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2ème étape: du Cap Vert au Pot au Noir

Lundi 26 novembre 2007

Voilà la suite. C’est un peu long mais il s’en passe des choses pendant une Transat… Tellement que je n’ai pas eu le temps de faire beaucoup de photos ou films mais lors de mon prochain post qui correspondra à une navigation plus calme il y en aura! 

Dimanche 14 Octobre

Le soleil est maintenant levé et un de ses rayons tombe directement sur mon safran tribord. Cela met en relief deux fissures, une sur chaque ferrure de safrans (ce sont les pièces qui tiennent le safran -partie immergée du gouvernail- au tableau arrière). Manuel, l’ancien propriétaire de Félibre avait justement cassé les siennes durant la dernière Transat et m’avait assurée avant le départ que celles là tiendraient le coup. Et pourtant voilà deux horribles fissures et vu leurs étendues il est certain que les ferrures vont se briser d’ici peu. Et je ne veux pas faire demi-tour et retourner au Cap Vert alors que je viens de le passer, que je suis dans un groupe sympa avec Sigrid et Mathieu, que j’ai enfin rattrapé Gaël. Et je ne veux plus d’ennuis. Je m’imagine déjà finir sur un safran, sauf que toute la suite de la course doit se faire bâbord amure (avec le vent venant de la gauche) donc le safran utile est le tribord, l’autre étant fréquemment hors de l’eau avec la gîte du bateau. Je suis désespérée et reste 30 min à la barre les yeux rivés sur le safran pensant le voir s’arracher à tout moment. Je n’ose même pas aller voir de plus près les fissures tellement je suis catastrophée.

Au bout d’une demi-heure je finis par me calmer et essaie de revoir les choses de manière plus objective. Pour le moment le safran est encore là et je dispose d’une ferrure de rechange, pas de deux. Il est peut-être temps d’examiner de près ces fameuses fissures pour voir à quel point c’est grave et estimer le temps dont je dispose. Et là stupeur et consternation, il n’y a pas l’ombre d’une fissure. En fait il y a de la rouille mais elle est là depuis longtemps et ce que je prenais pour des fissures était en fait les joints de soudure avec la rouille qui brillait au soleil. Il faut avouer que de loin ça ressemblait vraiment à des fissures mais au lieu de regarder ça calmement je me suis laissée submerger par le doute et la peur.

J’y vois au moins deux explications : d’abord je suis exténuée après la nuit blanche liée au passage du Cap Vert. Ensuite il y a le doute après toutes les casses de la première étape et du vérin et l’appréhension qui va avec au moment d’attaquer la « grande traversée ». En effet après le Cap Vert il n’y a plus de possibilité de retour en arrière car il est utopique avec une avarie sérieuse de remonter face au vent. Il ne reste donc plus qu’à avancer. Mais il n’est pas non plus évident de traverser le pot au noir et ses grains donc le plus simple est de continuer vers les Antilles dans l’alizé Nord, c’est pourquoi nous avions à bord une carte intitulée « Route du Rhum ». Bien entendu aller là-bas signifie être vraiment tout seul sans autre concurrent ou bateau accompagnateur et rime avec grosse galère pour le retour du bateau. En effet le cargo qui part de Salvador est payé (plus de 5000€) avant le départ de la Rochelle et n’est pas remboursé même si on n’arrive pas au Brésil. Dans l’hypothèse où l’on arriverait ailleurs il faudrait donc repayer un autre cargo, ce qui pour mon budget (sans sponsor) parait impossible. D’où une angoisse de la casse plus ou moins importante selon les moments, la météo, le moral etc.. qui ne disparaîtra définitivement qu’à 40 milles de l’arrivée, distance que j’estime faisable en zodiac !

Face à ces constats je me couche mais n’arrive pas à m’endormir. De toute façon il est 11h, l’heure de la vacation. Et les nouvelles ne sont guère rassurantes : Quentin Monegier a heurté un objet flottant non identifié, son bateau s’est littéralement ouvert, avant de couler il a déclenché sa balise de détresse et a été évacué, le bateau est perdu. Cela ne me rassure guère et nous rappelle à tous subitement que la course peut s’arrêter à n’importe quel moment, brutalement. Je retourne me coucher mais rien n’y fait je suis trop tendue pour dormir. Je me relève pour relire le mode d’emploi de ma balise de détresse m’imaginant dans la situation de Quentin, bateau rempli d’eau, de nuit. En vérité il y a un seul bouton et il suffit d’appuyer dessus. Je me recouche pour me relever quelques minutes plus tard voir combien j’ai de bouts (cordes) à couper pour libérer mon radeau solidement attaché. Puis je finis par sombrer dans le sommeil. A mon réveil tout va beaucoup mieux, je suis bien plus sereine.

