’insiste car je sais que mes parents voudraient bien voir ma tête après cette première étape riche en émotion et propose même de payer. Elle m’envoie balader, prétextant qu’elle n’a pas son PC avec elle, je suis outrée mais apparamment il n’y a rien à faire. Je suis d’autant plus déçue que Gaël était resté à terre faire un film la voyant partir sur le zodiac.

A Salvador je la vois dans la salle informatique avec son PC et je décide de retenter ma chance. Cette fois elle est d’accord pour me les vendre 50 euros (il y en a plusieurs et certaines sont très belles) à condition que je ne les utilise pas autrement qu’avec mon entourage. Je paie, respecte cette clause à contre coeur et oublie toute cette histoire jusqu’à ce que je découvre la photo dans Voiles et Voiliers. Comme je suis quand même scandalisée j’appelle Voiles et Voiliers, je découvre qu’Amandine n’est pas employée chez eux, qu’elle a couvert la Mini à ses frais et que Voiles et Voiliers a acheté ensuite photos et articles. Donc ils ne sont pas responsable de son attitude. Et ajoutent que si je suis en course c’est que je cède mon droit à l’image ce qui là encore est un peu fort car en effet on signe un papier dans ce sens mais pour GPO et le photographe de GPO, pas pour Voiles et Voiliers. Je dois ajouter néanmoins que les gens chez Voiles et Voiliers ont été charmants et désolés de l’attitude d’Amandine et m’ont proposé de m’envoyer quelques magazines gratuitement.

Par ailleurs dans ce même numéro il y a un article sur la Transat et surtout un article sur les mésaventures d’Adrien Hardy avec des explications concernant son remâtage.

PS: Dès demain je vais mettre en ligne les photos d’Amandine parce que c’est quand même incroyable de voir cette image dans Voiles et Voiliers et de ne pas être autorisée à la mettre sur mon blog.

Bonne année!

Vendredi 4 janvier 2008 by

Je vous souhaite à tous une excellente année 2008 dans la joie et la bonne humeur, avec de beaux projets à réaliser, et pour les marins de grands surfs ensoleillés.

En ce qui me concerne 2008 devrait être plus calme que 2007 qui fut pleine de rebondissements. En effet il y a un an ma participation à la Transat paraissait fortement compromise à cause des problèmes de liste d’attente. De Janvier à Juin j’ai donc espéré, ne sachant pas vraiment que faire, que prévoir, n’osant pas encore acheter tout le matériel de peur d’être endettée pour rien. J’ai préparé quand même Félibre en effectuant moi-même certains travaux notamment sur la carène et le circuit électrique durant les longs week-ends de Mai. Je me suis aussi entraînée en participant à la Mini Solo dans des conditions éprouvantes mais qui relevaient de la promenade de santé à côté de celles de la Transgascogne! Heureusement il y a eu la Mini Lions pour se faire plaisir et en Juin l’excellente nouvelle de mon inscription définitive à la Transat. Cette fois il a fallu commander dans l’urgence voiles neuves et cartes marines avant de plonger dans l’aventure en Septembre. Autant dire que je n’ai pas vu passer l’année.

2007 a également été l’année de naissance de ce blog que je vais tâcher de continuer à faire vivre, sans doute moins intensément puisque le programme s’allège, mais il y aura encore certainement des navigations et des histoires à raconter!

Joyeux Noël

Vendredi 21 décembre 2007 by

Tout est dans le titre, joyeux Noël à vous tous, je sais que vous êtes finalement assez nombreux cachés derrière vos écrans à lire discrètement mon récit…

Pour ma part j’ai attendu Noël  pendant des jours, bien que ça ne soit habituellement pas ma période favorite de l’année. Durant la Transat j’ai très souvent pensé à ce moment où j’allais enfin retrouver ma famille, notamment mes grands-parents que je n’ai malheureusement pas pu voir depuis un an pour cause de préparation de mini. Je vais aussi revoir un peu mes montagnes ce qui n’est pas pour me déplaire car contrairement à ce qu’on pourrait penser je ne suis pas toujours tournée vers la mer.

Enfin j’ai un petit cadeau pour vous faire patienter jusqu’à l’année prochaine, soyons honnête il n’est pas moi! Il s’agit du film de la Transat de David Sineau, 2ème de la Transat en proto sur son Bretagne Lapins, que vous trouverez ici. La qualité n’est pas très bonne mais le contenu est génial, particulièrement la deuxième moitié. Moi ce que j’ai apprécié dans cette vidéo c’est que l’on y trouve les bons et les mauvais moments et l’on découvre que même les pros, les supers bons, ont des moments de faiblesse, de doute, de casse, d’erreur de manoeuvre, de désespoir. Bref, toutes proportions gardées, ils sont "comme nous", humains. Vous y retrouverez donc les supers conditions avant les Canaries, la baisse de régime générale juste après (on a tous nos limites, il mollit pendant quelques heures, moi pendant une journée…), la chaleur, le Pot au Noir avec cette image que je conserverai toute ma vie du rideau noir juste derrière avec le ciel si bleu devant, la déception quand on croit en être sorti alors que ça repart pour un tour, les litres d’eau qui s’abattent sur nous dedans, le drame de l’explosion de gennaker et la frustration que ça entraîne (que j’ai bien connue avec le coup du gennaker mais aussi du bout dehors à la première étape), les charmes du chalutage, les joies des oiseaux visiteurs, les mains totalement blanches à cause de l’humidité, le stress des cargos, bref, vous y retrouverez toutes les Transat, si différentes et si semblables… Merci David pour ce témoignage vraiment sympa.

Je ne résiste pas à l’envie de vous montrer ci-dessous une mère Noël brésilienne, début Novembre dans un immense centre commercial. Arrivant de la Transat, avec une température de 30°, en Novembre, ça a été un peu le choc! Et là-bas ce sont les filles qui s’y collent, en jupe et T-Shirt rouge. Pour la barbe blanche on repassera!

Mère Noël

2ème étape: de Fernando de Noronha à Salvador de Bahia

Mercredi 19 décembre 2007 by

Dernier chapitre du récit, enfin! Je pense qu’il y aura une conclusion, elle est déjà en préparation dans mon esprit mais ne viendra peut-être qu’après les fêtes. Il y aura également d’autres vidéos de Félibre prises sur l’eau par Gaël. Soyez patients…

Jeudi 25 Octobre

Le bateau tape toujours autant. Gaël en a marre, moi aussi. Et on n’est pas les seuls ! A la VHF hier nous avons réussi à capter Matthieu Guillon-Verne qui discutait avec Dominique Barthel. Notre première pensée est donc que Dominique n’est plus très loin, c’est réjouissant car il nous avait quand même bien semé entre les Canaries et le Cap Vert. D’après ce que l’on entend de la conversation Matthieu trouve que ce temps est pénible et en a ras le bol d’être trempé. Nous on est content, tout le monde est dans la même situation peu agréable mais on avance plus vite, vraisemblablement en tirant au plus court. D’ailleurs aujourd’hui on ne les entend plus. Pendant deux jours pour être sûr de bien passer Fernando en un bord on a suivi une route un plus Est que la normale, mais depuis qu’on a passé Fernando on est reparti sur la route directe dont je ne me sépare que très rarement ! La conclusion est donc simple, les autres sont plus à l’Est que nous et vont par conséquent faire une route plus longue car la côte brésilienne tourne vers l’Ouest, on est à l’intérieur du virage. Voilà une excellente nouvelle.

Côté confort c’est toujours la catastrophe. Tout est trempé, le matelas, l’oreiller, le ciré, l’intérieur du bateau, le stylo refuse d’écrire il faut faire appel au bon vieux crayon à papier, pas trop taillé pour ne pas déchirer la feuille. Aller aux toilettes devient une véritable expédition ce qui m’amène à moins boire le jour tout en compensant la nuit. En effet la journée je suis dehors ce qui signifie qu’il faut d’abord que je mette le pilote, que je rentre toute dégoulinante puis que je quitte le haut de mon ciré, que je baisse mon pantalon, que je rentre le seau, fasse mes petites affaires, sorte le seau avant qu’une catastrophe ne se produise, renfile bas et haut de ciré et ressorte. Le tout sur un plancher en bois devenu une patinoire à cause de l’eau, dans un bateau dans lequel on ne tient pas debout, qui penche de 30° et saute dans les vagues tel un poisson volant ayant atterri sur le pont. Réjouissant programme. La nuit c’est un peu mieux car d’une part je suis dedans et d’autre part j’ai eu le temps de m’égoutter ! Et je ne suis pas forcément obligée de renfiler le haut de mon ciré. Je me doute que mon organisme ne va pas apprécier longtemps d’être hydraté uniquement la nuit mais pour le moment je ne vois pas d’autre solution.

Je commence à être couverte de boutons et ça m’inquiète. Voilà plusieurs jours que je ne peux pas quitter mon ciré et que je suis trempée en permanence puisque le pantalon n’est plus étanche. Sous mon ciré j’ai un collant -trempé lui aussi bien évidemment- et je n’ai pas particulièrement chaud. J’hésite à le quitter pour diminuer les frottements, je me dis que ça va peut-être aider ma peau à respirer mais ça risque de me refroidir. Je décide de le garder.

Côté visage on pourrait penser que ça va mieux puisqu’il est à l’air mais la situation n’est pas formidable non plus. L’eau s’évertue à ôter la crème solaire et je suis couverte d’une sacrée couche de sel. Comme je ne porte plus mes lunettes de soleil j’ai des coups de soleil sur les paupières habituellement protégées, d’autant plus que je garde les yeux mi-clos pour éviter sel et soleil. C’est franchement douloureux. Donc désormais c’est crème solaire même sous les sourcils ! Et j’ai trouvé une bonne méthode pour apaiser tout ça. Je vaporise de l’eau à l’aide d’un brumisateur que je me félicite d’avoir emporté. L’eau ruisselle en emmenant le sel et je m’essuie ensuite avec une serviette propre. La nuit je mets de la crème hydratante.

Ce qui est étrange c’est de voir à quelle vitesse une situation peut se dégrader. En effet durant tous ces jours de mer, que ce soit la première ou la deuxième étape je n’ai eu aucun problème de santé, aucun ennui. Je n’ai pas utilisé de produit à part la crème solaire et le stick à lèvres. Et trois jours de conditions certes inconfortables mais tout à fait maniables ont fait des ravages sur le plan de la santé. L’humidité est vraiment quelque chose de terrible.

Autre exemple les pieds. Depuis les Canaries je navigue pieds nus car lorsque j’ai quitté mes bottes à la fin du coup de vent j’avais la peau des pieds qui partait par plaques, impressionnant. J’ai décidé de faire sécher tout ça au soleil ce qui a très bien marché en quelques jours. Je n’ai pas pour habitude de naviguer pieds nus, surtout lorsque les conditions sont agitées car il y a de fortes chances de se casser un orteil ou de s’ouvrir le pied sur quelque chose. Néanmoins je ne vois actuellement pas d’autre solution ; j’ai déjà essayé les bottes avec le résultat qu’on connaît et je n’ai que des chaussures de pont type basket qui, une fois mouillées, donnent le même résultat que les bottes. Donc je reste pieds nus en faisant attention lors de mes déplacements. La figure classique consiste à s’écraser les orteils au fond du bateau après avoir glissé sur le plancher mouillé ce qui m’a valu quelques frayeurs et douleurs mais je résiste. Une autre bonne surprise est de mettre le pied sur l’anneau pour la fixation de la ligne de vie qui est caché quelque part sous les bouts (cordage) dans le cockpit. Une fois ces quelques pièges repérés ça va bien et j’arriverai sans encombre à Salvador. Ce à quoi je ne m’attendais pas du tout par contre c’est de voir mes ongles des mains comme des pieds s’arracher tous seuls. L’eau les ramollit à un point à peine imaginable et lorsqu’ils frottent simplement contre quelque chose ils se détachent. Sur les mains c’est terrible car ils sont maintenant presque arrivés à la moitié de leur longueur normale. D’ailleurs mes mains sont blanches, pas de froid mais comme si la peau était morte. A chaque fois je crois que c’est la corne qui s’en va mais non, c’est bien la « vraie » peau, bien attachée, juste toute blanche. Un peu comme lorsqu’on garde un pansement trop longtemps. Ca fait un drôle d’effet. Je n’ai pas pensé à les prendre en photo mais j’aurais dû car une journée après être arrivée à terre tout cela a disparu, la couleur normale est revenue. Pour les ongles il a fallu attendre beaucoup plus longtemps qu’ils repoussent et surtout se recollent à la peau. Incroyable.

A part ces constations édifiantes sur les effets de l’eau sur l’homme (n’est pas poisson qui veut) tout va plutôt bien. Le bateau tape dans les vagues mais la vitesse moyenne n’est pas si mauvaise, on continue à espérer que cette dépression va finir un jour par nous laisser tranquilles. Et les météorologues nous donnent un peu d’espoir.

Il semblerait que les poissons volants n’apprécient pas tellement plus que nous l’état de la mer. Les petits poissons, sans doute les alevins, sont emportés par les vagues et déposés sur le bateau. L’eau ruisselle ensuite de partout et les poissons avec. Généralement ils se coincent quelque part et meurent. Il est impossible de s’en rendre compte sur le moment car ils sont tout petits, quelques centimètres, et on ne les entend pas. Par contre on les retrouve, en bouillie dans une poulie, coincés au fond d’un sac à bout, cachés dans les replis de mon paréo, bref ils envahissent tout le bateau, y compris les voiles et c’est une infection.

Ci dessous quelques photos prises par Gaël ce jour.

Félibre dans les vagues          Félibre dans les vagues 2

Vendredi 26 Octobre

La nuit a été bonne, la mer commence à s’organiser, les vagues sont mieux formées, presque toutes dans le même sens. Le bateau tape bien moins ce qui apporte un peu plus de confort et moins de stress quant à la tenue du mât. J’ai finalement quitté mon collant devant l’ampleur du désastre. J’ai des boutons partout sur les bras et les jambes, en particulier au niveau des coudes, genoux, hanche et fesses. Là c’est clair, je peux à peine m’asseoir, je me tartine de crème mais ça ne soulage que très peu. Je mets longtemps à comprendre d’où viennent les boutons aux hanches lorsque je réalise qu’en fait c’est la nuit qu’ils se forment, lorsque couchée sur le dos ou le côté mon corps frotte sur les parois. Les traîtres… D’autres font également leur apparition sur mes doigts et ça commence à être très démoralisant. Je me dis qu’il ne va pas falloir que cette situation se prolonge trop car je vais vraiment arriver dans un sale état. J’imagine déjà les photos de l’arrivée couverte de boutons, sans ongles, la classe !

Heureusement pour tout le monde, car les autres ne sont pas tellement en meilleure forme, Gaël barre même debout (Laurent ça te rappelle quelque chose ?!), on sort doucement de la zone d’influence de la dépression. Les vagues rincent moins souvent le pont, on est désormais à 500 milles de l’arrivée, c’est la dernière ligne droite, ou plutôt la dernière courbe ! Je commence à penser à l’arrivée et envisage une ETA (Estimated Time of Arrival) pour lundi soir.

L’autre bonne nouvelle c’est que nos balises fonctionnent encore. En effet depuis quelques jours les rangs des E-Tracks sont décimés, environ 80% d’entre elles ont cessé d’émettre, en commençant par le début de la flotte. Je suis ravie d’entendre que la mienne marche encore car je sais que pour ma famille c’est important. Grâce à elle ils savent où je suis et suivent ma progression. J’imagine bien que, voyant les autres en panne, ils ne s’inquiéteraient pas si la mienne venait à s’arrêter mais c’est toujours plus rassurant de voir que le petit point avance sur la carte…

Les prévisions météo du jour nous annoncent que le vent va tourner vers l’Est ce qui devrait nous permettre de sortir les gennakers. Du reste c’est ce qu’on nous avait « vendu » depuis le début : plusieurs jours de gennaker le long des côtes du Brésil. On était même censé s’ennuyer tellement il n’y aurait rien à faire tous les uns derrière les autres à la même vitesse sur la même route. Foutaises ! Le vent refuse au contraire et nous revoilà au près. Il mollit aussi. Mon timing pour lundi en prend un coup, le moral également. Les boutons eux continuent à sortir…

Bien que je n’avance pas à la vitesse espérée les conditions ne sont pas si mauvaises, juste décevantes par rapport à ce dont on nous avait parlé. Néanmoins on est sur la route directe, il s’agit juste de contourner la « bosse » brésilienne avant de filer droit sur Salvador. Là il faut faire un choix : on peut soit raser la côte en tirant au plus court, soit rester plutôt au large, avec une route a priori un peu plus longue. Le problème de passer près des côtes ce sont les pêcheurs. En effet il va y en avoir beaucoup alors qu’au large, comme les fonds descendent très rapidement il n’y en aura pas. Moi les pêcheurs ne m’inquiètent pas, il suffit de faire une veille attentive et de ne pas dormir plus de vingt minutes à la fois. Et je trouve un peu dommage de faire du chemin en trop juste pour ça. Il parait qu’il y a aussi un problème de courant mais je n’ai pas tellement d’informations à ce sujet, j’opte donc pour la côte. Normalement on devrait la voir apparaître un peu avant Recife.

