Me revoilà de retour à terre, après deux jours éprouvants. Comme vous avez pu le lire dans le post précédent les conditions météo ont été particulièrement dures, et franchement pires que prévues. Au moment du briefing dimanche matin on nous annonçait d’abord un vent de Sud d’une bonne dizaine de nœuds puis de l’Ouest, 30 à 35 nds établis avec quelques rafales pour le lundi. Un passage classique de dépression. Et on était censé arriver le lundi soir. Voilà pour le programme. Sauf que la météo a décidé de faire une petite variante pour nous rappeler que la mer fait ce qu’elle veut et qu’on est à sa merci. Pour nous rappeler aussi que parfois la course au large c’est dangereux et que rien n’est acquis d’avance. Et pour finir que la météo n’est pas une science exacte.
On pensait donc repartir pour un genre de Mini Solo bis. Du coup forte de cette dernière expérience encore bien fraiche dans mon esprit j’ai soigneusement préparé le bateau le matin du départ: j’ai arrimé les caisses, préparé les affaires chaudes (polaires, chaussettes, bonnet, bottes) dans un coin, gardé un sac de pain près de la couchette, prévu les trois ris et mis à disposition le tourmentin, toute petite voile d’avant fluo réservée à la tempête.
Me voilà parée, et curieusement je ne suis pas tellement inquiète, juste très fatiguée par le rythme de la semaine de préparation. Du coup je ne me sens pas en forme et je décide d’y aller tranquillement. Nous partons, passons la bouée de dégagement, redescendons vers Port Bourgenay sous spi. Les manœuvres se passent bien, je suis contente de moi. Ensuite nous mettons le cap sur les Sables d’Olonne. Certains bateaux sortent leur gennaker, j’ai la flemme, je n’ai toujours pas reçu le nouveau qui devait être sur enrouleur. Je me dis qu’une fois rentré à l’intérieur il va prendre une place incroyable et va m’embêter une fois le mauvais temps arrivé. Je perds quelques places, tant pis. Puis ça y est, cap au large. Nous allons à la rencontre du front de la dépression, vers l’Ouest afin de toucher au plus vite la bascule qui nous permettra de faire route directe sur Santander. J’ai bien étudié mon bouquin météo, pour une fois je suis à peu près au point. Je scrute le ciel à la recherche des indices. Peu à peu la couverture nuageuse augmente, le fameux halo apparaît autour du soleil. Nous sommes au débridé, c’est-à-dire pas au plus proche de la route mais avec un bon compromis entre le cap et la vitesse. Le pilote barre mieux que moi puisqu’il s’agit de garder une direction fixe. Je suis bord à bord avec Manu, un copain. J’en profite pour aller dormir, en prévision de la nuit musclée qui s’annonce. Je m’accorde des tranches de 10 min de sommeil entre lesquelles je vérifie les réglages et les éventuels obstacles.
La nuit approche, il commence à faire un peu plus froid. Prudemment je prends les devants et enfile toutes les couches de polaires, pas question d’attendre le coup de vent et de se changer au milieu des voiles trempées. Je mange une bonne boîte de raviolis histoire d’être parée. J’ai un peu l’impression de partir au combat. Le ciel devient noir puis subitement il se met à pleuvoir. Je repars me cacher à l’intérieur, toujours des petites siestes de 10 min. Il s’agit de ne pas rater la bascule. Le vent tourne progressivement, je règle le pilote régulièrement pour suivre la rotation. Je vois beaucoup de lumières de bateaux, tous de la course, 70 concurrents ça fait du monde! Et la nuit entière va se passer comme ça, plus au moins sous la pluie.
Au petit matin je décide qu’il est temps de virer. Cette fois je ne vois plus personne, difficile de prendre une décision seule mais il faut bien tourner un jour! Il est 6h. Première mauvaise nouvelle le vent n’est pas vraiment établi à l’Ouest, mais plus à l’Ouest Sud Ouest, ce qui fait qu’on doit faire du près (allure la plus proche du vent) et pas du vent de travers comme prévu. Le problème c’est que d’une part c’est moins rapide, d’autre part c’est plus gité (le bateau penche plus) ce qui va poser un problème lorsque le vent va forcir. Je m’inquiète, me demande si c’est normal, si j’ai attendu assez longtemps avant de virer, si j’ai bien passé le front… En fait il semblerait que oui et le vent restera dans cette direction toute la journée du lundi.
Par contre il forcit. J’avais déjà pris deux ris pendant la nuit dans ma belle grand’voile toute neuve, et ça m’avait fait un peu mal au cœur. Je ne tarde pas à prendre le 3ème et dernier! Mais plus ça va plus le vent monte. Déjà 30 nds établis, le bateau est littéralement couché. Je m’angoisse, la mer commence à être agitée. Devant j’ai encore le solent arrisé, je sens qu’il faut mettre le tourmentin. La perspective d’aller sur la plage avant, à moitié verticale, sous l’eau ne me réjouit guère. Je ne vois aucun bateau. A la vhf je n’entends absolument personne, pas de bateau accompagnateur, pas de concurrent, c’est le stress. Tout à coup une voix perce, c’est celle de Cécile, très inquiète elle aussi, qui veut parler à quelqu’un. Simon lui répond, lui conseille de mettre son tourmentin en prenant directement un ris dedans. Ca me conforte, j’y vais. En fait la manœuvre se passe très bien, plutôt vite, sans être trempée car les vagues sont grosses, le bateau arrive à monter et à redescendre sans les transpercer. Pour le moment ça ne déferle pas trop.