La prochaine marque de parcours est l’île de Fernando de Noronha, à l’Ouest du Brésil, à 1600 milles, très loin donc. Gaël et moi faisons route vers ce point tandis que Sigrid et Mathieu sont un peu plus lofés pour mieux se préparer pour le pot au noir. En fait nous ne savons pas vraiment comment il se présente. Et il n’y a pas le moindre chapitre à ce sujet dans mon précieux grimoire de météorologie. Lors de la vacation radio on nous annonce la météo, en particulier les « trois points d’entrée du pot au noir » qui parfois se transforment en un. Et je ne sais pas du tout à quoi ça correspond. Sigrid qui a étudié un peu tout ça avant de partir nous explique que le pot au noir est sinusoïdal et que les trois points que l’on nous donne sont les creux de la sinusoïde et donc correspondent aux endroits où la zone dite de Convergence Intertropicale est la plus fine. C’est donc vers l’un de ces trois points qu’il faut se diriger pour traverser le plus rapidement possible le pot au noir. Et le choix d’un point parmi trois n’est pas trop dur car l’un est situé relativement près de l’Afrique, l’autre de l’autre côté de l’Atlantique, et le dernier au milieu, c’est celui qui nous intéresse. Et lorsque la météo ne donne plus qu’un point on imagine que la sinusoïde s’est transformée en droite mais c’est pure spéculation de ma part.

Mathieu et Sigrid font donc route vers ce point du milieu ce qui les empêche dans un premier temps de mettre le spi car ils sont trop près du vent. Gaël et moi cavalons sous petit spi, le vent monte progressivement. En fin d’après-midi ça devient un peu fort et il est plus sage d’affaler. Nous avons une longue discussion avec Gaël que je ne vois toujours pas, je l’entends simplement en VHF. Si nous continuons à faire route chacun de notre côté nous allons rapidement nous perdre car un écart de route d’un degré suffit à s’éloigner en quelques heures et ne plus être en portée VHF. Le passage au Cap Vert avait bien sûr eu l’effet inverse du genre entonnoir, ce qui nous avait permis de nous retrouver. Naviguer ensemble est bien agréable et nous permet de partager d’excellents moments et de nous remonter le moral quand le besoin s’en fait sentir. Cela permet également de discuter de choix stratégiques, comme nous avons pu le faire avec Sigrid et Mathieu, ou encore Pierrick et Thomas. Enfin dans le contexte de la journée (un bateau coulé) il n’est pas désagréable d’imaginer être secouru rapidement par l’autre plutôt que d’attendre durant de longues heures les secours, ou même un bateau accompagnateur dans le cas d’un démâtage par exemple. Nous faisons donc le choix de continuer ensemble la Transat, jusqu’à la ligne d’arrivée sauf avarie ralentissant sévèrement l’un d’entre nous. Et afin de se simplifier la tâche nous essayons de naviguer à vue ce qui permet de voir lorsque l’on s’écarte trop et nous offre également la possibilité de discuter par VHF en utilisant le mode faible portée moins gourmant en énergie. Du coup nos positions apparaissent superposées sur la carte du site internet.

Gaël affale donc son spi tandis que je continue afin de le rejoindre. Nous nous retrouvons en fin d’après-midi et discutons un bon moment par VHF de choses et d’autres, c’est bien agréable. Je suis vraiment heureuse de le retrouver, de revoir cette petite coque rouge (car bien sûr on ne voit pas nos têtes, on est trop loin). On n’entend plus Mathieu et Sigrid ce qui est normal puisqu’ils ne suivent pas exactement la même route.

On discute un peu de la stratégie de course et on réalise que suivre la direction de l’île de Fernando n’est pas la meilleure idée. En effet après le pot au noir il faut faire du près (serrer le vent au maximum) pour rejoindre les alizés du Sud et longer la côte du Brésil. Hors si l’on fait route directe maintenant on risque de se retrouver trop dans l’Ouest à la sortie du pot au noir et l’on redoute de ne plus réussir à passer Fernando en un bord. Hors tout contre-bord perpendiculaire à la route se traduirait par une perte de temps énorme. Il vaut donc mieux serrer un peu plus le vent maintenant, attendu que de toute façon nous ne pouvons pas utiliser les spis puisqu’il y a trop de vent. Nous renvoyons les génois.

Lundi 15 Octobre

Au petit matin le vent a faibli mais nous sommes trop lofés (proches du vent) pour pouvoir envoyer les spis. Nous croisons la route d’un cargo et je distingue très nettement un voilier juste devant. Je croyais Gaël ailleurs (durant la nuit il est difficile de suivre réellement la position d’un feu) mais l’appelle pour m’assurer qu’il a bien vu le cargo. A mon grand étonnement il m’assure ne pas être le bateau que je vois… qui est finalement Mathieu ! Et Sigrid est juste derrière Gaël. Nous revoilà tous les quatre alors que hier nous ne nous entendions plus du tout. En fait ils ont décidé d’abattre un peu car leur choix de route leur paraissait un peu trop extrême et comme de notre côté nous avons lofé profitant du renforcement du vent nous nous retrouvons. Sauf que Mathieu est maintenant devant alors qu’il était derrière.