La nuit tombe et quelques heures plus tard la lune se lève, pleine, elle éclaire un maximum. Je parviens quand même à distinguer au loin un halo lumineux, c’est forcément la ville de Recife. Beaucoup plus près je vois un feu blanc. Serait-ce un autre mini ? J’appelle Gaël pour connaître sa position, et essayer de situer un peu son feu. Il y en a maintenant quatre et à la VHF aucun autre mini ne répond à mes appels. Ce sont donc des pêcheurs, je découvre avec étonnement qu’apparemment ils n’ont pas de feux de couleur, simplement un feu blanc. Il n’y a donc pas moyen de savoir comment il se déplace sauf à les regarder fréquemment. La nuit est par conséquent rythmée par les feux blancs, toujours au près mais au sec désormais. Cela me fait plaisir de voir des pêcheurs, même si c’est un souci de plus à gérer. En effet à part les autres ministes c’est la première présence humaine depuis trois semaines à part quelques cargos dont on ne se sent pas franchement proche ! Trois semaines durant lesquelles je n’ai pas croisé un seul bateau en dehors de la course. Pas un voilier, ni aux Canaries (le temps n’incitait pas tellement à la croisière il est vrai) ni au Cap Vert. Absolument rien en dehors de quelques cargos. On entend même parler en portugais sur les ondes de la VHF, ça fait chaud au cœur.

Le halo de Recife est maintenant une longue succession de petits points. Puis une immense étendus de lumière. Mais vraiment immense. Je n’imaginais pas la taille de cette ville avant d’arriver est c’est impressionnant. Au lever du jour je n’en reviens pas : on est arrivé à New York ou quoi ? Des dizaines et des dizaines de building à perte de vue. Modernes. Je ne m’attendais pas du tout à ça et le contraste après tout ce bleu et les îles est saisissant. A vrai dire en pensant au Brésil je voyais plutôt de grands espaces, des forêts, des plages et des villes immenses certes, mais pas modernes. Grave erreur. Je n’ai pas pris de photo car lorsque le jour s’est levé nous étions déjà un peu loin et il y avait de la brume.

Samedi 27 Octobre

Aujourd’hui il fait grand beau, le vent tourne légèrement vers l’Est, la météo continue à annoncer une rotation plus franche. Le gennaker frétille dans son sac mais il est encore un peu tôt. Bien sûr le météorologue en prend pour son grade et les conversations tournent essentiellement autour de la médiocrité de ses prévisions. D’ailleurs Matthieu Guillon Verne que l’on réussit à nouveau à capter se joint à nous pour déplorer le manque de qualité des prévisions. Il faut être honnête, depuis le début elles sont au moins aussi souvent fausses que justes. On ne peut donc leur accorder aucun crédit et si l’on s’entête à les noter précieusement tous les jours c’est par acquis de conscience uniquement. Tout juste servent elles à nous démoraliser lorsqu’elles prédisent une direction tant attendue et qui n’arrive jamais. Bien sûr on en a discuté par la suite avec Denis Hughes, une fois arrivé, et d’après lui quel que soit l’opérateur les prévisions dans ces zones ne sont jamais bonnes ni précises, a fortiori lorsqu’une dépression perturbe le système des alizés. Au moins ça a le mérite d’être clair.

Je suis bien contente d’entendre à nouveau Matthieu et pressée de savoir comment il va après ces quelques jours de près bien galère et où il se trouve. Il est donc bien à notre Est, au large, et voit la côte sans distinguer réellement ce qui s’y trouve. Il capte Sigrid et Pierre qui sont derrière lui mais ne le reçoivent pas. On est ravi car leurs balises à eux deux sont mortes et jusqu’à présent nous n’avions plus leur position. Matthieu est devant nous, mais pas bien loin. Par contre étant plus au large il pourra peut-être sortir son gennaker avant nous car il aura un meilleur angle. Et ça, ça risque de faire très mal au classement car le premier qui sort son gennaker gagne immédiatement un nœud au minimum sur les autres, c’est-à-dire un mille toutes les heures… Sauf que Matthieu nous informe qu’une des pièces de son bout dehors est très tordue et risque de casser. Donc tant que le vent sera un peu fort il ne se risquera pas à sortir son gennaker. Qui par ailleurs est petit, ce qui m’a coûté très cher juste après le Cap Vert lorsque lui pouvait le tenir et moi non. Donc si l’on résume, tant que le vent est fort il ne peut rien faire et lorsque le vent aura mollit on aura de toute façon plus de toile que lui. La bataille promet d’être serrée et Gaël et moi sommes sur le sentier de la guerre, tels deux Indiens, prêts à bondir à la première saute de vent. Cette fois je suis vraiment bien décidée à ne rien lâcher, de toute façon si je casse je finirai comme la première étape au ralenti, avec le sentiment d’avoir tout donné. Cependant je promets à Matthieu de le rappeler si je trouve une solution pour sa pièce endommagée. Solution qui me vient dans l’après-midi. En réalité j’ai emmené cette pièce en double et suis prête à la lui donner s’il le souhaite. Mais il préfère finir avec ses propres moyens ce que je comprends. Désormais c’est sans remord que nous nous lançons à sa poursuite, il reste 300 milles, un véritable sprint final.

Pourquoi tout à coup tant de motivation et d’énergie ? Car tout d’abord c’est maintenant ou jamais, certains concurrents sont très proches et tout va se jouer dans un mouchoir de poche, ce qui va se vérifier à l’arrivée. Ensuite la terre est désormais toute proche en cas de gros pépins. De plus une avarie serait pénible mais ne retarderait pas tant que ça l’arrivée qui est dorénavant assez proche. Et surtout, après ces derniers jours passablement pénibles au près je rêve de surfs, de gennaker, de spi et de vitesses élevées. Il faut finir en beauté.

La côte défile, assez proche. Il y a plusieurs caps à passer ce qui fait que nous passons par moment près du rivage. Pas trop près quand même car nous n’avons pas les cartes de détails. Cependant nous ne sommes pas très inquiets car il s’agit en fait d’immenses plages de sable et le relief est peu élevé derrière, il n’y a donc pas de raison pour qu’un rocher immense se dresse sous l’eau à plusieurs milles du rivage ! Les paysages sont somptueux et ressemblent cette fois beaucoup plus à ce que j’imaginais. Juste derrière le sable la végétation est verdoyante, luxurieuse. L’eau est vert émeraude. Juste au dessus de la côte des nuages se forment, dessinant les contours du Brésil dans le ciel. Matthieu, Gaël et moi sommes heureux car cette fois le doute n’est plus permis, nous avons traversé l’Atlantique. Certes la course n’est pas finie mais quoi qu’il arrive nous aurons atteint le Brésil et fait une Transat en solitaire sur un bateau de 6,50m.

Assise au soleil, au sec je fais sécher mes boutons et suis ravie. En fin d’après-midi, ni tenant plus, j’essaie d’envoyer le gennaker mais ça ne marche pas du tout, il est encore trop tôt. Ce n’est que partie remise, quelques heures plus tard c’est enfin bon, très limite car très serré (proche du vent). Le vent se renforce, on prend un ris, puis deux. Il est délicat de mettre le pilote mais le simple fait de voir le compteur calé sur 7,5nd et les milles restants diminuer à grande vitesse me scotche définitivement à la barre. Un petit coup de VHF nous informe que Matthieu n’a pas encore envoyé le sien, la course poursuite commence… Nous avons également une autre source de motivation c’est d’arriver de jour. Si nous allons assez vite nous arriverons lundi en journée tandis que si nous ralentissons nous arriverons de nuit. Or on nous a vivement conseillé d’arriver de jour car il y a beaucoup plus de monde et l’ambiance à l’arrivée est, parait-il, extraordinaire. De plus depuis le début nous ne profitons jamais des paysages (Madère et Canaries dans les nuages, Cap Vert et Fernando de Noronha de nuit) et pour une fois on voudrait bien voir quelque chose.

La nuit tombe et on avance toujours à bonne vitesse sous gennaker. L’exercice demande beaucoup d’attention mais est totalement grisant. La lune se lève le spectacle est magnifique. Il y a d’abord un halo lumineux, le ciel rougeoie puis elle apparaît, splendide, rouge. Je tente de prendre une photo mais malheureusement on ne voit quasiment rien. Dommage car j’aurai aimé vous faire profiter de ce somptueux spectacle dont je profite avidement. Histoire de ne pas avoir sorti l’appareil pour rien je me prends en photo, voici les autoportraits !

Autoportrait     Autoportrait 2     Autoportrait 3

Tandis que je commence à fatiguer j’entends des voix qui crient. Mon premier réflexe est de me dire que j’hallucine. En effet le premier stade des hallucinations dues à la fatigue est d’entendre des sons qui n’existent pas. Pourtant j’entends une seconde fois ces voix. Je pense alors à la VHF mais ça ne ferait pas ce bruit là, la VHF « enveloppe » un peu les sons. Je me retourne alors et j’aperçois dans le rayon de lune un radeau avec trois hommes à bord. Ils se tiennent debout, font des grands signes des bras. A bord aucune lumière, absolument rien, pas de feu électrique, pas de briquet, de lampe de poche, rien. A la vitesse à laquelle j’avance je les perds immédiatement de vue et n’en reviens pas. Je pense tout de suite à des naufragés, hésite à faire demi-tour. Peut-être demandaient-ils du secours ? J’évalue le temps qu’il me faudrait pour affaler, faire demi-tour, les retrouver dans l’obscurité. Tout ça me parait complètement irréel et je continue mon chemin en me disant que si vraiment ce sont des naufragés ils seront secourus demain, de jour, car ils sont proches des côtes.

Du reste on aperçoit maintenant un autre halo lumineux devant, c’est Maceio. Epuisée et toujours hébétée je vais me coucher. De toute façon je ne les avais pas vus, ils sont passés tout près de ma coque, inutile de faire une veille attentive j’aurais aussi bien pu rentrer dedans. Il n’y a pas de cargos à l’horizon, profitons en. En effet j’imagine qu’on ne va pas tarder à en voir apparaître car Maceio est une grande ville qui doit posséder un immense port de commerce. Enfin, si l’on en juge par la lumière que dégage cette ville et l’épaisseur des caractères sur la carte du Brésil !

Quatre vingt dix minutes plus tard je reprends la barre, bien décidée à ne pas me laisser distancer par Gaël dont le bateau marche toujours mieux sous gennaker, et surtout déterminée à mettre le paquet pour rattraper Matthieu. Le bateau surfe, je suis presque tout le temps au dessus de huit noeuds, c’est génial. Le vent adonne de plus en plus ce qui permet d’ouvrir un peu les voiles et d’accélérer. Une heure plus tard on est en face des premières lumières de Maceio. Et je ne me suis pas trompée en regardant la taille des caractères du nom de la ville sur la carte : c’est bien une immense agglomération, sans doute un gigantesque réseau de buildings comme Recife. Les lumières défilent rapidement, c’est agréable. Après Maceio on doit normalement quitter la côte qui se creuse un peu, le prochain renflement étant tout proche de Salvador. J’adopte pour le reste de la nuit un rythme d’une heure trente à la barre, une heure trente de sommeil, en alternance avec Gaël de façon à ce qu’il y ait une veille pour les cargos.

Vers 4h du matin le vent a franchement tourné et nous permet d’envoyer le petit spi. La manœuvre sans être terriblement compliquée n’est pas si simple. Il faut rouler le gennaker ce qui est toujours pour moi une opération compliquée, le bout de l’emmagasineur ayant tendance à se coincer et le gennaker à se redérouler. Ensuite il faut récupérer drisse et écoutes, les placer sur le spi et renvoyer. Il y a quelques semaines ou même quelques jours j’aurais sûrement attendu le lever du jour mais là je me sens en forme et surtout je ne veux pas concéder le moindre mille à Matthieu. Et l’idée de gagner encore un nœud est excitante. Cependant j’ai bien conscience qu’une mauvaise manœuvre pourrait me faire perdre sans problème le bénéfice de la nuit, aussi je prends mon temps pour être certaine de la réaliser correctement. Quelques dizaines de minutes plus tard je suis à neuf nœuds sous petit spi, c’est génial. Le bateau est beaucoup plus léger que sous gennaker, se conduit plus facilement, surfe et plane, on dirait qu’il s’en donne à cœur joie. C’est mon cas en tout cas. Je crois qu’après tous ces milles sous spi je maîtrise enfin l’allure ce qui était loin d’être le cas au début. En repensant aux premiers bords à la Rochelle ou après le Cap Finistère je mesure la progression. Je me sens enfin à l’aise, à nouveau confiante dans mon bateau. Soyons honnête, outre l’expérience il est quand même plus facile de se sentir en confiance à deux cent milles de l’arrivée, proche de la côte, qu’en plein milieu de l’Atlantique. Quoi qu’il en soit je retourne me coucher, satisfaite d’avoir eu le courage de prendre la décision de passer sous petit spi sans traîner.

Dimanche 28 Octobre

La nuit a été fantastique, et bien que je n’aie que peu dormi je me sens en pleine forme, l’euphorie de l’arrivée qui approche à grand pas fait effet. De plus Matthieu est désormais injoignable. Or nous convergeons vers le même point donc l’écart latéral (Est / Ouest) devrait réduire. C’est donc que l’on est sans doute devant.

Le vent mollit, la chaleur refait son apparition. Comme prévu on ne distingue plus la côte. En revanche on la situe sans peine grâce à sa « guirlande » de nuages, placée comme hier juste au dessus de la côte. On se tâte, faut-il changer de spi ou non ? Par moment le vent remonte nous incitant à garder prudemment le petit spi. On attend impatiemment ce qui devrait logiquement être notre dernière vacation radio pour savoir d’une part où est Matthieu (sa balise fonctionnait encore hier) et d’autre part la tendance météorologique. La musique habituelle de Monaco Radio se fait entendre, plutôt claire d’ailleurs. Elle dure comme d’habitude quelques minutes puis au moment où la vacation devrait commencer la musique fait place à un grand silence. Je tourne tous les boutons, change de fréquence, de volume, essaie de me déplacer dans le bateau, vérifie que les principaux instruments pouvant perturber la BLU (sondeur, mer-veille, répartiteur de charge) sont bien éteints, toujours rien. Je retente ma chance dix minutes plus tard mais c’est encore le même silence. Gaël rencontre exactement le même problème. Quelques heures plus tard nous captons Matthieu qui confirme, lui non plus n’a rien entendu. De retour à terre je poserai bien évidemment la question à Denis Hughes et la réponse ne pouvait pas s’inventer : il y a eu changement d’heure ce jour en France et au lieu de continuer à diffuser la vacation à 11h TU Monaco Radio a programmé l’émission pour 13h heure de Paris, ce qui a donc engendré un décalage d’une heure !

A défaut de vacation on capte donc à nouveau Matthieu et il a plusieurs bonnes nouvelles pour nous. D’abord il n’a pas encore cassé la pièce de son bout-dehors, c’est une bonne chose. Par contre il n’a pas osé sortir son spi ni son gennaker durant la nuit donc il est désormais derrière nous alors qu’hier en fin d’après-midi il était encore 10 milles devant nous. Et il entend derrière lui Sigrid et Pierre qui ne nous ont donc pas rattrapés. La vie est belle et nous filons vers l’arrivée, sous petit spi, toujours bien décidés à ne pas laisser Matthieu nous doubler.

En fin d’après-midi je vois un point sur l’horizon alors qu’il n’y a pas de terre à cet endroit. Et juste à côté il me semble voir une lumière. Je réfléchis rapidement : ce ne peut pas être un phare, d’une part il ne serait pas éclairé en pleine journée et d’autre part avec un tel soleil son éclat ne serait pas visible. Même raisonnement pour un feu de bateau ou n’importe quelle lumière électrique. Les charmants paysages de Fos sur Mer me reviennent alors immédiatement, ça ne peut être qu’une torchère. Or une torchère peut se voir de très très loin, serait-elle à terre ? Ca parait impossible d’autant plus que le petit point à côté grandit et ressemble à un pylône. Un coup d’œil à la carte nous renseigne. Au milieu de l’eau un immense carré est dessiné en pointillés. Quand je dis immense c’est vraiment ça, plusieurs dizaines de milles de côté. Sur le bord de ce carré il est écrit de lire la note 1. Ca ressemble à un jeu de piste. Et quand on finit par trouver cette fameuse note dans un coin de la carte on est content d’apprendre que des plateformes pétrolières peuvent se trouver dans cette zone, mais leur positionnement n’est pas indiqué car elles se déplacent au gré des gisements. Gaël est plus au large que moi, les plateformes ne sont donc pas sur sa route. Par contre elles sont pile sur la mienne et le vent se renforce, m’empêchant de m’écarter réellement en lofant. Je fais un rapide calcul, si je continue tout droit je devrais les atteindre avant la nuit et donc pouvoir les raser sans risque. Il n’est pas question que je perde du temps bêtement en affalant le spi uniquement pour m’écarter de ces structures.

Plateforme pétrolière

Je suis soulagée de traverser cette zone de jour, mais quand même très impressionnée. Je n’ai jamais vu de plateforme pétrolière de ma vie, sauf en photo ! Il y a en fait plusieurs immenses structures qui ressemblent quasiment à des cargos, une plus petite sur laquelle se trouve la torchère, deux hélicoptères qui font des rotations (je réalise qu’on est dimanche soir et qu’il y a peut-être une relève des équipes) et un petit bateau qui semble surveiller la zone. J’essaie de joindre Matthieu pour le prévenir et lui donner la position exacte de la plateforme. Je l’entends très brièvement puis c’est le silence. En fait sa VHF est passé automatiquement en position faible portée mais je ne le saurai que le lendemain. Du coup j’émets sans savoir si quelqu’un me reçoit, en prenant soin de répéter plusieurs fois la latitude et la longitude de façon à laisser le temps à celui ou celle qui m’entendrait de les noter. Et je serai heureuse d’apprendre après l’arrivée que Matthieu m’avait reçue ! Voilà donc un petit film de cet épisode pour le moins inattendu.