Je reviens à l’arrière, contente de mes nouvelles lignes de vie (sangles qui vont de l’arrière à l’avant du bateau sur lesquelles on s’accroche pour ne pas tomber dans l’eau). J’arrive à m’accrocher de l’intérieur du bateau et je peux tout faire sans me décrocher, c’est chouette et sécurisant. Le hic c’est que j’ai mis le minimum de voile que je peux et le vent monte encore.
Je barre depuis plusieurs heures déjà, je suis fatiguée, je n’ai rien mangé depuis la veille au soir, je ne suis pas rassurée, le mal de mer commence à me gagner. J’entends Simon dire à Cécile que lui est à l’intérieur avec la barre attachée. J’essaie de faire même en bloquant la barre à l’aide du vérin du pilote, lui-même en stand-by. Le temps de rentrer, de me coucher intégralement trempée à force de prendre des vagues (je ne quitte rien, je plonge sur mon matelas comme ça) et je sens le bateau qui vire tout seul. Je ressors en courant, en prenant quand même le temps de m’attacher. La barre présente tellement d’efforts qu’elle a réussi à sortir le vérin toute seule. Je mets 15 min à remettre le bateau en ordre puis je décide que je vais tenter de faire marche le pilote. Il faut que j’accepte de descendre de 10° de plus (donc de faire une route moins proche de Santander) mais ça marche. Ca me parait être une bonne solution car maintenant le bateau est bien couché, il est difficile de tenir assise dehors. En plus il y a de grosses déferlantes, les vagues sont énormes et je trouve que le risque de se faire arracher n’est pas négligeable. Bien sûr étant attachée je risque seulement de me faire projeter de l’autre côté mais la chute peut être mauvaise, inutile de tente le diable. Je rentre me coucher (assise je suis sûre d’être malade) en mangeant un peu de pain, en position fœtale pour essayer de me réchauffer. Je m’endors le pain à la main, comme un nourisson. Je suis vite réveillée, le bateau a à nouveau viré. Cette fois ça m’énerve. Nouvelle sortie précipitée, empannage et ça repart. 15 min plus tard encore la même chose mais cette fois je comprends d’où vient le problème. Lorsque les rafales sont trop fortes, le bateau se couche, le mât est presque dans l’eau et à cause de l’inertie et de la pesanteur le pilote se soulève de son ergot et la barre se décroche. Et comme la grand’voile est un peu trop grande par rapport au tourmentin le bateau vire. Cette fois je ressors avec de quoi accrocher le pilote à la barre de manière efficace, et ça marche. Je dors par tranche de 30 min cette fois, histoire de repérer un éventuel pêcheur. J’en croiserai d’ailleurs un dans la journée.
Tout à coup je m’aperçois que les genres d’étagères du côté sous le vent du bateau sont remplies d’eau et font piscine à débordement vers le fond du bateau, ce qui bien sûr accentue la gite. Ca ne va pas du tout il y a au moins 50 litres d’eau. D’où vient-elle? En fait samedi soir après le prologue pour faire une réparation j’ai dû dévisser une vis du pont pour la remettre ailleurs et la nuit tombant j’ai oublié de reboucher le trou (du 6!). Et il se trouve qu’avec la gite actuelle, les chandeliers sont intégralement sous l’eau en permanence, et le rail de génois aussi. Du coup le trou est également sous l’eau en permanence, ce qui fait que j’ai une arrivée d’eau continue de diamètre 6! Ni une ni deux je sors le pistolet à mastic siliconé, j’enfonce le bout dans le trou et j’appuie à fond sur la gachette. Miracle ça ne coule plus. Un petit coup de scotch pour assurer les arrières, la même opération dehors sous l’eau (du coup j’ai les bras trempés jusqu’aux coudes et les jambes jusqu’aux genoux) et la fuite est maitrisée. Reste à sortir l’eau qui est rentrée. Et là c’est “aquaboulevard” ou “intervilles”, comme on veut. En gros le bateau penche de 60 à 80 degrés avec d’énormes coups brutaux. Je remplis le seau à moitié, tente de monter les trois marches de la descente, passer le seau par le trou sans ouvrir le capot pour ne pas qu’une déferlante rentre, vider le seau sans le lâcher et réitérer l’opération une dizaine de fois, sans vomir. Je réussis à faire deux seaux puis je file me coucher, trop malade pour continuer. 15 min de sieste plus tard je recommence, etc… J’ai réussi à me prendre un seau complet sur le coin de la figure durant les 3 marches et j’ai cru m’être cassé le nez. Aujourd’hui j’ai encore mal mais ça va! J’ai aussi réussi à me coincer le doigt dans la descente, ça a saigné sous l’ongle mais on fait aller!