         

Le soleil se couche, la puissance de la lumière émise par la torchère est impressionnante. En fait je ne risquais pas non plus de la rater de nuit ! Durant de longues heures je vois encore son halo lumineux qui ne suffit tout de même pas à éclairer le pont ou les voiles, particulièrement le spi. J’attends impatiemment que la lune se lève. La fatigue accumulée durant toute cette traversée, et particulièrement la nuit dernière où je n’ai presque pas dormi commence à peser lourdement sur mes paupières. Pourtant je ne dois pas faiblir, je suis si proche de l’arrivée, c’est ma dernière nuit en mer. J’ai envie d’en profiter et envie de donner le maximum, de façon à ne rien regretter demain sur la ligne d’arrivée. Je sais que les arrivées sont généralement beaucoup plus rapprochées qu’on ne pourrait le penser et je continue à me battre pour ne pas laisser passer Matthieu si près du but, après tant de temps passé à lui courir après. La lune m’apporte encore un peu de courage et m’aide à tenir éveillée mais vers 1h du matin je rends les armes et m’endors littéralement à la barre. Autant mettre le pilote, lui au moins est éveillé. Il ne faudrait toutefois pas entrer en collision avec un cargo, ce serait tellement triste si près du but. Et je n’ai pas totalement confiance en moi. Je doute qu’un réveil ou un mer-veille réussisse à me tirer de mon sommeil à la première sonnerie. Je décide donc de dormir assise, la tête sur une caisse de nourriture et demande à Gaël de me réveiller une heure plus tard si je ne lui ai pas fait signe d’ici là. En fait ma technique fonctionne bien et la position est suffisamment inconfortable pour m’empêcher de m’endormir trop profondément.

A mon réveil j’aperçois des lumières qui clignotent derrière moi. Je regarde de plus près et en fait les lumières ne sont pas derrière moi mais à bord. Et proviennent de cette satanée balise bien décidée à rendre l’âme. Mais elle tient à faire sa sortie de manière remarquée, c’est réussi. Elle s’est littéralement transformée en sapin de Noël. Tous les voyants clignotent rapidement, sans ordre et je me doute que ma position vient de disparaître de la carte. Encore une chance que ce soit la dernière nuit avant l’arrivée. Gaël contemple exactement le même spectacle et nous apprendrons à l’arrivée que tous ceux dont la balise est morte la nuit ont pu en profiter. De jour il est bien sûr impossible de voir les diodes s’éclairer.

Un cargo approche de moi en même temps que le sommeil revient à la charge. Cette fois j’use d’un autre stratagème et décide de me faire à manger, ça va me réveiller. Le temps de m’assurer qu’il est bien passé et c’est l’estomac plein que je vais me coucher, toujours à moitié couchée sur ma caisse de nourriture. La nuit passe ainsi, je barre tant que je suis réveillée et quand la fatigue est trop grande je m’octroie un peu de repos. Gaël avance mieux que moi, son bateau est bien plus stable sous pilote ce qui lui permet de mieux dormir tout en avançant plus vite. C’est frustrant. En revanche lui dort profondément et continue son rêve éveillé. Il me tient ainsi un discours à la VHF qui me fait franchement peur pour lui. « Tu sais Sophie on n’est pas sur la bonne route, l’aérien est coincé, ça va pas ». ???!! J’essaie de trouver un sens à ce charabia mais je ne vois pas. Lorsque je lui demande dans quoi est coincé son aérien et qu’il me répond un câble je prends vraiment peur. De toute évidence il ne sait pas ce qu’il raconte et ses paroles sont totalement incompréhensibles et incohérentes. Je le questionne pour connaître son cap, sa vitesse, ses réglages et ses réponses me confirme ce que je sais déjà : il n’y a aucun problème à bord, il avance très bien, mais hallucine complètement. Il m’inquiète et je décide de le retenir le plus longtemps possible à la VHF (qui est à l’intérieur) jusqu’à ce qu’il se réveille réellement. Lui se vexe car je lui parle « comme à un gamin » mais c’est ce que je trouve de mieux à faire. Et tout à coup ses idées semblent s’éclaircir un peu. En fait durant son sommeil il a dû partir à l’abattée donc la bôme s’est coincée dans la bastaque, d’où son idée de câble. Il a remis le bateau en route et s’est recouché. A son réveil il a mélangé tous les épisodes… Il est temps qu’on arrive quand même !

Lundi 29 Octobre

Le jour se lève et d’un coup toute fatigue disparaît. On aura beau dire, l’être humain est fait pour vivre le jour, pas la nuit. C’est incroyable de voir la puissance du soleil sur nos organismes. D’un coup toute la machine se remet en route, le corps fonctionne à nouveau, l’esprit cesse de se replier sur lui-même. Heureusement que nous savons que tous les jours le soleil se lève. Combien de fois l’aurais-je attendu impatiemment durant cette Transat ? Je découvre au moment de sortir mes biscottes un énorme poison volant sur le pont mais au milieu de la confiture il n’entre pas dans le décor !

La côte a fait son apparition en fin de nuit et cette fois le large c’est fini. Plus d’horizon circulaire totalement bleu. Il va surtout falloir sortir les cartes de détails et étudier tout ça de plus près. Il faut d’abord atteindre une première pointe, ensuite changer de cap pour aller jusqu’à une seconde pointe et nous serons alors devant Salvador. Il ne restera ensuite plus qu’à trouver l’entrée de la Baie de Tous les Saints et atteindre la ligne d’arrivée. Je commence à imaginer cette fameuse arrivée, que l’on m’a décrite plusieurs fois comme une gigantesque fête. J’ai du mal à croire que c’est pour aujourd’hui. Les milles continuent de défiler, je suis toujours en route directe, ça fait plaisir. On se demande un peu quand on va ralentir et on essaie de ne pas calculer l’heure d’arrivée. En effet on nous a prévenu à Madère que la Baie de Tous les Saints pouvait être un gigantesque réservoir à pétole où deux milles à parcourir peuvent se transformer lentement en une attente exaspérante de plusieurs heures.

Mais pour le moment ça file toujours et l’on vient de passer les deux premières pointes. Pour la première fois depuis des semaines je ne sors pas mes panneaux solaires amovibles, c’est inutile puisque cette nuit Bob et moi profiterons d’une grande nuit de repos, ou de fête, c’est à voir ! En tout cas le niveau des batteries ne m’importe plus. Je réalise également que je suis désormais à portée de zodiac, c’est-à-dire que si je démâtais maintenant je n’aurais de toute façon plus de soucis à me faire pour le rapatriement de Félibre.

Sur l’horizon, devant comme derrière, personne. C’est plutôt une bonne nouvelle car ça va permettre d’arriver plus sereinement que s’il fallait se battre jusqu’à la dernière minute avec d’autres bateaux. Et si pétole il y a, autant ne pas avoir quelqu’un sur ses talons qui profitera d’une risée inespérée pour passer. Il n’y a rien de plus frustrant que de terminer une épreuve en jouant à la roulette russe. Je continue à penser à cette arrivée et réalise que je vais débarquer avec mes cheveux tout sales depuis 23 jours, ça promet. Je me prends en photo pour garder quelques images de cette aventure capillaire… Le gros avantage c’est que je peux me coiffer comme je veux ! Non, la honte ne tue pas…

Aventure capillaire          Aventure capillaire 2

Aventure capillaire 3     Aventure capillaire     Aventure capillaire 5

Nous nous rapprochons désormais de Salvador et pouvons d’hors et déjà admirer les magnifiques plages qui sont au Nord.

Félibre devant les plages brésiliennes

Gaël m’attend car il tient à ce que nous passions la ligne d’arrivée ensemble et ne compte pas tirer profit de son avantage de la nuit dernière après tout ce que nous avons traversé ensemble. Et là, à notre grande surprise la VHF se met à crépiter, et revoilà Matthieu. Ca fait bien plaisir de l’entendre et on discute joyeusement de notre immense joie d’être si près du but, de l’ambiance à l’arrivée d’autant plus que nous sommes proches et qu’il va donc y avoir beaucoup de monde. Bref on est aux anges. Surtout qu’on a quand même pas mal d’avance sur lui et qu’il entend toujours Pierre et Sigrid derrière lui. Le summum est atteint lorsque cette fois c’est la voix de David qui retentit. Pour nous David était déjà arrivé vu l’avance qu’il avait prise durant le Pot au Noir. Mais il nous apprend qu’il a coincé son Code 5 en tête de mât depuis deux jours ce qui l’empêche d’envoyer un spi. Et il n’ose pas monter pour décoincer la drisse, ce qui est une sage décision vu les conditions. Je le trouve très raisonnable et l’en félicite car dans sa situation je ne sais pas ce que j’aurais fait… En tout cas le bilan de l’affaire c’est qu’il est désormais derrière nous et devant Matthieu. Et on ne l’a entendu qu’aujourd’hui car il arrive du large tandis que nous avons rasé la côte depuis le début. Là encore on discute beaucoup, se félicite et on se réjouit de la fête qui nous attend. Les écarts sont suffisants pour que l’on puisse prendre le temps d’arriver calmement sans forcer inutilement sur le bateau. Et je ne joue pas le classement général (qui tient compte du temps cumulé des deux étapes) vu le retard que m’avait infligé la casse du bout dehors durant la première étape. On apprend en même temps que Dominique nous précède seulement de quelques heures. Ce qui est doublement satisfaisant. D’abord je sais qu’il sera là pour notre arrivée et ça me fait très plaisir car c’est vraiment un bon ami. Et le fait qu’il ait si peu d’avance sur nous me comble car il avait particulièrement bien soigné la préparation de son bateau et s’était beaucoup entraîné notamment en participant aux Sables / Les Açores. Pour moi c’était un peu la référence de l’amateur et je suis contente de ma performance.

Pendant ce temps les milles continuent à défiler à bonne vitesse, le vent mollit juste un peu mais en renvoyant le ris de la grand’voile on avance encore bien. Devant nous la ville de Salvador apparaît enfin. Et je suis stupéfaite. Beaucoup, à commencer par le Guide du Routard, m’avaient décrit la ville comme charmante, où l’on se promène à pied, répartie sur deux niveaux reliés par un ascenseur. Avec de nombreuses églises aux façades colorées. Or devant moi se dressent des dizaines et des dizaines de buildings, plutôt modernes. Le contraste entre l’image que je m’étais faite de la ville et la réalité est saisissant. Si on n’était pas six bateaux à arriver je croirais sans doute que je me suis trompée de ville !! Du coup l’appareil photo est de sortie. Je fais un petit film que voici.

Je fais également quelques photos de la ville.

Salvador de Bahia     Salvador de Bahia 2     Salvador de Bahia 3

Et Gaël mitraille aussi…

Félibre devant Salvador de Bahia     Félibre devant Salvador de Bahia 2     Félibre devant Salvador de Bahia 3

Tandis que nous progressons vers le phare marquant l’entrée dans la baie le vent mollit et tourne sournoisement. Cette fois c’est moi qui m’en sors mieux que Gaël et patiente un peu. Le soleil tape toujours et j’en profite pour songer à ma tenue d’arrivée. Denis Hughes nous a prévenu par VHF qu’on passerait à l’eau dans tous les cas, autant se préparer. Bien sûr le maillot de bain serait l’idéal mais je n’ai pas envie de brûler d’ici là, ce sera donc maillot de bain recouvert d’un pantalon et d’un haut ! Et inutile de se doucher de toute façon si c’est pour finir dans l’eau…

Nous croisons quelques bateaux de pêcheurs et je constate alors que les trois hommes que j’avais pris pour des naufragés il y a quelques jours étaient en réalité des pêcheurs ! En effet là-bas ils pêchent sur des genres de radeau, parfois équipés de voile sinon de rames, sans lumière. Difficilement détectables de jour ils sont impossibles à discerner de nuit. Je comprends maintenant pourquoi il était conseillé de ne pas longer les côtes… Voilà une photo des pêcheurs et une autre avec le phare d’entrée dans la Baie de Tous les Saints.

Pêcheurs brésiliens          Phare de Barra à Salvador de Bahia

Le phare approche, rayé noir et blanc. Nous savons qu’il y a des rochers juste devant qu’il convient d’éviter. Un concurrent malheureux d’une des dernières éditions a fini là sa Transat alors qu’il était en tête, le pauvre… Je n’ose même pas imaginer sa peine. Le vent tourne de plus en plus nous poussant précisément vers les rochers. Certains sont immergés ce qui est fort inquiétants. D’après la carte il ne faut pas rentrer dans la zone de profondeur inférieure à quinze mètres pour être sûr d’éviter les hauts fonds. Un empannage serait le bienvenu pour nous sortir de là car nous sommes de plus en plus vent arrière, le spi peine à tenir gonfler. Cependant il ne reste que quelques dizaines de mètres à parcourir et ça sera bon. Je continue tout droit, le plus abattue possible en serrant les fesses. Je ne quitte pas le sondeur des yeux, entre dans la zone dangereuse, regarde le fond qui est complètement transparent, ne vois rien et avance. Et avec soulagement je vois que j’ai passé la pointe et que la profondeur recommence à augmenter. Il n’en va pas de même avec Gaël qui est bien mal en point. Toujours sur un safran il a du mal à contrôler le bateau plein vent arrière et fait un départ à l’abattée avec empannage à la clé. C’est la catastrophe car il se dirige droit vers les rochers. Je le regarde avec horreur affaler son spi en vociférant, il réempanne, je le trouve toujours bien trop près des rochers. Mais finalement il traverse la zone et entre à son tour dans la baie tant convoitée.

C’est le moment pour moi d’affaler et de me diriger vers la ligne qui est maintenant à moins de deux milles. J’apprendrai plus tard que certains ont mis plus de dix heures pour parcourir ces deux malheureux milles tellement la pétole était installée sur la baie, avec bien sûr un courant terrible. Gaël après ses frayeurs a repris son appareil photo et ne perd pas une miette du spectacle.

Félibre dans la baie de Tous les Saints     Félibre dans la baie de Tous les Saints     Félibre dans la baie de Tous les Saints 3

Nous renvoyons le génois car il faut désormais tirer des bords. Le vent arrive par rafales, parfois fortes. Gaël a quelques difficultés avec son safran unique et fait plusieurs figures de style mais il y a de l’eau à courir et la ligne est toute proche donc l’inquiétude est retombée. Je préviens David de ce qui se passe de façon à ce qu’il prenne ses dispositions avec son Code 5 qui est toujours à poste et qui n’est pas tellement conçu pour faire du près ou virer ! Il y a un courant impressionnant qui fait que même à six nœuds je vois des écarts de plusieurs dizaines de degré entre le cap compas et le cap GPS ! Ca n’aide pas à se diriger vers la ligne mais bientôt nous sommes escortés par deux zodiacs de l’organisation. Nous tirons encore quelques bords et coupons la ligne presque ensemble ce lundi, à 14h14TU après 23 jours 2h et 57 minutes de course.

Devant la ligne d’arrivée          Sur la ligne d’arrivée

Tout de suite les zodiac nous prennent en remorque, nous affalons les voiles et faisons notre entrée dans le port de Salvador. Deux coups de canon saluent nos arrivées, c’est impressionnant et un peu solennel. La musique choisie par Gaël retentit à plein volume, pas de doute nous sommes bien au Brésil. Le temps qu’il accoste, des Brésiliens se précipitent pour amarrer son bateau tandis qu’il descend à terre où une foule incroyable l’attend. Ma musique retentit à son tour et j’accoste également. Là encore je suis priée de descendre de mon bateau tandis que des membres de l’organisation s’occupent de l’amarrer. Je remonte néanmoins précipitamment à bord car le ponton est brûlant, il me faut des chaussures ! Parmi toutes les personnes présentes il y a de nombreux concurrents déjà arrivés dont entre autres Dominique, Matthieu Girolet (arrivé quelques heures avant nous), Laurence, Véronique, Yves Le Blevec, Hervé Favre et des dizaines d’autres. Il y a aussi le président de la classe mini, des familles et amis des autres concurrents notamment Muriel (la femme d’Hervé) et Mme Verdys. Il y a enfin une Brésilienne qui nous apporte un plateau de fruits frais (mangue, ananas) et notre toute première caipirinha tandis que Pierrick Garenne nous prend en photo. Et bien entendu nous passons à l’eau.

Arrivée 1     Cadeau brésilien

Avec la Brésilienne     Avec Gaël, premiers fruits frais

Dans les jours qui suivent on dort, on mange, mais surtout on discute autour de verres de caipirinha. On refait la course, partageant nos expériences, découvrant que tous, isolés sur nos bateaux, avons fait des courses différentes mais vécu les mêmes choses, traversé les mêmes épreuves, subi les mêmes angoisses et les mêmes doutes. Nous avons bien sûr réagi différemment selon nos caractères, nos expériences, notre niveau mais nous sommes tous, sans aucune exception, ravis de pouvoir nous parler, partager enfin ce que l’on a gardé pour soi tout ce temps, discuter avec des gens qui comprennent ce que vous dites avant même que vous ne tentiez de l’expliquer. Et une énorme part de la magie de la course tient à ces moments là…

Au bar: à droite Dominique devant Matthieu Guillon-Verne et Gaël, et à gauche moi devant Matthieu Girolet et Hervé

Avec les copains

2ème étape: du Pot au Noir à Fernando de Noronha

Jeudi 13 décembre 2007 by

Lundi 22 Octobre

Le pot au noir pour moi aura donc été un genre d’immense espace avec peu de vent et quelques grains pas très méchants, bordé par deux barrières, l’une absolument terrifiante ressemblant à un gigantesque orage, l’autre plutôt pénible mais sans éclairs. Il parait, d’après ce que l’on m’a expliqué en arrivant, qu’au moment où nous sommes passés, le pot au noir était scindé en deux, une première partie pas très épaisse avec le fameux orage puis une seconde partie un peu plus loin, beaucoup plus vaste. Et entre les deux il y avait cette zone où nous avons eu du vent de Sud Est bien établi qui nous a même obligés à prendre un ris, et qui correspond à notre première journée après l’orage, où je pensais être tirée d’affaire. Il parait que cette situation est assez rare mais elle existe. Au moins maintenant je suis au courant !

Aujourd’hui je suis donc sortie du pot au noir, je suis presque au près, ça avance bien. Au moment de la vacation radio il ne reste plus que 400 milles pour Fernando de Noronha. Il devient particulièrement difficile de capter la BLU, ce qui est logique car on commence à être très loin de Monaco ! Dominique avait entendu dire qu’après l’Equateur c’était quasi impossible d’entendre quoi que ce soit donc je ne suis pas surprise. Au milieu des grésillements, l’oreille collée à l’appareil je parviens à entendre qu’une dépression est installée sur le Nord du Brésil et sème la pagaille dans l’alizé, comme si on avait besoin de ça. On m’avait dit qu’à la sortie du pot au noir on serait au près serré mais dans du vent pas trop fort qui adonnerait plus on s’approcherait de Fernando pour finir ensuite sous gennaker le long des côtes du Brésil. Ca c’était pour le scénario. Nous on a droit à la version revue et corrigée par cette foutue dépression.

Le vent n’adonne pas, au contraire pour le moment ça refuse. Nous voilà donc au près serré, c’est-à-dire à l’allure la plus proche du vent (les voiliers ne peuvent pas avancer face au vent, ni à moins de 45° de son axe). Depuis quelques jours une idée me travaille : nous avançons à l’aveuglette vers le point supposé de Fernando de Noronha, guidé par le GPS. Sauf que c’est ce même GPS qui a tenté de m’envoyer droit dans les falaises du Cap Vert. Comme nous avons préparé la navigation ensemble avant le départ, Gaël et moi possédons les mêmes coordonnées pour Fernando et nous dirigeons donc vers le même point. De plus en ce moment nous sommes seuls ce qui signifie que si ce point est faux, nous n’avons pas les moyens de nous en rendre compte et nous avançons peut-être vers nulle part ! Afin d’en avoir le cœur net je déplie les cartes et calcule la position de l’île qui ne correspond pas avec celle que j’ai. Je sors alors les photocopies du livre des feux de l’Amérique du Sud, ouvrage qui répertorie l’ensemble des signaux lumineux (phare, bouée, jetée) de la zone, donnant pour chacun d’entre eux la position GPS, et le type d’éclairage (feux à éclat ou scintillant, portée de la lumière, couleur…). Et là consternation, je me suis trompée d’un degré en longitude en recopiant la position, c’est-à-dire que l’île est 60 milles plus à l’Est que prévu, donc plus proche encore de l’axe du vent. Voilà qui ne fait pas nos affaires. A cette distance ça ne fait que quelques degrés d’écart (8° je crois) mais c’est énervant quand même. Voilà donc pourquoi les protos qui étaient avec nous dans le pot au noir ne suivaient pas exactement la même route que nous. Le seul point positif dans l’histoire c’est que Fernando de Noronha est également 25 milles plus proche que ce que nous pensions, on y sera plus tôt !

On continue donc au près serré dans du vent de Sud Sud Est, en dessous de la route, ce qui signifie que si le vent ne tourne pas, on n’arrivera pas à passer du bon côté de l’archipel, à l’Est, comme nous l’impose la direction de course pour éviter que la flotte ne se disperse trop dans l’Atlantique et faciliter notre suivi par les bateaux accompagnateurs. Cela impliquerait de virer pour faire un contre bord et se recaler du bon côté de Fernando. Or Gaël n’a qu’un seul safran et ne peut pas naviguer sur l’autre bord, on ne peut donc pas courir ce risque il faut à tout prix franchir l’île en un seul bord. D’autre part, indépendamment de ce problème tirer un bord serait terrible pour la course. Pendant que tout nos adversaires avanceraient vers le but nous serions perpendiculaire à la route et perdrions un temps fou. Voilà pourquoi depuis le Cap Vert tout le monde s’acharne à trouver le meilleur compromis entre aller vite sur la route et rester le plus possible à l’Est.

De toute façon pour le moment il n’y a qu’une option, serrer le vent au maximum en croisant les doigts pour qu’il tourne, on verra bien quand on y sera. Comme par ailleurs on n’a pas la position GPS des autres concurrents mais seulement un classement on ne sait pas s’ils sont plus dans l’Ouest ou dans l’Est et donc mieux ou moins bien placés que nous. Seul le temps nous renseignera. Au classement du jour on continue à rattraper du terrain sur ceux qui nous précèdent, c’est bon pour le moral. Et comme on est quand même très près de la route directe et que notre vitesse est constamment autour de six noeuds, les milles défilent.

Renfort de génois

Le vent monte progressivement, on prend un ris, puis deux. Et je réalise tout à coup qu’on vient de rentrer dans le monde « penché », et ça risque d’être le cas pour un moment. En effet aux allure de près le vent qui appuie dans les voiles presque perpendiculairement à la marche du bateau le fait pencher, gîter en langage maritime alors qu’aux allures portantes, c’est-à-dire lorsque le vent vient de l’arrière il pousse sur les voiles dans la même direction que la marche du navire, sans le faire gîter. On passe donc du stade confortable pour le corps mais prenant pour l’esprit au stade reposant pour l’esprit mais fatiguant pour le corps. Au portant puisque le bateau est à plat il est facile de se déplacer, la position assise est agréable et ne demande pas d’effort. Par contre le risque de sortie de piste (départ au tas ou à l’abattée) n’est pas négligeable ce qui engendre un stress relativement permanent. Au contraire aux allures de près il n’y a pas tellement de souci à se faire, au pire le bateau tourne tout seul ce qui a généralement très peu de conséquences. En revanche il faut imaginer la vie dans un espace réduit, dans lequel on ne tient pas debout (moi comprise !), qui penche de 30° environ, et qui en plus tape dans les vagues, ce qui se traduit par de nombreux à-coups. Essayez maintenant de remplir une bouilloire ou même simplement de vous déplacer dans cet univers… c’est un effort de tous les instants. On comprend rapidement pourquoi les gens préfèrent faire de la croisière en catamaran, bateau qui reste toujours à plat du fait de ses deux coques !

Je barre toute la journée, c’est plutôt agréable, le bateau gîte mais c’est encore raisonnable. Et surtout on avance bien. Il s’agit juste de bien négocier le clapot qui se forme pour éviter que le bateau ne s’arrête à chaque fois. Il faut le relancer quand il ralentit car plus il va vite plus il passe bien dans les vagues. Mais pour le relancer il faut abattre (s’éloigner du vent) et donc s’écarter un peu de la route. C’est tout l’art de la chose, et les années d’Optimist avec une étrave bien carrée qui pousse l’eau au lieu de la fendre m’ont entraînée à ça. Le seul souci c’est que Bob le pilote, lui, n’est pas tellement formé au près serré, il n’a pas fait assez de dériveur dans sa jeunesse ! Et moi dans la nuit je serai incapable de voir les vagues. Ca promet…

En fait en fin de journée le vent adonne un peu (s’écarte de nous) ce qui nous permet maintenant d’être sur la route directe. Comme on ne peut vraiment pas se permettre de rater Fernando on grimpe de quelques degrés, histoire de prendre un peu de marge. En tout cas cette rotation de vent est une bénédiction d’un point de vue du pilote. Il va pouvoir barrer toute la nuit. Seule frustration, je n’arrive pas à régler le mien aussi bien que Gaël qui fait donc un cap un peu meilleur et se trouve un mille à mon vent au petit matin. C’est agaçant. Et au lever du jour ça refuse à nouveau, on dirait que le vent varie selon l’heure de la journée.

Mardi 23 Octobre

La mer s’est formée. Les anciens nous avaient parlé de la longue houle du Sud, mais la dépression s’amuse toujours avec nous, ou plutôt à nos dépends. En guise de houle c’est surtout une mer hachée, extrêmement courte, un peu comme en Méditerranée, très désorganisée. Ce qui a le don de transformer le bateau en machine à laver. Régulièrement le pont est couvert d’eau, moi avec. Perchée sur mon coussin je tente de rester au sec mais c’est peine perdu. Il est gorgé d’eau, régulièrement submergé, mon pantalon de ciré ne résiste pas non plus aux assauts des vagues. Et là c’est un peu le drame. Je suis assise dans l’eau en permanence. Je présume que la plupart des terriens ne saisissent pas l’ampleur du désastre mais quiconque a déjà fait du mini (n’est ce pas Laurent ?) voit volontiers où je veux en venir. Avoir les fesses dans l’eau c’est terrible. En effet comme le dirait Pampers « garder bébé au sec est essentiel ». Sauf que là on ne parle pas Pampers ni bébé mais ciré et Sophie. Mais le problème est le même. Avec les frottements des vêtements bien amplifiés par les à-coups du bateau, l’eau et le sel, les fesses s’irritent très vite, puis deviennent rapidement couvertes de boutons. Je vous passe les détails mais le problème est crucial car une fois que la situation s’est considérablement dégradée il est très délicat de réparer les dégâts et la douleur est si vive qu’il est franchement douloureux voire impossible de s’asseoir. Ce qui n’est pas sans poser problème dans un bateau dans lequel on ne tient pas debout !

Afin de réduire ces problèmes et surtout de les retarder au maximum j’ai donc embarqué deux coussins anti-escarres fournis par Rémi (skipper de R&O, en route pour la prochaine Transat). J’en ai perdu un avant le Cap Vert et je prends grand soin du second. Tous les jours je me lave également avec des lingettes et je mets de la crème anti-rougeurs pour bébé justement. Et ça marche très bien. Les autres ne le racontent sans doute pas mais font pareil. Reste que l’élément essentiel c’est d’être au sec. Ce qui donc est sérieusement compromis.

J’attends avec impatience la vacation radio avec l’espoir d’entendre que la dépression s’en va. Raté, elle est là et s’installe. A 11h je résume la situation dans mon livre de bord : « Marre des vagues qui font taper le bateau et trempent tout, y compris les lunettes. Marre d’éternuer et de me battre avec les panneaux solaires qui chargent trop ou pas assez ! Seul point positif, on est à cinq milles de l’Equateur. »

Pour ce qui est des vagues vous imaginez l’ambiance. Je ne vois plus rien à travers mes lunettes et suis contrainte de renoncer à les porter. Ce qui m’inquiète beaucoup car on est au niveau de l’Equateur, le soleil tape fort, l’eau réverbère les rayons et j’ai peur de me brûler les yeux que le sel attaque déjà. Néanmoins je ne vois pas d’autre solution. Autour de moi les éléments qui ne sont pas en permanence sous l’eau sont recouverts d’une épaisse croûte de sel, c’est le cas notamment des panneaux solaires.

D’ailleurs j’ai un problème avec les panneaux solaires comme je l’ai mentionné dans mon livre de bord. Hier midi la batterie principale était chargée et cette nuit elle n’a de nouveau pas tenu aussi longtemps qu’espéré. Je fais le parallèle avec la situation de l’avant-veille que j’avais mise sur le compte des bavards de la VHF. En résumé vers 11hTU le voyant indiquant que la batterie est chargée s’allume. En réalité la batterie n’est pas pleine. Tout à coup je comprends : les trois panneaux sont branchés ensemble sur le répartiteur de charge, appareil qui envoie le courant dans l’une ou l’autre des batterie selon mon choix. Et qui arrête la charge de la batterie lorsqu’elle est pleine pour ne pas la faire « bouillir » tout en allumant le fameux voyant. En fait la batterie n’est pas pleine mais le courant récupéré est tellement fort au zénith du soleil avec les trois panneaux en même temps que la tension grimpe très haut et le répartiteur « croit » que la batterie est pleine. Si je supprime un panneau ou deux panneaux ça recommencera à charger. Le problème c’est d’enlever suffisamment de panneau pour que ça charge mais pas trop pour qu’il reste quand même de quoi charger ! Et évidemment cela dépend de la hauteur du soleil donc de l’heure mais également de la position des panneaux. Donc jusqu’à la fin de la course je vais jouer à cache-cache avec mes panneaux pour trouver le bon compromis. Sachant pour pimenter un peu le tout que le fameux voyant est à l’intérieur et que si je mets le pilote pour aller voir, ça « détourne » une partie du courant et la batterie apparaît moins chargée au moment où je regarde. Et à peine je suis sortie et j’ai repris la barre que le voyant s’éclaire à nouveau. Et bien sûr il y a deux batteries à gérer. On s’amuse bien hein ? Ce truc là a failli me rendre dingue.

Je passe l’équateur vers midi et je fais deux vidéos, l’une juste avant et l’autre pendant. Les voilà. Dans la première je me lèche les lèvres sans arrêts car le sel pique affreusement. Dans la seconde j’ai mis de la crème !

C’est une drôle d’impression de sortir seule son champagne. De fêter quelque chose toute seule. Bizarre. Mais comment ne pas fêter cet instant si particulier dans la vie d’un marin. Je n’y connais pas grand-chose en terme de tradition mais je sais que l’usage veut que ce passage soit fêté, de même que celui du Cap Horn. Sauf que le Cap Horn je risque bien de ne jamais le passer ! Au lieu de boire seule ma bouteille j’en ai donné à Félibre et ses voiles, à Neptune et à Eole pour qu’il nous laisse passer Fernando. Par contre sur le moment j’ai oublié Bob. Je ne suis pas particulièrement superstitieuse mais je m’en suis franchement voulue. D’abord le pauvre je le considère comme un ami, il travaille tant sans se plaindre, ce n’est pas sympa de l’avoir oublié. Ensuite il serait de bon ton de ne pas le fâcher car s’il recommence son cirque comme au début je ne vais jamais m’en sortir. Je ne me sens pas tranquille…

Par contre Eole semble content de son petit coup à boire, le vent adonne franchement. Tout en gardant encore un peu de marge on peut quand même ouvrir un peu les voiles ce qui est déjà nettement plus confortable et un peu plus rapide.

Pour fêter le passage de l’Equateur j’ouvre un lyophilisé «de luxe » offert par Laurent, daurade à l’indienne ! Je suis agréablement surprise, cette marque là ne fait pas dans la bouillie, contrairement à celle que j’ai l’habitude de manger. Par contre les rations ne sont pas copieuses. C’est agréable en tout cas et je regrette de ne pas avoir emmené plus de sortes de lyophilisés.

En cette fin de journée je suis lassée du bleu de la mer. Voilà longtemps que nous n’avons rien vu, rien de rien, à part quelques poissons volants qui ne m’amusent plus. Rien que le bleu du ciel, de la mer, le gris des nuages et le noir des grains. Vivement Fernando !

Mercredi 24 Octobre

Comme pour répondre à ma demande, durant la nuit je vois arriver un oiseau. Il essaie maladroitement de se poser, se cogne un peu partout mais finit par élire domicile sur le capot coulissant du bateau. Comme pour l’oiseau qui était venu me voir après le Cap Vert je pense tout d’abord qu’il est perdu. Et celui là, contrairement au pseudo rapace du pot au noir, ne peut pas se poser sur l’eau car il n’a pas les pattes palmées. Cette fois je suis bien décidée à le prendre en photo mais je ne peux bien sûr pas sortir car il faudrait pour ça ouvrir le capot ce qui ne manquerait pas de le faire fuir. Les ailes de sa queue touchent presque mon visage c’est marrant. Je sors donc l’appareil, cadre un peu à l’aveuglette à bout de bras et prie pour que le flash ne l’effraie pas. Ce qui donne ça :

Oiseau sur le capot

Au bout d’un moment je vais me coucher car je ne vais pas passer la nuit à regarder la queue d’un oiseau. Lorsque je me réveille il est toujours là. A ma grande surprise un autre oiseau se met à voler autour du bateau, lui aussi à la recherche d’une piste d’atterrissage. C’est assez drôle car d’une part il a bien du mal à voler sans se prendre dans les voiles ou le gréement (ensemble de câbles qui tiennent le mât) et d’autre part il ne parvient pas à tenir debout là où il se pose. Il glisse inexorablement du côté où gîte le bateau, en tentant de griffer le pont. Vu l’anti-dérapant il va surtout se limer les griffes, je rigole de le voir si maladroit. A chaque vague qui le pousse un peu plus il remonte de quelques pas. Il tente de se poser sur la plage avant mais à la première vague c’est l’inondation. On le sent énervé, il s’envole à nouveau, recommence toute sa manœuvre d’approche et finit par se poser sur un winch. Là au moins il peut s’accrocher. Même motif même punition, je le prends en photo, pour une fois que j’ai quelque chose à voir, de la visite. Et là encore je suis obligée de mettre le flash sinon en pleine nuit on ne voit rien.