Le bateau est plus ou moins vide, je suis fière de moi. Dehors l’enfer continue, il y a entre 40 et 50 nds, les vagues arrachent tout ce qui a le malheur d’être mal arrimé sur le pont. Je songe à enlever complètement la GV mais ça parait impossible à faire avec le vent qu’il y a et surtout les grosses vagues. A retenir pour la prochaine fois, installer un 4ème ris. Ca sera fait dès mon retour. A l’intérieur le matelas se déplace à chaque vague, toutes les 15 min je dois me repousser vers le fond. Je suis calfeutrée dans un genre de petit caisson, j’imagine que c’est l’endroit le plus sûr si jamais le bateau fait un tour sur lui-même, mât sous l’eau? Moi je ne me déplacerai pas de beaucoup et surtout je ne croiserai pas tout le bazar (caisses de nourriture, caisse à outils, réchaud ou autre) qui fera le tour en même temps que moi. Il faut quand même préciser que beaucoup ont vécu cette expérience durant la course, c’est dire les vagues.
Finalement toute la journée se passe comme ça, dans l’angoisse de n’entendre personne à part quelques relais d’appels de détresse, de voir le vent monter un peu plus ou le bateau faire un tonneau. Seule rencontre “humaine” et presque rassurante, un avion de recherche des secours qui survole la zone à la recherche d’un concurrent qui coule. Je me dis que quand même quelqu’un veille sur nous.
J’ai le temps de me demander ce que je fais là et si c’est bien raisonnable de faire la Transat, mais je fais le dos rond, pas d’autre choix. Je me remémore le livre de météo qui dit qu’une traine de dépression passe généralement en 8h. Je regrette de ne pas avoir de BLU en état de marche pour écouter un éventuel bulletin météo rassurant. Je traverse quelques grains terribles. A l’intérieur il pleut, ça relève du déluge, ça fouette le visage en faisant très mal et le vent monte encore, l’écume vole. Par contre la mer est lissée par la pluie et le vent. Heureusement ça ne dure que quelques minutes à chaque fois.
A la fin de la journée le vent mollit et je trouve que ça devient très cool, je regarde mon anémomètre qui affiche encore 27 nds! Peu à peu le vent tourne et on peut recommencer à viser Santander. Je passe encore la nuit au fond de la bannette, par tranches de 30 min. Je surveille à l’aide du voltmètre les batteries pour ne pas les faire descendre trop bas en tension, le pilote consomme beaucoup. Au lever du jour je reprends la barre car le bateau tape violemment contre les vagues, plus courtes et cassantes près des côtes. Je vois Santander à 20 milles. Peu à peu le vent mollit, je renvoie deux ris. Le deuxième ne fut pas une mince affaire car il y avait un genre de gros nœuds dans la bosse de ris (bout qui retient la toile), le feu à retournement et le safran!!! En effet les bouts avaient été emportés par les déferlantes et trainaient dans l’eau et du coup se sont pris dans les safrans. Pareil pour le feu à retournement que j’ai trainé dans l’eau pendant 140 milles! Heureusement j’avais pris soin de dévisser l’ampoule donc au moins il n’était pas éclairé! A coup de couteau j’ai soldé l’affaire. Et vers 9h30 je crois j’ai coupé la ligne avec comme premier soucis de savoir où étaient mes amis et comme seconde priorité de prévenir ma famille de mon arrivée. Bertrand avait fait demi-tour vers la Rochelle, Dominique était à Bilbao, Simon avait deux heures d’avance sur moi et Manu une heure de retard. Dominique et Simon ont fait un demi-tonneau. La structure du bateau de Simon est trop endommagée pour rentrer à la voile. Celle de Dominique devra être réparée mais suffit à rentrer, par contre le matériel électronique en tête de mât n’existe presque plus et il n’est pas le seul dans la flotte. Moi après un check up complet, quelques heures à sécher le bateau, une bonne douche j’arrive au résultat très confortable de zéro dégât sur la fille et le bateau.
L’expérience n’a pas été agréable, on a atteint les limites du bateau mais j’ai pu constaté que j’avais eu les bons réflexes et que je vais pouvoir apporter la seule amélioration utile, à savoir le 4ème ris.
En attendant la deuxième étape plus calme je me repose, mange, dors et aide les copains. On est reçu comme des princes au yacht club de Santander, avec énorme petit-déjeuner le jour de l’arrivée, apéro à 13h à la mairie, soirée ce soir à 20, remise des prix dans un château demain soir, ticket bar offerts… On rattrape les coups durs de ces deux derniers jours!
Une petit précision pour ceux qui ont suivi mes aventures et que je remercie vivement (J’ai beaucoup pensé à vous sur l’eau). Ma balise Argos a affichée 26,6 nds à un moment, comme l’indique Laurent dans son commentaire sur le post précent. En fait j’ai bien dû faire cette vitesse mais sans m’en rendre compte car il s’agit d’une vitesse instantanée et si l’on regarde le cap (243) ça correspond à l’axe des déferlantes et pas au cap que je suivais à la voile. La mesure à dû être faire pile au moment où elle me tapait sur le côté en me propulsant avec elle violemment!