Je retourne me coucher mais je ne suis pas au bout de mes surprises. Durant la nuit deux autres oiseaux ont rejoint leurs camarades. Je ressemble bientôt à un nid ambulant. Il y en a un sur le bout de la bôme, un sur la bouée fer à cheval (pour une fois qu’elle sert à quelque chose celle là), un sur un winch et un qui se balade entre le capot et les filières. Mais ce dernier a du mal à tenir car le bateau tape sur les vagues. Les autres places sont de toute évidence plus confortables. Il est déjà clair à ce moment que je n’ai pas à faire à des oiseaux égarés, épuisés mais à des oiseaux qui viennent sans doute de l’archipel de Fernando de Noronha, connu pour être une grande réserve naturelle, et qui profitent de mon bateau pour faire une pause. A ma grande stupeur ils commencent à se livrer à une bataille pour qui aura la meilleure place, je n’en reviens pas. Le dernier posé prend son envol, fonce vers celui qui est sur la meilleure place afin de l’effrayer et de le déloger. Parfois ça marche, parfois non. Je continue à prendre des photos, pour une fois qu’il se passe quelque chose à bord. Et j’avoue que je suis sans pitié. Si des chercheurs tentent de comprendre la perte soudaine de vue des ces pauvres oiseaux c’est sans doute à cause du flash ! Mais ça fait de très belles photos…

Oiseau dans les bastaques     Oiseau devant la GV     Oiseau en vol

Oiseau en vol 2     Oiseau sur la bouée     Oiseau sur la bouée 2

Oiseau sur le pont          Oiseau sur le winch

Et une photo du plus gros oiseau de la bande…

Moi, au milieu des oiseaux

Je m’amuse beaucoup avec mes oiseaux. J’ai l’impression d’être un arbre en mouvement. Leur manège me fascine. J’appelle Gaël pour lui raconter, lui n’a pas le moindre volatile en vue. Il me demande alors « Tu as vu le film Les Oiseaux d’Hitchcock ? ». Là d’un coup toute la magie du moment s’arrête, tout se fige. Non, je n’ai pas vu le film mais connaissant Hitchcock ça ne doit pas être particulièrement drôle. D’un coup je regarde ces pauvres bêtes d’un mauvais œil, comme si elles allaient me porter malheur, qu’elles étaient un mauvais présage. Gaël a beau m’affirmer que dans le film il ne se passe rien je n’y crois guère et le mal est fait. Je me recouche, l’ambiance n’est plus la même… Lorsque le jour se lève le vent a encore forci et les oiseaux sont partis.

Cette fois c’est vraiment la tempête, deux ris dans la GV, solent, tout, absolument tout est trempé. Les vagues rincent le pont, le bateau tape, il devient difficile de se tenir assis en barrant. Un bras par-dessus la filière, les pieds sur le cale-pieds, la capuche enfoncée sur la tête je tente d’éviter comme je peux les grosses vagues et les embruns. Ce temps commence à me déplaire sévèrement car d’une part le bateau retombe parfois lourdement au creux d’une vague et d’autre part toute notion, même minime, de confort a disparu. Et ce n’est pas là ma conception du plaisir en mer. Malgré le fait que le capot soit fermé des vagues arrivent en profitant des chocs à pénétrer à l’intérieur. L’eau dégouline de partout. Il y a un bon centimètre d’eau au dessus du niveau du plancher, c’est la fête. Je crains le pire pour ma VHF déjà bien endommagée depuis l’orage du pot au noir. En effet durant cet épisode fantastique elle a pris l’eau ou tout au moins l’humidité et on ne m’entend pas vraiment. Ma voix apparaît toute faible si bien que Gaël ne perçoit pas mes appels, je suis contrainte d’attendre que lui cherche à me joindre pour pouvoir lui parler.

Je regarde autour de moi, la mer est agitée, mauvaise. Les vagues sont croisées, toujours assez courtes. Il n’y a pas vraiment de grosses déferlantes donc je ne ressens pas encore le besoin de fermer la porte, on est loin des terribles conditions de la Transgascogne. Par contre je commence à m’inquiéter de taper régulièrement dans une vague plus grosse qu’une autre qui me freine alors totalement et, au lieu de redescendre de l’autre côté, je tombe brutalement. Je n’aime pas ça, le mât en prend un sacré coup à chaque fois. Et je n’ai pas envie ni de démâter, ni de fissurer les cloisons autour du pied de mât. Je garde la barre, aussi attentive que possible. On est maintenant à 110 milles de Fernando et on commence à arrondir sensiblement la trajectoire.

Félibre juste avant Fernando

La journée se passe plus ou moins sous l’eau, le vent adonne un peu mais ne mollit pas. A la fin de la journée je suis épuisée et je file me réfugier à l’intérieur. De toute façon il fait nuit donc je ne vois plus les vagues et vu comme elles sont désordonnées il n’y a pas grand-chose à faire. Bob prend la relève tandis que je mange assise dans un shaker, à l’intérieur. Je me couche et sens des gouttes qui me tombent dessus. C’est agaçant. Je cherche d’où vient cette eau. En fait un de mes sacs à bout a encore été arraché et la vis de fixation aussi. Donc j’ai un petit trou à la place par laquelle l’eau rentre de temps en temps. Il n’y a pas péril en la demeure mais dormir dans un tambour de machine à laver avec en plus une goutte sur le visage toutes les dix secondes ça n’est pas vraiment possible. Je scotche tout, ça tient, c’est fantastique. Je ne parviens pas à m’endormir tout de suite. Le bateau tape parfois très brutalement, ça fait beaucoup de bruit et ça m’inquiète. J’appelle Gaël, son bateau aussi tape beaucoup. Et comme l’intérieur de son bateau est moins confortable que le mien (moins cloisonné), il n’a pas vraiment d’endroit où dormir et il commence à avoir le mal de mer. Cependant la conclusion est inévitable, il n’y a pas grand-chose à faire. A la barre on n’y voit rien, autant essayer de se reposer pour ensuite faire cesser (partiellement) ce carnage dès qu’il fera jour. Fatiguée je parviens finalement à m’endormir et à passer un début de nuit relativement agréable.

Fernando approche et en milieu de nuit je vois une lueur à l’horizon. Enfin une lueur, un signe de vie après ces journées désertes. Ca fait quelque chose de voir apparaître cette lueur au milieu de nulle part, exactement où on l’attendait, au moment où on l’attendait. Un peu comme si on avait rendez-vous, au milieu de l’océan. Car la côte est encore loin. C’est juste un petit point, comme un trait d’union entre deux univers bleu. Mais un grand pas quand même car nous entrons maintenant dans les eaux territoriales brésiliennes, ce qui est déjà une victoire.

Petit à petit la lumière grandit, grossit, s’intensifie, se dédouble et se dédouble encore pour devenir une multitude de petits points flous. Je dors encore un peu, me relève, cette fois je vois clairement l’éclat d’un phare, de plusieurs phares mêmes. La partie habitée a l’air d’être au nord, le sud de l’île est tout noir. Je distingue un énorme rocher, une petite île inhabitée en fait. La lune s’est enfin levée et éclaire tout ça de son œil blafard. C’est étrange de voir défiler comme ça une terre, au bout de tant de temps. Elle passe fugitivement, on dirait qu’elle ne veut pas nous voir, ne veut pas être dérangée. Je réveille Gaël pour qu’il puisse voir ça de ses yeux. Le phare principal est maintenant assez proche, je commence même à le trouver un peu près. Je déplie la carte pour vérifier qu’il n’y a pas de haut fond. Mais la carte n’est pas assez précise, elle passe de 3000m de fond à la terre directement ! Bon, il aurait fallu emporter une carte de détail mais la liste des cartes obligatoires étant fournies par l’organisation je ne pensais pas devoir me pencher sur la question. Les petits points continuent à défiler, le phare à se rapprocher. Il est presque par notre travers ce qui signifie que le GPS va bientôt m’indiquer que la distance (3 milles !) grandit à nouveau. Et l’île principale à l’air d’être orientée Nord Est / Sud Ouest ce qui signifie qu’on a déjà dû passer au plus près. Je continue à veiller et à admirer ce spectacle si éphémère, à la fois rassurant et troublant. Ca y est, on est de l’autre côté de l’Atlantique. Mais on n’est pas pour autant tiré d’affaire car la côte brésilienne et Salvador sont encore loin. L’archipel est déjà derrière nous, on l’aura doublé en quelques heures. Impossible de le prendre en photo, lorsque le jour se lève il n’est déjà plus qu’une tâche sombre sur l’horizon. La fatigue aidant, j’aurais presque pu croire que j’avais rêvé tellement tout ça n’a pas vraiment été palpable, un peu comme un paysage qui défile pour qui somnole dans un train. Drôle d’expérience.

2ème étape: dans le Pot au Noir

Lundi 10 décembre 2007 by

Voilà le récit du pot au noir, éprouvant. J’ai mis un peu de temps à l’écrire mais le pot au noir… c’est toujours long! J’ai surtout eu beaucoup de choses à faire: retour en France, remise des prix de la Transat à Paris, salon nautique, retrouvailles familiales, retour au boulot, bref je ne manque pas d’activités. Mais ce post est rempli de photos et de vidéos qui devraient vous faire patienter jusqu’à la suite… 

Jeudi 18 Octobre

Profitant de ce temps agréable je me précipite pour réparer ma bosse de ris qui s’était défaite durant la nuit. Heureusement que j’ai des petits doigts et un minuscule tournevis : je réussis à attraper par une lumière de la bôme la bordure de GV, j’y scotche ma bosse de ris, fais venir la bordure jusqu’au bout de la bôme et le tour est joué. Je suis assez contente de moi car tout se passe bien et mon stratagème était le bon.

Je continue à me dire qu’il faut absolument se dépêcher de filer vers le Sud pour être bien sûr que le pot au noir ne nous rattrape pas. Il n’est pas question une seconde de devoir ré affronter cette espèce d’enfer rempli d’éclairs. Je regarde fréquemment derrière moi, les nuages noirs sont juste là, toujours aussi menaçants.

Je fais une petite vidéo qui est un peu déformée, toujours à cause de la rotation de 90°.

A 11h, c’est enfin la vacation radio que j’attends impatiemment depuis le matin pour savoir si le pot au noir est en train de descendre ou de monter. Fantastique il monte, ce qui signifie qu’il se déplace vers le Nord tandis que nous filons vers le Sud, c’est toujours ça de pris. La position du point d’entrée est dernière nous, pour moi les choses sont claires on l’a passé. Gaël, qui jusqu’à maintenant en doutait, commence à y croire. A la VHF nous entendons désormais Laurent sur Adrénaline et Raoul sur Bahia Express. Ce sont d’excellents protos qui nous rattrapent après avoir fait escale aux Canaries pour cause de problèmes techniques. En fait on entend surtout Raoul car Laurent n’émet pas très bien. Comme nous ils souhaitent avant tout arriver à Salvador sans rien casser de plus. Ils sont ensemble depuis les Canaries, Raoul ayant attendu que Laurent finisse sa réparation pour repartir. Depuis ils ne sont jamais bien loin l’un de l’autre. C’est sympa de pouvoir discuter avec eux et de découvrir que les « tout bons » ont les mêmes soucis que nous à savoir : « Avons-nous passé le pot au noir?». C’est LA grande question. Eux n’ont pas traversé l’espèce d’énorme orage. Ils l’ont vu devant puis derrière eux sans pour autant le franchir, il s’est sans doute déplacé en les évitant. Et ils ont des regrets, ils auraient aimé faire cette expérience, naviguer sous un grain. Raoul me questionne sur ce grand moment, me demande mon avis sur tout ça. Lui pense que si ça continue comme ça, au près pendant 12h, on sera sorti d’affaire car « hors de portée » du pot au noir, même s’il venait à redescendre. Tout nous porte à croire que c’est gagné car le vent est établi au Sud Est et nous avançons plutôt bien au près bâbord, comme attendu dans les alizés du Sud. La couleur du ciel si bleu appuie notre raisonnement. Le vent monte même un peu en fin d’après-midi, je prends un ris, Gaël m’imite, désireux de ménager son safran.

La nuit tombe, le vent faiblit brutalement, on ne voit plus rien car il n’y a toujours pas de lune. Il est certain que la nouvelle lune ne dure pas dix jours et voilà dix jours que je vous parle de nuit noire mais en fait la lune est levée la journée ! La vitesse du bateau diminue et s’établit à moins d’un nœud. Il y a encore quelques vagues qui donnent le tournis à la girouette et il est impossible dans ces conditions de savoir d’où vient le vent, si tenté qu’il y en ait encore. Je suis fatiguée, la nuit dernière a été éprouvante. Je n’ai pas envie de me battre encore pour espérer gagner un centième de nœud dans ces conditions de pétole absolue. Il me parait plus intelligent d’aller dormir afin d’être en pleine forme pour la suite, c’est d’ailleurs une des leçons de la première étape. Je découvre un léger courant qui me pousse plus ou moins dans le bon sens toute la nuit et permet au pilote de garder le cap. Je dors durant 11h, c’est merveilleux. Bien sûr je me lève toutes les demi-heures pour vérifier que tout va bien mais rien ne bouge, c’est le moins que l’on puisse dire. Au loin, derrière, on voit les éclairs du pot au noir. En fait on voit surtout une barre de nuage éclairée en permanence, un peu comme le halo d’une ville vue de loin. Ca laisse aisément deviner la puissance de ce qui s’y passe… Et ça ne donne pas franchement envie d’y retourner !

Vendredi 19 Octobre

Au petit matin je me sens en plein forme, prête à travailler pour rattraper cette moyenne terrible de 5 milles parcourus en une nuit ! Gaël est juste derrière moi, il a accompli la même performance que moi durant la nuit. Je commence à trouver que l’on a sans doute un peu exagéré lorsque j’entends à nouveau à la VHF Laurent et Raoul qui visiblement n’ont guère avancé ces dernières douze heures. A la vacation radio on découvre même qu’on a repris du terrain sur Sigrid, Dominique, Mathieu (le Roi du Matelas) et Mathieu (Guillon-Verne).

Gaël a quelques travaux à effectuer dans son mât, au niveau du deuxième étage de barre de flèche. Il a perdu un embout qu’il a déjà remplacé par un flotteur de pêche (!) mais il aimerait consolider sa réparation. La mer est plutôt calme, le vent est faible, c’est le bon moment. Je fais un petit film mais on ne voit rien car il est trop loin. Par contre en ouvrant bien les yeux on voit un peu la scène sur ces photos ! On se rend compte aussi qu’il y a quand même une belle houle résiduelle.

Gaël dans le mât     Gaël dans le mât (suite)     Gaël dans le mât (fin)

Cette nuit complète de pétole et les grains qui se forment aux alentours ne me disent rien de bon. Cette fois c’est l’image que j’ai du pot au noir : une immense zone de calme avec de temps à autres un grain, plus ou moins violent. Je commence à penser que la zone orageuse était en fait l’entrée et qu’il faut maintenant trouver la sortie.

A la VHF d’autres voix se font entendre. L’avantage c’est que l’on sait toujours à qui elles appartiennent car la procédure d’appel est de donner le nom de la personne à qui l’on souhaite parler puis le sien. Nous avons donc été rejoints par Yannick (Centrifolia) et Jérôme Koch qui lui-même discute avec Sam Manuard que je n’entends pas. Eux aussi sont d’excellents protos qui ont dû faire escale pour cause de problèmes techniques. Dans la bande seul Sam a déjà passé l’Equateur. Raoul lui demande par l’intermédiaire de Jérôme si nous sommes bien dans le pot au noir et si oui s’il sait à quelle latitude se trouve la sortie. Apparemment nous sommes donc dedans mais on ne sait pas où ça s’arrête… Les compères discutent en permanence, passent parfois de la musique, se tiennent au courant de leurs réglages et surtout, traquent les grains dans l’espoir d’en traverser enfin un. C’est très drôle. Mais au bout d’un moment on se lasse d’entendre la VHF émettre en permanence et nous changeons donc provisoirement de canal.

Le vent est toujours assez faible mais néanmoins établi. Nous sommes sous spi, presque travers pour créer notre propre vent (avec notre vitesse). Le soleil brille, haut dans le ciel, et la chaleur est éprouvante. C’est difficile de barrer dans ces conditions qui demandent beaucoup d’attention pour relancer en permanence le bateau et ne pas faire dégonfler le spi. Bien cachée sous mon chapeau je mets au point une nouvelle technique pour faire de l’ombre sur mes jambes avec mon paréo, c’est toujours moins chaud qu’en pantalon car un peu d’air réussit à circuler. Voici quelques photos prises ce jour là, essentiellement par Gaël, dont une devant un cargo.

Dans la pétole du pot au noir          Gaël sous spi

Félibre devant un cargo          Sous spi dans le pot au noir

Nous passons la journée entre les grains, tous semblent nous éviter. En fin de journée pourtant nous pensons avoir droit à une douche, un grain franchement menaçant se dirige vers nous. Juste devant on aperçoit pendant quelques secondes un genre de tornade, en altitude. Renseignements pris auprès de Sam (car les autres ont bien sûr vu le même phénomène) c’est bien ça, une trombe. Il parait que parfois elles touchent l’eau avec les conséquences que l’on imagine. Voilà qui ne nous rassure pas franchement mais à peine le temps de s’inquiéter qu’elle a disparue. A défaut d’avoir eu le temps de la prendre en photo Gaël m’a mitraillée. Les images sont magnifiques avec un éclairage superbe entre les nuages. Au ras de l’eau sur certaines photos on voit comme un rayon vert qui était somptueux sur le moment.

Félibre devant un grain          Félibre devant un grain 2

Félibre devant un grain 3     Félibre devant un grain 4     Félibre devant un grain 5

Je fais pour ma part une vidéo de ce grain puis un peu plus tard en fin de journée une deuxième vidéo d’une ligne de grains sous notre vent. Je vous laisse regarder les images, c’est plus simple qu’une longue explication…

   
Et finalement le grain passe juste devant nous, ce qui dans un premier nous réjouit. Dans un premier temps seulement car derrière le grain il y a une énorme zone de pétole où le vent refuse de 90° ce qui nous emmène vers l’Ouest, pas vraiment l’idéal. Nous mettons plus d’une heure à sortir de cette fichue zone, ou, plus précisément, c’est elle qui met une heure à passer. Ci-dessous deux photos de moi dans la pétole, une sous spi où l’on constate bien les conditions, l’autre où je suis en train de changer de voile.

Sous spi dans la pétole          Changement de voile

La nuit tombe vers 18h TU. A 19h30 il fait encore 28,5°C dans le bateau, avec une telle humidité que je suis trempée, comme dans un hammam. Le lyophilisé qui se cuit à l’eau bouillante ne me réjouit pas tellement. Il met un temps infini à refroidir, j’ai l’impression de donner à manger à un bébé, je suis obligée de souffler sur la moindre cuillère. Finalement je décide de manger en deux temps, une première moitié à ce régime puis une deuxième moitié une ou deux heures plus tard, une fois que ça a refroidi. Régulièrement je me brûle la langue. Le midi j’ai renoncé à me faire un repas chaud et je n’ai plus de biscuits apéritifs, ni viande des grisons ou chips. Du coup je ne mange pas, je mange quelques gâteaux sucrés en milieu d’après-midi. Par contre je dévore en entier mon repas du soir alors qu’avant je peinais à le finir. Et le matin les biscottes remplacent le pain frais mais je continue à me faire des tartines de confiture accompagnées de jus d’orange comme le témoigne les photos suivantes.

Petit déjeuner          Réserve de boissons

Samedi 20 Octobre

La nuit est calme sous gennaker. Le pilote a en effet un peu du mal à tenir sous spi donc il est préférable d’envoyer le gennaker pour dormir. Seul bémol la batterie sur laquelle je pensais faire toute la nuit descend rapidement. Heureusement que je surveille régulièrement avec le voltmètre sinon je l’aurais endommagée, la croyant bien plus chargée que ça. Pourtant hier à midi le chargeur indiquait qu’elle était pleine. Je n’y vois qu’une explication, les bavards d’hier ont dû vider partiellement ma batterie dans l’après-midi. En effet ma VHF est branchée sur un haut-parleur extérieur donc ça consomme quand même pas mal. Mais je ne pensais pas que ça serait à ce point là. De toute façon ce n’est pas dramatique car aujourd’hui il fait à nouveau grand beau en dehors des grains et on n’entend plus personne car d’une part les autres vont plus vite avec leurs protos et d’autre part ils ne suivent pas exactement la même route que nous, nous comprendrons dans deux jours pourquoi.

Le reste de la journée se passe exactement comme la veille, sous spi, entre les grains. Notre technique est simple, et elle est la mienne depuis longtemps : ne pas lâcher la barre tant qu’on y voit quelque chose. Nous barrons donc du lever du jour au coucher du soleil. Et cette obstination d’ordinaire fructueuse se révèle particulièrement payante dans le petit temps. Il est certain qu’il faut supporter la chaleur, accepter de fondre au soleil tandis que toute l’ombre tombe dans l’eau ou même nulle part tellement les rayons sont verticaux. Mais le classement diffusé à 11h lors de la vacation nous donne raison, nous rattrapons les bateaux qui nous précèdent et distançons les suivants. Bien sûr on se demande s’il n’y a pas là un genre d’effet accordéon lié au pot au noir et l’on s’attend tous les jours au retour de manivelle mais non, les nouvelles sont toujours excellentes, le moral est au beau fixe.

Voilà désormais deux semaines que nous sommes partis. Je profite de l’après-midi pour remonter la prise sur mon vérin afin qu’il soit prêt au premier coup de Trafalgar et faire un check-up complet du bateau pendant qu’il fait jour. Depuis hier j’ai une nouvelle inquiétude, ma drisse de grand’voile. En effet Laurent a cassé la sienne hier ce qui l’a obligé à monter en tête de mât pour la remplacer. Et je n’ai pas envie de me retrouver dans cette situation, surtout si le vent venait à forcir et les vagues à se former. Je profite donc que Gaël se trouve coincé sous un grain sans vent auquel j’ai échappé de justesse et dans lequel il se savonne, pour affaler entièrement la voile, couper la drisse de façon à déplacer les points d’usure et renvoyer le tout. Je me sens mieux, j’ai l’impression de ne plus être dépassée par les évènements mais de bien les anticiper, ce qui est beaucoup plus agréable que d’être le nez dans ses vérins. Ci-dessous deux photos prises ce jour là sur lequelles on voit bien le ciel chaotique du pot au noir.

Sous spi dans le pot au noir 2          Sous spi dans le pot au noir 3

En fin d’après-midi on aperçoit une voile au loin. Tandis que l’on s’interroge la réponse nous parvient par la VHF. C’est Stéphane sur son Marcel for Ever, assez connu pour son nez de clown et sa présence particulièrement agréable sur les ondes. J’avais gardé un excellent souvenir de sa prestation à la Transgascogne et je n’ai pas été déçue. Nous bavardons un peu : nous le renseignons sur la bande de la veille derrière laquelle il court tandis qu’il nous indique qui est à sa poursuite (aucun bateau de série, tant mieux). Puis il nous passe un morceau de musique idéalement en accord avec l’ambiance. Je suis à l’étrave de mon bateau, je regarde défiler l’eau en écoutant la musique, je réalise que je suis exactement au milieu de l’Atlantique, tant en direction Nord Sud qu’Est Ouest, au point sans doute le plus éloigné de toute terre de mon périple. Et je suis incroyablement bien, c’est un moment unique, que je garde précieusement en mémoire. Deux minutes de bonheur que je n’oublierai pas de ci tôt, une impression de sérénité sans doute très éphémère durant cette Transat. Déjà sur le moment je me disais « Voilà, tu sais pourquoi tu es venue jusque là, pourquoi tu as tant galéré, pour vivre des moments comme ça ». Quatre jours plus tard je me suis maudite, considérant ces quelques minutes comme parfaitement négligeables devant les longues heures de près par vent soutenu mais c’est la suite… Merci Marcel pour cet instant magique.

A propos de musique j’avais emmené avec moi un Ipod avec de la musique assez variée mais rien qui ne correspondait vraiment à mes attentes une fois sur l’eau. Je n’avais pas tellement de musique du genre « ambiance ». De retour à terre je m’étais d’ailleurs promis de récupérer celle de Marcel mais nous n’avions jamais les bons outils aux bons moments. Je n’ai donc pas été tellement tentée par ma musique, ne sachant pas vraiment quel morceau choisir. J’ai aussi rencontré un deuxième obstacle assez inattendu c’est le monde à la VHF. En effet pour pouvoir écouter de la musique dehors sans risquer de noyer mon appareil j’avais prévu de brancher l’Ipod sur le haut-parleur de la VHF. Le soucis c’est qu’en faisant ça je ne pouvais plus entendre la VHF. Je pensais que ça ne poserait pas de problème car de toute façon je n’entendrais personne comme me l’avaient raconté certains anciens. Or il s’est avéré qu’indépendamment de Gaël j’ai eu presque tous les jours du monde sur les ondes et que c’est quand même bien agréable d’entendre les autres. Et ça peut aussi être intéressant pour la course car certains donnent leurs réglages et leur route. Tout ceci fait donc que je n’ai pas écouté un seul morceau de musique à part ceux diffusés en tout début de vacation radio par Denis Hughes ou à la VHF par d’autres concurrents.

Derrière Marcel for Ever, au loin, un autre bateau pointe son étrave : c’est Nacho Orti sur son Medi-Valencia. Il va rester deux nuits et une journée avec nous. Il appelle tous les matins et tous les soirs pour donner sa position. Comme il a cassé sa BLU il appelle également tous les midis pour qu’on lui donne les classements et la météo. Il contacte aussi les cargos (sur le canal de sécurité) pour leur demander la météo. C’est assez drôle car au final ni celle des cargos ni celle de la BLU n’est juste ! Quand à la sortie du pot au noir, les cargos s’en moquent complètement et sont incapables de savoir s’il y a ou non du vent, tout juste sont-ils au courant s’il y a des déferlantes !

Durant cette fin d’après-midi les interrogations sont toujours les mêmes… « Où se termine le pot au noir ? » Quelques indices, révélés par Marcel nous donnent bon espoir : la couleur de l’eau s’éclaircit alors qu’elle était devenue foncée depuis l’entrée dans le pot au noir, il parait que c’est normal. D’autre part une longue houle est arrivée, direction Sud Est comme les supposés alizés du Sud. C’est donc qu’ils ne doivent plus être loin. On commence à croire que l’on est tiré d’affaire.

Hélas, la nuit se charge de nous rappeler que le pot au noir est toujours bien présent… En effet c’est reparti pour une nuit horrible, pas terrifiante comme la première dans cette formidable zone de convergence intertropicale mais épuisante. Moralement car cette fois on croyait vraiment que c’était fini et physiquement car il m’est impossible de dormir. Nous qui jusqu’à présent avions réussi à éviter les grains la nuit sommes servis. Toute la nuit nous naviguons de grains en grains sans nous voir tellement les vitesses et les directions du vent sont aléatoires. A chaque grain il y a un renforcement du vent à peu près maîtrisable dont je tire partie pour avancer à grands pas, rarement dans la bonne direction. Il y a aussi les traditionnels litres d’eau qui tiennent plus du déluge que de la gentille pluie bretonne. Et derrière une vaste zone de pétole dans laquelle il est impossible de se déplacer. Il y a peu d’éclair, ce qui est un point tout à fait positif et réconfortant. L’ennui c’est que l’on ne voit pas vraiment les grains puisqu’il fait nuit et qu’ils ne sont pas éclairés… Du coup ils nous tombent dessus sans prévenir ce qui n’aide pas à gérer son sommeil.

En fin de nuit ça semble se calmer un peu, je suis lassée et épuisée, je coince la barre dans l’angle du bateau et commence à tourner en rond. De toute façon il n’y a pas assez de vent pour réellement avancer ni faire appel au pilote automatique, Gaël est loin derrière, autant prendre une heure pour bien dormir. Et si le vent se lève brutalement je le saurai car la gîte sera plus forte et les tours se feront violemment. C’est d’ailleurs ce qui se produit cinquante minutes plus tard, mais au moins je suis un peu reposée.

Dimanche 21 Octobre

          
Lorsque le jour se lève je crois voir une bouée cardinale derrière moi. Vu l’endroit où je me trouve il est certain que ça ne peut pas être une bouée ancrée au fond. En plus on dirait qu’elle se déplace rapidement c’est étrange. Et elle parait bien grande… Pourtant elle est noire en haut et jaune en bas. Tout à coup je réalise que c’est Nacho Orti !! Ses voiles sont coloriées aux couleurs de son sponsor, jaunes et noires. Avec la fatigue je l’ai confondu avec une bouée ! Je me suis rapidement rendue compte de mon erreur mais honnêtement les couleurs sont vraiment similaires comme le montre la photo ci-dessous.

Nacho

Je ne suis pas au bout de mes surprises ni de mes coups de stress et cette fois ci c’est un oiseau qui vient m’inquiéter. Un espèce d’immense rapace tourne autour du bateau en décrivant des cercles d’abord très hauts et très grands puis assez proches et resserrés. Au début cela m’amuse et je ne suis pas contre un peu de visite mais à la longue son manège commence à m’angoisser. Et s’il voulait m’attaquer ? Peut-être qu’il est perdu et qu’il a faim ? Qu’il va se jeter sur moi ? Je mets ma capuche, on ne sait jamais. Je commence aussi à énvisager une situation de repli. Si jamais il fonce sur moi je me jette à l’intérieur. Sauf que le capot est fermé, je l’ouvre donc en prévision. Je n’en mène par large et suis persuadée qu’il va finir par fondre sur moi. Alors que je suis sur le point de me réfugier dedans l’oiseau se pose tranquillement sur l’eau !! Donc ce n’est pas un rapace mais un oiseau marin, je suis rassurée puis mesure subitement l’ampleur du ridicule de la situation. Se croire attaquée par un rapace au milieu des océans, n’importe quoi. Autant je ne sais pas quel oiseau ça peut être (et il est vrai qu’il était immense avec des ailes et un vol qui ressemblaient à ceux d’un rapace) autant je suis certaine qu’il faut absolument que je dorme. Confondre un bateau avec une cardinale puis être angoissée par un oiseau ça fait beaucoup, au lit !

A mon réveil je suis toujours assez démotivée. Je pensais vraiment hier qu’on en aurait fini avec ce pot au noir et après la nuit franchement pénible le ciel est toujours aussi chargé, chaotique, et la situation ne se débloque pas. Combien de jours va-t-on passer ici ? Encore combien de grains à traverser avant d’être tirée d’affaire ? Je commence à trouver le temps long, heureusement Gaël, qui lui était plutôt découragé le premier jour de ce bazar, a repris confiance et me réconforte.

Nous sommes maintenant tous les deux très proches de Nacho que Gaël prend en photo. Il n’avance pas tellement plus vite que nous (bien que ce soit un proto) car il n’a pas de génois, seulement un gennaker qui ne fait pas tellement ses affaires en ce moment où nous faisons du près serré. Nous passons donc la journée ensemble, à slalomer entre les grains pour surtout éviter les zones sans vent qui se trouvent juste derrière. Finalement en fin d’après-midi on finit quand même par s’en prendre un, tous les trois. Et l’effet est le même pour tous : arrosage puis arrêt immédiat « attention le véhicule est arrêté en pleine voie il est interdit de descendre». Interdit de ramer plutôt car là il n’y a pas grand-chose d’autre à faire à part attendre. Et tout à coup ça repart, il « suffit » de patienter le temps que le nuage passe, c’est frustrant.

Devant, le ciel est à nouveau plus clair, les nuages ont l’air moins méchants, moins noirs. On aperçoit à nouveau de temps à autres quelques poissons volants. Or ces derniers avaient disparu depuis l’entrée dans le pot au noir, serait-ce enfin le bout du tunnel ? L’eau s’éclaircit de plus en plus, nous laissons la dernière grosse barre de nuage derrière nous. Le vent est bien établi au Sud Est, nous sommes à 490 milles de Fernando.

Voilà quatre photos de Félibre prises ce jour par Gaël, une le matin, deux le midis et une en fin de journée où l’on peut voir le changement dans le ciel et à la surface de l’eau.

Dernier jour dans le pot au noir… matin          Dernier jour dans le pot au noir… midi

Dernier jour dans le pot au noir… midi (suite)          Dernier jour dans le pot au noir… fin de journée

Durant la nuit on rencontre encore quelques grains mais nous avançons plutôt vite si l’on compare avec ces derniers jours, cette fois c’est sûr, on a franchi le pot au noir, à nous la dernière ligne droite vers le Brésil. Il ne reste plus qu’à éviter l’île de Fernando de Noronha, dernier obstacle sur le parcours à laisser sur tribord (droite), et ça sera gagné !

2ème étape: du Cap Vert au Pot au Noir

Lundi 26 novembre 2007 by

Voilà la suite. C’est un peu long mais il s’en passe des choses pendant une Transat… Tellement que je n’ai pas eu le temps de faire beaucoup de photos ou films mais lors de mon prochain post qui correspondra à une navigation plus calme il y en aura! 

Dimanche 14 Octobre

Le soleil est maintenant levé et un de ses rayons tombe directement sur mon safran tribord. Cela met en relief deux fissures, une sur chaque ferrure de safrans (ce sont les pièces qui tiennent le safran -partie immergée du gouvernail- au tableau arrière). Manuel, l’ancien propriétaire de Félibre avait justement cassé les siennes durant la dernière Transat et m’avait assurée avant le départ que celles là tiendraient le coup. Et pourtant voilà deux horribles fissures et vu leurs étendues il est certain que les ferrures vont se briser d’ici peu. Et je ne veux pas faire demi-tour et retourner au Cap Vert alors que je viens de le passer, que je suis dans un groupe sympa avec Sigrid et Mathieu, que j’ai enfin rattrapé Gaël. Et je ne veux plus d’ennuis. Je m’imagine déjà finir sur un safran, sauf que toute la suite de la course doit se faire bâbord amure (avec le vent venant de la gauche) donc le safran utile est le tribord, l’autre étant fréquemment hors de l’eau avec la gîte du bateau. Je suis désespérée et reste 30 min à la barre les yeux rivés sur le safran pensant le voir s’arracher à tout moment. Je n’ose même pas aller voir de plus près les fissures tellement je suis catastrophée.

Au bout d’une demi-heure je finis par me calmer et essaie de revoir les choses de manière plus objective. Pour le moment le safran est encore là et je dispose d’une ferrure de rechange, pas de deux. Il est peut-être temps d’examiner de près ces fameuses fissures pour voir à quel point c’est grave et estimer le temps dont je dispose. Et là stupeur et consternation, il n’y a pas l’ombre d’une fissure. En fait il y a de la rouille mais elle est là depuis longtemps et ce que je prenais pour des fissures était en fait les joints de soudure avec la rouille qui brillait au soleil. Il faut avouer que de loin ça ressemblait vraiment à des fissures mais au lieu de regarder ça calmement je me suis laissée submerger par le doute et la peur.

J’y vois au moins deux explications : d’abord je suis exténuée après la nuit blanche liée au passage du Cap Vert. Ensuite il y a le doute après toutes les casses de la première étape et du vérin et l’appréhension qui va avec au moment d’attaquer la « grande traversée ». En effet après le Cap Vert il n’y a plus de possibilité de retour en arrière car il est utopique avec une avarie sérieuse de remonter face au vent. Il ne reste donc plus qu’à avancer. Mais il n’est pas non plus évident de traverser le pot au noir et ses grains donc le plus simple est de continuer vers les Antilles dans l’alizé Nord, c’est pourquoi nous avions à bord une carte intitulée « Route du Rhum ». Bien entendu aller là-bas signifie être vraiment tout seul sans autre concurrent ou bateau accompagnateur et rime avec grosse galère pour le retour du bateau. En effet le cargo qui part de Salvador est payé (plus de 5000€) avant le départ de la Rochelle et n’est pas remboursé même si on n’arrive pas au Brésil. Dans l’hypothèse où l’on arriverait ailleurs il faudrait donc repayer un autre cargo, ce qui pour mon budget (sans sponsor) parait impossible. D’où une angoisse de la casse plus ou moins importante selon les moments, la météo, le moral etc.. qui ne disparaîtra définitivement qu’à 40 milles de l’arrivée, distance que j’estime faisable en zodiac !

Face à ces constats je me couche mais n’arrive pas à m’endormir. De toute façon il est 11h, l’heure de la vacation. Et les nouvelles ne sont guère rassurantes : Quentin Monegier a heurté un objet flottant non identifié, son bateau s’est littéralement ouvert, avant de couler il a déclenché sa balise de détresse et a été évacué, le bateau est perdu. Cela ne me rassure guère et nous rappelle à tous subitement que la course peut s’arrêter à n’importe quel moment, brutalement. Je retourne me coucher mais rien n’y fait je suis trop tendue pour dormir. Je me relève pour relire le mode d’emploi de ma balise de détresse m’imaginant dans la situation de Quentin, bateau rempli d’eau, de nuit. En vérité il y a un seul bouton et il suffit d’appuyer dessus. Je me recouche pour me relever quelques minutes plus tard voir combien j’ai de bouts (cordes) à couper pour libérer mon radeau solidement attaché. Puis je finis par sombrer dans le sommeil. A mon réveil tout va beaucoup mieux, je suis bien plus sereine.

La prochaine marque de parcours est l’île de Fernando de Noronha, à l’Ouest du Brésil, à 1600 milles, très loin donc. Gaël et moi faisons route vers ce point tandis que Sigrid et Mathieu sont un peu plus lofés pour mieux se préparer pour le pot au noir. En fait nous ne savons pas vraiment comment il se présente. Et il n’y a pas le moindre chapitre à ce sujet dans mon précieux grimoire de météorologie. Lors de la vacation radio on nous annonce la météo, en particulier les « trois points d’entrée du pot au noir » qui parfois se transforment en un. Et je ne sais pas du tout à quoi ça correspond. Sigrid qui a étudié un peu tout ça avant de partir nous explique que le pot au noir est sinusoïdal et que les trois points que l’on nous donne sont les creux de la sinusoïde et donc correspondent aux endroits où la zone dite de Convergence Intertropicale est la plus fine. C’est donc vers l’un de ces trois points qu’il faut se diriger pour traverser le plus rapidement possible le pot au noir. Et le choix d’un point parmi trois n’est pas trop dur car l’un est situé relativement près de l’Afrique, l’autre de l’autre côté de l’Atlantique, et le dernier au milieu, c’est celui qui nous intéresse. Et lorsque la météo ne donne plus qu’un point on imagine que la sinusoïde s’est transformée en droite mais c’est pure spéculation de ma part.

Mathieu et Sigrid font donc route vers ce point du milieu ce qui les empêche dans un premier temps de mettre le spi car ils sont trop près du vent. Gaël et moi cavalons sous petit spi, le vent monte progressivement. En fin d’après-midi ça devient un peu fort et il est plus sage d’affaler. Nous avons une longue discussion avec Gaël que je ne vois toujours pas, je l’entends simplement en VHF. Si nous continuons à faire route chacun de notre côté nous allons rapidement nous perdre car un écart de route d’un degré suffit à s’éloigner en quelques heures et ne plus être en portée VHF. Le passage au Cap Vert avait bien sûr eu l’effet inverse du genre entonnoir, ce qui nous avait permis de nous retrouver. Naviguer ensemble est bien agréable et nous permet de partager d’excellents moments et de nous remonter le moral quand le besoin s’en fait sentir. Cela permet également de discuter de choix stratégiques, comme nous avons pu le faire avec Sigrid et Mathieu, ou encore Pierrick et Thomas. Enfin dans le contexte de la journée (un bateau coulé) il n’est pas désagréable d’imaginer être secouru rapidement par l’autre plutôt que d’attendre durant de longues heures les secours, ou même un bateau accompagnateur dans le cas d’un démâtage par exemple. Nous faisons donc le choix de continuer ensemble la Transat, jusqu’à la ligne d’arrivée sauf avarie ralentissant sévèrement l’un d’entre nous. Et afin de se simplifier la tâche nous essayons de naviguer à vue ce qui permet de voir lorsque l’on s’écarte trop et nous offre également la possibilité de discuter par VHF en utilisant le mode faible portée moins gourmant en énergie. Du coup nos positions apparaissent superposées sur la carte du site internet.

Gaël affale donc son spi tandis que je continue afin de le rejoindre. Nous nous retrouvons en fin d’après-midi et discutons un bon moment par VHF de choses et d’autres, c’est bien agréable. Je suis vraiment heureuse de le retrouver, de revoir cette petite coque rouge (car bien sûr on ne voit pas nos têtes, on est trop loin). On n’entend plus Mathieu et Sigrid ce qui est normal puisqu’ils ne suivent pas exactement la même route.

On discute un peu de la stratégie de course et on réalise que suivre la direction de l’île de Fernando n’est pas la meilleure idée. En effet après le pot au noir il faut faire du près (serrer le vent au maximum) pour rejoindre les alizés du Sud et longer la côte du Brésil. Hors si l’on fait route directe maintenant on risque de se retrouver trop dans l’Ouest à la sortie du pot au noir et l’on redoute de ne plus réussir à passer Fernando en un bord. Hors tout contre-bord perpendiculaire à la route se traduirait par une perte de temps énorme. Il vaut donc mieux serrer un peu plus le vent maintenant, attendu que de toute façon nous ne pouvons pas utiliser les spis puisqu’il y a trop de vent. Nous renvoyons les génois.

Lundi 15 Octobre

Au petit matin le vent a faibli mais nous sommes trop lofés (proches du vent) pour pouvoir envoyer les spis. Nous croisons la route d’un cargo et je distingue très nettement un voilier juste devant. Je croyais Gaël ailleurs (durant la nuit il est difficile de suivre réellement la position d’un feu) mais l’appelle pour m’assurer qu’il a bien vu le cargo. A mon grand étonnement il m’assure ne pas être le bateau que je vois… qui est finalement Mathieu ! Et Sigrid est juste derrière Gaël. Nous revoilà tous les quatre alors que hier nous ne nous entendions plus du tout. En fait ils ont décidé d’abattre un peu car leur choix de route leur paraissait un peu trop extrême et comme de notre côté nous avons lofé profitant du renforcement du vent nous nous retrouvons. Sauf que Mathieu est maintenant devant alors qu’il était derrière.

En fait il possède un petit gennaker (vraiment petit) tandis que le mien est franchement grand. Et il arrive à le tenir alors que je ne peux pas (il y a trop de vent). Je déroule régulièrement mon gennaker, navigue quelques temps jusqu’à la première rafale, pars au tas, roule la voile, patiente et recommence, dans l’espoir que ça finisse par tenir. Gaël de son côté arrive malgré la taille de sa voile à la porter car son bateau est plus large et lui offre donc plus d’appuis. Sigrid est dans le même cas que moi et se morfond toute la journée, jugeant l’allure à laquelle nous sommes sans aucun intérêt, je partage son avis. Ce qui m’embête le plus dans l’histoire c’est que Gaël m’attend régulièrement, afin de ne pas me distancer. Ce qui lui vaut de perdre du terrain sur Mathieu. Je suis sincèrement désolée et passe la journée à me reprocher d’une part de ne pas pouvoir avancer plus vite (alors que clairement je n’y suis pour rien) et d’autre part de ralentir Gaël, nous n’aurions jamais dû décider de faire route ensemble. Mais il m’assure qu’on rattrapera Mathieu plus tard, surtout le long des côtes brésiliennes où le vent est censé être plus faible et où il sera handicapé par son petit gennaker tandis que nous foncerons avec nos grands !

J’en viens presque à espérer ne plus le voir ni l’entendre comme ça d’une part je ne serais plus devant le spectacle de son éloignement progressif ce qui me permettrait de l’oublier un peu et d’autre part je serais à nouveau seule avec Gaël et pourrais communiquer librement. En effet tant que les autres nous entendent nous ne pouvons pas discuter de la même manière de la stratégie car nous ne souhaitons pas forcément tout partager (c’est une course quand même !) et nous ne pouvons pas non plus discuter de choses et d’autres car nous allons les embêter.

Un oiseau vient me distraire de la monotonie de la journée. Il doit venir du Cap Vert car il est épuisé, met très longtemps à se poser après avoir longuement repéré le terrain. Il est également très maladroit, se prend dans la GV, la bastaque, l’aérien (girouette anémomètre, antenne VHF). Il est excessivement peureux et au moindre de mes mouvements il repart. Du coup je ne peux pas le photographier avant qu’il ne me quitte définitivement. Je crois qu’il a dû mourir d’épuisement le pauvre, après s’être trop éloigné des terres. Pourtant je l’imaginais bien rester avec moi, se nourrir de poissons volants échoués tandis que je lui donnerais de l’eau douce. Ca aurait pu être sympa d’avoir un copain oiseau.

Demain cela fera dix jours que je suis en mer, l’équivalent de ma qualification et pourtant tout un autre monde… J’avoue que je m’étais beaucoup plus fait plaisir durant ma qualif dont j’étais revenue rayonnante ce qui est loin d’être le cas maintenant.

Mardi 16 Octobre

Au petit matin je me décide à renvoyer une fois de plus le gennaker, persuadée que cette fois va être la bonne, le vent a molli. Comme la fois précédente je n’ai pas vraiment réussi à le rouler il est en vrac sur le pont et il s’agit de le hisser très vite en le jetant devant l’étai pour qu’il passe sous le vent au lieu de se gonfler dans le génois (Je suis bien consciente que les lecteurs non connaisseurs ne peuvent pas comprendre mais je vois d’ici Laurent qui se marre en imaginant la scène). Donc comme c’est un peu compliqué je redoute la manœuvre que j’ai repoussée au lever du jour. Grand moment de gloire solitaire, le gennaker est finalement hissé en tête de mât et je le regarde pour le border convenablement lorsque je vois un trou. Mais pas n’importe quel trou, non, un trou énorme, un trou béant, d’ailleurs ce n’est même plus un trou mais carrément un gouffre, une ouverture en fait, sur un mètre cinquante. Le truc irréparable pour le néophyte que je suis dans le domaine de la voilerie. J’ai bien sûr emmené avec moi de l’insigna pour réparer un éventuel accroc mais certainement pas pour refaire tout un bout de voile.

Pendant que je pense à tout ça, je ne perds pas une minute pour affaler avant que je ne me retrouve carrément avec deux moitiés de voile. Mais comme c’est quand même nettement plus drôle si tout se met à foirer en même temps il est impossible d’utiliser l’enrouleur. Je récupère donc toute la toile au vent, dans le génois. Je connais bien la manœuvre puisque avant la transat je n’avais pas d’enrouleur. L’astuce consiste, après avoir replié le bout-dehors au vent, à ramener le gros de la toile sur le pont afin qu’elle ne parte pas à l’eau et de récupérer à la fin ce qui reste, c’est-à-dire quelques dizaines de centimètres d’écoute (un des coins de la voile). Je tire donc sur la partie concernée du gennaker qui en a profité pour glisser discrètement sous la coque. Ca résiste. Je tire plus fort, c’est coincé. Coincé dans quoi puisque sous la coque à part la quille, et on est loin d’y être, il n’y a rien ? Quand je comprends je crois rêver, ou cauchemarder peu importe, je n’en crois pas mes yeux. L’étrave est passée dans la déchirure ce qui fait que j’ai maintenant un bout de voile à bâbord, un bout de voile à tribord le tout sous l’eau en train de glisser vers l’arrière du bateau qui bien sûr avance. Mais l’ouverture (très proche du fameux point d’écoute) ne va pas jusqu’au bord de la voile et justement ça serait vraiment chouette qu’elle n’y aille pas car sinon elle va endommager le renfort.

Je m’acharne pendant plusieurs minutes pour récupérer le gennaker en essayant de l’abîmer le moins possible mais au final j’ai quand même bien charcuté le pauvre renfort. Moi qui était si contente il y a cinq minutes de pouvoir enfin, après 24h à me faire distancer, envoyer mon gennaker, me voilà maintenant privée de cette voile censée me servir non seulement toute la journée, mais surtout durant les cinq derniers jours. Je suis effondrée, j’imagine déjà tout le monde en train de me doubler. Et je repense au prix de la voile que j’ai utilisée 20min avant d’arracher mon bout-dehors ( !) et deux heures sur la seconde étape. Et que je n’avais pas reçu à temps pour la Transgascogne. Elle est maudite. J’appelle Gaël en larmes pour lui annoncer qu’il peut continuer sans moi car cette fois c’est certain qu’on ne pourra plus naviguer à la même vitesse.

Sauf que Gaël est maître voilier et c’était sans compter sur son aide. En fait mis à part le renfort que j’ai amoché en remontant la voile il n’y a pas de déchirure, juste une ouverture. Une couture faite à moitié (la bobine de fil a dû toucher à sa fin au milieu de la laize) s’est défaite, il « suffit » donc de rincer la voile, la sécher, remettre des morceaux en face, les enduire de sikaflex (sorte de colle qui sert d’habitude à faire l’étanchéité), scotcher et laisser sécher 24h. Ce qui est loin, très loin, d’être aussi simple qu’il y paraît lorsque l’opération est réalisée dans un bateau qui bouge, qui est tout petit, où le seul endroit plan est le quart avant et où l’humidité ambiante est colossale. Pour le renfort il faut utiliser l’insigna en plus. Le seul souci c’est que je suis privée de gennaker pour la journée pour cause de séchage.

A 11h c’est l’heure de la vacation radio. Je sors comme tous les jours ma BLU de son tuperware et la pose quelques secondes à côté de la table à carte, le temps de saisir un crayon, puis file m’asseoir dans mon coin habituel. Le bateau change brutalement de cap et se met à faire n’importe quoi. Je ressors précipitamment et ne comprends pas, j’ai dû mal régler le pilote. Je le remets en route et revient à l’intérieur, c’est à nouveau le même bazar. Je retourne dans le cockpit, le compas du pilote automatique affiche n’importe quoi. Les chiffres changent alors que je maintiens un cap constat, pour la deuxième fois de la journée je crois rêver. Cette fois c’est le compas qui me lâche. Je suis bien embêtée mais pas désespérée car j’en ai un de secours. Puis tout à coup une phrase de Manuel la veille de ma toute première sortie en solo me revient : « Parfois la BLU détraque le compas ». Et pendant ces toutes petites secondes durant lesquelles j’ai attrapé un crayon j’ai posé la BLU dans sa house sur un coffre sous lequel est fixé le compas. Sauf qu’elle était peut-être en marche car il y a un système de mise en marche automatique à une certaine heure. Et c’est elle qui a vraisemblablement perturbé le compas. Là où je suis très surprise c’est qu’il met environ 30 min à se remettre de cette histoire. A croire qu’il attend exprès la fin de la vacation pour être bien sûr que je rate toute la vacation, c’est réussi ! Il y a des jours comme ça…

Dans l’après-midi le vent tourne et l’on peut désormais naviguer sous petit spi. Ca avance bien jusqu’au lendemain matin. Voici deux photos prises par Gaël ce mardi.

Sous petit spi          Sous petit spi, encore…

Mercredi 17 Octobre

Vers 8h Gaël m’appelle, la voix plutôt calme et posée et lâche : « J’ai perdu ma ferrure tribord je n’ai plus qu’un safran et je prends l’eau ». Je lui demande de me préciser un peu l’histoire et en fait c’est l’ensemble de la ferrure (système d’accroche du safran) qui s’est arraché du tableau arrière dans lequel il y a désormais un trou par lequel l’eau rentre, et comme plus rien ne retenait la ferrure elle a coulé. Avant de commencer à réfléchir à une quelconque solution j’affirme à Gaël qu’il va s’en sortir puisque de toute façon il n’y a pas d’autre possibilité et que je viens à sa rescousse immédiatement. Je suis obligée de lui faire répéter quatre fois sa position avant de réussir à la saisir dans mon GPS tellement je suis nerveuse et pressée. En fait l’entrée d’eau n’est pas catastrophique car le trou n’est pas entièrement sous l’eau, il est plutôt alternativement dedans et dehors au rythme des vagues, heureusement pas trop fortes aujourd’hui. Toutefois Gaël est obligé de vider régulièrement.

Je mets presque une heure à le rejoindre car pour une fois nous n’étions pas à vue l’un de l’autre et si quatre milles d’écart peuvent paraître insignifiants à terre où nos bateaux apparaissent superposés il faut une heure dans certains conditions pour les parcourir. D’autant plus que le vent mollit. Pendant ce temps nous discutons et mettons au point un plan de bataille. Il faut résoudre plusieurs problèmes : premièrement arrêter la voie d’eau ; ensuite remettre le safran en état de marche (Gaël n’en a pas de rechange) et dernièrement prévenir un bateau accompagnateur. Je m’occupe d’appeler Sigrid et Mathieu pour qu’ils fassent un relais vers Esprit d’Equipe puisque ma VHF émet mieux que celle de Gaël. C’est cocasse car Mathieu me capte sauf que je ne l’entends pas. En revanche j’entends Sigrid qui elle ne me reçoit pas mais reçoit Mathieu. Et Esprit d’Equipe n’entend que Mathieu qui heureusement les reçoit également. Les joies de la VHF… Ce qui donne : Je parle à la place de Gaël et m’adresse à Mathieu qui retransmet à Esprit d’Equipe qui lui demande des détails. Il répète leurs questions à Sigrid qui les répète à son tour sans m’entendre. Et je réponds à Mathieu qui finalement rapporte à Esprit d’Equipe mes propos. Pas mal hein ?!! Tout ça pour que finalement aucune information ne vous soit transmise sur le site internet, c’est regrettable.

Toutes ces communications étant quand même bien mauvaises dans le doute Gaël actionne le bouton vert de la balise qui signifie « J’ai un problème mais je le gère ». Et je reste à ses côtés ce qui explique notre position quasi identique ce jour là. Il faut donc maintenant arrêter la voie d’eau et là on connaît la combine grâce à Dominique, victime du même problème l’an dernier sur la course Les Sables – Les Açores suite à une collision avec un objet flottant entre deux eaux. A son retour il nous avait raconté comment il s’en était sorti et nous avions donc tous (du moins tous les copains de Méditerranée) embarqué de quoi faire comme lui. La technique c’est donc de découper avec l’aide de la scie à métaux obligatoire à bord une planche de contreplaqué pour en faire deux morceaux qui remplaceront le tableau arrière. Il faut ensuite les percer avec la chignole que tout ministe digne de ce nom possède puis les enduire de colle PPU totalement indispensable à bord de tout bateau. Ce produit carrément génial ressemble à n’importe quelle colle liquide mais fonctionne sous l’eau ce qui est formidable, et en plus en un temps record, en gonflant énormément. Du coup ça assure l’étanchéité quasiment instantanément et ça colle tout ce qui est bois. Il ne reste plus qu’à visser ou boulonner les plaques sur la partie intacte du tableau arrière ou sur elles-mêmes en sandwich. Gaël a opté pour les vis dans le tableau. Double intérêt de l’opération : ça arrête la voie d’eau et ça remplace le tableau arrière.

Il reste donc encore le problème de la ferrure à résoudre. En effet il est possible de naviguer sur un safran, même si c’est loin d’être idéal et aussi performant qu’avec deux, encore faut-il qu’il soit dans l’eau. Et la route du Cap Vert à Salvador de Bahia s’effectue bâbord amure, c’est-à-dire avec le vent venant de la gauche. Ce qui implique que le bateau penche vers la droite et donc comme l’arrière des minis et plus particulièrement du Mistral (le bateau de Gaël) est extrêmement large le safran bâbord sort beaucoup de l’eau tandis que le tribord est entièrement immergé. Et comme sinon ça ne serait pas drôle et on pourrait s’en tenir là, la ferrure perdue est bien sûr celle du safran tribord. Il est donc indispensable de trouver une solution. Et cette solution ne peut être qu’ici car devant et tribord amure la côte est franchement loin (Amérique du Nord) et derrière on ne peut atteindre le Cap Vert qu’en tirant des bords, ce qui est donc impossible avec un seul safran. Donc on se creuse les méninges et en l’absence de ferrure de secours la seule solution consiste à prendre la ferrure du safran bâbord (qui donc disparaît de la circulation) et à la remonter sur tribord. Ce qui prend un certain temps vu son emplacement au ras de l’eau très confortable pour travailler. Gaël achève l’opération avec le mal de mer mais l’on peut repartir.

Il est donc condamné à partir de ce jour à finir sur une patte et à ne virer sous aucun prétexte. Et accessoirement à ne plus perdre de ferrure, il vaudrait mieux que la réparation tienne le coup. Heureusement que nous avons décidé de rester ensemble car si jamais la réparation ne tenait pas je serais au moins là pour lui porter assistance, c’est déjà ça. Il faut savoir que les bateaux accompagnateurs n’ont pas vocation à remorquer des minis sur des milles. Ils peuvent aider à faire les travaux mais laissent ensuite le skipper se débrouiller.

A la vacation radio de ce jour Denis Hughes, le directeur de course, se moque un peu de nous en voyant nos positions si rapprochées, sans forcément déjà savoir que Gaël a eu une avarie. Ils plaisent en disant qu’on est toujours ensemble l’un sur l’autre ce qui est normal car de toute façon à la fin de la Transat on va se marier. Cela nous amuse bien et on se dit que le meilleur est sûrement à venir mais que pour le moment on déguste le pire, tout en se soutenant l’un l’autre !!

On repart en milieu d’après-midi sous petit spi, Gaël un peu inquiet de tester son nouveau système. Le handicap qu’il rencontre à n’avoir qu’un safran nous remet un peu au même niveau question performance pure du bateau. En effet au près cela ne change rien et nous avions déjà des performances similaires. En revanche il est obligé de calmer le jeu au travers et sous spi, allures auxquels mon bateau était défavorisé de part l’étroitesse de son tableau arrière et la petite taille de ses safrans. Je me dis qu’au moins je ne le ralentirai plus et qu’aujourd’hui c’est lui qui m’a retardée, je ne culpabilise plus. Il faudrait voir désormais non plus à se freiner mais plutôt à avancer !!

En fin d’après-midi on capte à nouveau très bien Sigrid et Mathieu qui sont empétolés depuis plusieurs heures, le safran de Gaël a choisi le bon moment pour casser, finalement on n’a pas perdu trop de temps. Encore plus incroyable, Mathieu parle avec Dominique qui était pourtant loin devant depuis longtemps. Il semblerait qu’ils soient tous pris dans le même trou de pétole.

Le ciel déjà chargé depuis un moment s’assombrit. Voilà trois jours qu’il est nuageux, avec parfois un peu de pluie sans modification du vent ; toutes les nuits nous voyons des tas d’éclairs dans tous les sens sans jamais entendre de tonnerre. Je les mets sur le compte de la chaleur, ayant souvent entendu l’expression « éclairs de chaleur ». Nous avons l’impression qu’ils sont très proches de nous et au début nous les redoutons. Ensuite comme il ne se passe rien de spécial à part un très beau spectacle d’une grande puissance (parfois les éclats de lumières me réveillent) nous ne nous inquiétons plus.

Le ciel devient maintenant très noir, un énorme nuage extrêmement sombre se dirige vers nous qui sommes toujours sous petit spi et GV haute. Je commence à me dire que nous allons nous faire mouiller lorsque je vois des éclairs dans le nuage. Puis subitement le vent se lève passant à plus de 25 nœuds d’un seul coup. Vu ma voilure je n’ai d’autre choix que de me mettre plein vent arrière en priant pour que le mât tienne. Je repense au petit Manu qui a démâté ce qui n’est pas pour me rassurer. Je suis désormais à plus de 12 nœuds alors que la mer est totalement plate, lissée par le vent, c’est à la fois magique et terriblement angoissant. Les éclairs illuminent le ciel tandis que le tonnerre retentit quasi simultanément, l’orage est sur moi. Là je suis complètement paniquée : il y a beaucoup trop de vent pour moi, il faudrait prendre au moins deux ris et affaler le spi. Le problème c’est que je ne peux pas lâcher la barre ou je suis sûre de partir au tas et je n’ose pas imaginer les conséquences. Je suis donc cramponnée, pensant que la foudre peut tomber sur le bateau d’un moment à l’autre, je suis littéralement au milieu des éclairs. Et ça me terrorise car malheureusement il n’y a absolument rien à faire à part attendre, et tenter de se réconforter à coup de statistiques. Il y a bien plus de chances de mourir en voiture que foudroyée au milieu de l’Atlantique, oui eh bien je m’en fous moi, ce que je vois c’est que pour le moment je ne suis pas en voiture mais en plein milieu d’un énorme orage. Et puis, même si je ne meurs pas, si la foudre tombe sur le bateau c’est la catastrophe. Mais alors la catastrophe absolue : tout l’électronique part en fumée, et là pour le coup c’est une certitude, c’est déjà arrivé à Bertrand de Pontual lors d’une mini solo au Cap d’Agde. Plus d’électronique cela signifie plus de GPS donc plus de position, plus de VHF donc impossibilité de communiquer pour expliquer son problème, plus de pilote, et avec un peu de chance plus de balise de détresse. Comme ça c’est la totale. Il ne reste plus que le sextant, et je réalise à ce moment précis que je n’ai pas de calculatrice à bord. Donc aucun moyen de calculer un cosinus ou un sinus, donc de connaître ma longitude, même avec un sextant. C’est le pompon. Il ne restera plus qu’à se diriger seule, sans pouvoir parler à personne, vers l’Ouest (à l’aide du soleil) jusqu’à toucher terre, voilà un programme hautement réjouissant.

Autour de moi les éclairs continuent de tomber et il pleut désormais à verse. Mais une pluie torrentielle, inimaginable, d’une puissance largement supérieure à n’importe quelle douche que j’ai pu essayer dans ma vie. L’eau me martèle tellement elle tombe fort, c’est douloureux. Je suis instantanément trempée, glacée, la grande voile est transformée en cascade. La visibilité est nulle, il fait complètement noir, on ne voit absolument rien à part des murs d’eau tandis que le vent continue de souffler à plein régime. Je réalise que je navigue vers l’Ouest ce qui n’était franchement pas l’objectif initial (Sud), je suis à 90° de la route, mais je ne peux rien faire d’autre du tout. Toujours terrifiée par tout ça je me rends également compte que je vais reperdre Gaël car à la vitesse à laquelle nous filons désormais sans nous voir dans une direction complètement aléatoire il y a peu de chance que nous nous retrouvions. De toute façon comme je vais être foudroyée et finir ma Transat quelque part aux Antilles sans électronique ça n’a plus guère d’importance. Je suis totalement paniquée.

Et subitement, aussi vite que ça avait commencé la pluie s’arrête, le vent mollit complètement. Je me jette ruisselante sur ma VHF pour appeler Gaël que je ne vois plus, je suis toujours en panique car les éclairs et le tonnerre sont toujours bien présent, et si la visibilité s’est momentanément améliorée cela me permet de distinguer d’autres nuages tout aussi noirs que le premier. Je ne reçois aucune réponse. Angoissée au possible de le savoir avec un seul safran dans cet enfer j’appelle Sigrid pour savoir où elle se trouve, si elle aussi est entourée de nuages noirs. Elle me répond calmement qu’elle aussi a traversé un énorme orage plus tôt dans la journée, qu’il me suffit de continuer un peu et je vais très certainement la rejoindre dans la zone de pétole qui se trouve de l’autre côté. L’orage constitue une sorte de barrière à traverser. Je lui parle de mon angoisse de la foudre et elle me confirme qu’il n’y a rien à faire à part croiser les doigts ; je n’aime pas m’en remettre au sort et au seul bon vouloir des éléments. Tout à coup un conseil de Dominique me revient. Il m’avait dit alors que je le questionnais à ce sujet à la Rochelle que pour protéger réellement un instrument il faut le mettre dans une cage de Faraday. Une idée judicieuse consiste donc à emballer son GPS portable de secours dans du papier alu ou à le placer dans une casserole ou la bouilloire pour le préserver. Pas de chance ma bouilloire ne s’ouvre pas et j’ai donné ma grande casserole à Gaël à Madère car il avait perdu la sienne. Bien sûr le GPS ne rentre pas dans la petite et je n’ai pas embarqué avec moi un rouleau de papier alu. Heureusement dans ces cas là on est créatif et croyez moi j’étais motivée. Cela donne donc une scène surréaliste où une Sophie totalement hagarde, trempée et dégoulinante ouvre frénétiquement l’ensemble de ses plaquettes de chocolat suisse (merci Bé) restantes afin d’emballer immédiatement le GPS portable. Un grand moment de cette Transat…. Evidemment je n’ai pas mangé les trois tablettes d’un coup et il a fallu être très vigilante pour ne pas que toute la caisse de nourriture soit recouverte de chocolat fondu !

Je me sèche avec une serviette comme en sortant de la douche, jette tous mes habits transformés en éponge dans un équipet et enfile mon ciré en sous-vêtements car il fait chaud ! Il ne s’agit pas de traîner car le grain suivant n’est plus très loin. Gaël est en fait assez proche car il est entré et sorti du grain à peu près en même temps que moi. Il tente de me rassurer mais rien n’y fait.

Je prends directement deux ris et c’est reparti pour un tour avec toujours le même programme de lavage sans essorage mais avec baston. Je suis à nouveau obligée de me mettre plein vent arrière donc cap à l’Ouest, le vent est fort, la visibilité nulle, la pluie violente et les éclairs partout, secondés par le tonnerre. Et je suis à peine moins inquiète que la première fois, n’étant pas certaine que l’épaisseur du papier alu du chocolat suffira à protéger mon cher GPS contre la foudre.

Puis ça se calme à nouveau, je regarde l’heure, les deux grains sont passés en à peine plus d’une heure, une heure d’enfer. Je me dis que ça ne va pas être possible de supporter ça très longtemps et pourtant il faut faire avec. Ca ne m’amuse pas du tout, je suis blême. L’horizon se dégage à peine que l’on aperçoit d’autres grains à venir, on est au milieu d’une cuvette bleu entourée de noir, parsemée d’éclair. Ca ressemble assez aux représentations cinématographiques de l’enfer. Il ne manque que les flammes mais je n’y tiens pas tellement. Je décide cette fois d’affaler le spi avant qu’un grain ne finisse par me faire démâter. Sous génois c’est beaucoup mieux car on peut choisir un peu plus sa direction, c’est quand même regrettable de faire des milles perpendiculairement à la route, autant profiter de ce cauchemar pour avancer vers la ligne d’arrivée.

On prend encore un grain, un peu moins violent puis la nuit tombe tandis que nous sommes empétolés. Nous décidons avec Gaël de faire des quarts de veille afin de surveiller les grains et de ne pas se faire surprendre en plein sommeil. Bien trop stressée pour dormir je prends le premier quart. Et là, la question évidente : « Comment repère t-on un grain la nuit puisqu’on ne voit plus le noir ? ». Il y a encore des éclairs, beaucoup moins mais un peu partout. Nous laissons tomber l’idée des quarts puisqu’on ne voit rien. Je choisis de dormir dehors, en ciré, de façon à être prête à la première rafale ou la première goutte d’eau. Bien sûr je m’attache pour être sûr de ne pas tomber pendant mon sommeil. Plusieurs heures passent, j’avance tranquillement, rien dans le ciel ne bouge. Lassée je vais dormir à l’intérieur et ressors régulièrement surveiller, des fois que quelque chose de spectaculaire se produirait. Pour le moment il n’y a rien à signaler à part que ma bosse de second ris a trouvé le moyen de sortir de son taquet alors qu’il y avait un nœud de huit et elle est maintenant entrée dans la bôme, la bonne blague. Je commence à réfléchir à une solution pour la sortir car il est évident que je vais encore en avoir besoin. Toutefois je préfère attendre que le jour se lève pour vérifier qu’il n’y a aucun grain susceptible de me tomber dessus à peine j’aurai entamé les réparations et aurai les deux mains prises. On ne sait jamais, ce coin a l’air assez traître, le diable habite d’ailleurs en enfer non ?

Et avant la fin de la nuit on rencontre effectivement un autre grain, beaucoup moins puissant, avec du vent plus raisonnable et une pluie de courte durée.

Au lever du jour le spectacle est magnifique et le sentiment de bonheur qui m’emplit à ce moment là est intense. Devant nous le ciel est entièrement bleu, un beau bleu limpide avec juste quelques petits nuages tout blancs bien sympathiques, du même genre que ceux qui nous accompagnent depuis le début dans les alizés. Le vent est établi au Sud-est ce qui correspond exactement au fameux alizé du Sud. Derrière nous en revanche, et encore un peu sous notre vent (plus à l’Ouest) le ciel est d’un noir terrifiant qui ne donne qu’une envie : fuir ! Là pour moi tout s’éclaire et tout est clair : nous venons de traverser le pot au noir, devant nous ce sont les alizés, il faut désormais foncer droit devant le plus vite possible pour mettre le plus de distance possible entre nous et cet enfer que je n’ai aucune envie de revivre et qui a l’affreuse capacité de se mouvoir. C’est merveilleux, en une nuit nous nous sommes débarrassés du Pot au Noir que certains mettent parfois trois ou quatre jours à traverser. C’est le bonheur, dans dix jours nous sommes arrivés il reste 1200 milles (je crois) et plus aucun obstacle majeur, bref, je suis heureuse, je retrouve le sourire et la parole, c’est formidable.


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.