En fait il possède un petit gennaker (vraiment petit) tandis que le mien est franchement grand. Et il arrive à le tenir alors que je ne peux pas (il y a trop de vent). Je déroule régulièrement mon gennaker, navigue quelques temps jusqu’à la première rafale, pars au tas, roule la voile, patiente et recommence, dans l’espoir que ça finisse par tenir. Gaël de son côté arrive malgré la taille de sa voile à la porter car son bateau est plus large et lui offre donc plus d’appuis. Sigrid est dans le même cas que moi et se morfond toute la journée, jugeant l’allure à laquelle nous sommes sans aucun intérêt, je partage son avis. Ce qui m’embête le plus dans l’histoire c’est que Gaël m’attend régulièrement, afin de ne pas me distancer. Ce qui lui vaut de perdre du terrain sur Mathieu. Je suis sincèrement désolée et passe la journée à me reprocher d’une part de ne pas pouvoir avancer plus vite (alors que clairement je n’y suis pour rien) et d’autre part de ralentir Gaël, nous n’aurions jamais dû décider de faire route ensemble. Mais il m’assure qu’on rattrapera Mathieu plus tard, surtout le long des côtes brésiliennes où le vent est censé être plus faible et où il sera handicapé par son petit gennaker tandis que nous foncerons avec nos grands !

J’en viens presque à espérer ne plus le voir ni l’entendre comme ça d’une part je ne serais plus devant le spectacle de son éloignement progressif ce qui me permettrait de l’oublier un peu et d’autre part je serais à nouveau seule avec Gaël et pourrais communiquer librement. En effet tant que les autres nous entendent nous ne pouvons pas discuter de la même manière de la stratégie car nous ne souhaitons pas forcément tout partager (c’est une course quand même !) et nous ne pouvons pas non plus discuter de choses et d’autres car nous allons les embêter.

Un oiseau vient me distraire de la monotonie de la journée. Il doit venir du Cap Vert car il est épuisé, met très longtemps à se poser après avoir longuement repéré le terrain. Il est également très maladroit, se prend dans la GV, la bastaque, l’aérien (girouette anémomètre, antenne VHF). Il est excessivement peureux et au moindre de mes mouvements il repart. Du coup je ne peux pas le photographier avant qu’il ne me quitte définitivement. Je crois qu’il a dû mourir d’épuisement le pauvre, après s’être trop éloigné des terres. Pourtant je l’imaginais bien rester avec moi, se nourrir de poissons volants échoués tandis que je lui donnerais de l’eau douce. Ca aurait pu être sympa d’avoir un copain oiseau.

Demain cela fera dix jours que je suis en mer, l’équivalent de ma qualification et pourtant tout un autre monde… J’avoue que je m’étais beaucoup plus fait plaisir durant ma qualif dont j’étais revenue rayonnante ce qui est loin d’être le cas maintenant.

Mardi 16 Octobre

Au petit matin je me décide à renvoyer une fois de plus le gennaker, persuadée que cette fois va être la bonne, le vent a molli. Comme la fois précédente je n’ai pas vraiment réussi à le rouler il est en vrac sur le pont et il s’agit de le hisser très vite en le jetant devant l’étai pour qu’il passe sous le vent au lieu de se gonfler dans le génois (Je suis bien consciente que les lecteurs non connaisseurs ne peuvent pas comprendre mais je vois d’ici Laurent qui se marre en imaginant la scène). Donc comme c’est un peu compliqué je redoute la manœuvre que j’ai repoussée au lever du jour. Grand moment de gloire solitaire, le gennaker est finalement hissé en tête de mât et je le regarde pour le border convenablement lorsque je vois un trou. Mais pas n’importe quel trou, non, un trou énorme, un trou béant, d’ailleurs ce n’est même plus un trou mais carrément un gouffre, une ouverture en fait, sur un mètre cinquante. Le truc irréparable pour le néophyte que je suis dans le domaine de la voilerie. J’ai bien sûr emmené avec moi de l’insigna pour réparer un éventuel accroc mais certainement pas pour refaire tout un bout de voile.

Pendant que je pense à tout ça, je ne perds pas une minute pour affaler avant que je ne me retrouve carrément avec deux moitiés de voile. Mais comme c’est quand même nettement plus drôle si tout se met à foirer en même temps il est impossible d’utiliser l’enrouleur. Je récupère donc toute la toile au vent, dans le génois. Je connais bien la manœuvre puisque avant la transat je n’avais pas d’enrouleur. L’astuce consiste, après avoir replié le bout-dehors au vent, à ramener le gros de la toile sur le pont afin qu’elle ne parte pas à l’eau et de récupérer à la fin ce qui reste, c’est-à-dire quelques dizaines de centimètres d’écoute (un des coins de la voile). Je tire donc sur la partie concernée du gennaker qui en a profité pour glisser discrètement sous la coque. Ca résiste. Je tire plus fort, c’est coincé. Coincé dans quoi puisque sous la coque à part la quille, et on est loin d’y être, il n’y a rien ? Quand je comprends je crois rêver, ou cauchemarder peu importe, je n’en crois pas mes yeux. L’étrave est passée dans la déchirure ce qui fait que j’ai maintenant un bout de voile à bâbord, un bout de voile à tribord le tout sous l’eau en train de glisser vers l’arrière du bateau qui bien sûr avance. Mais l’ouverture (très proche du fameux point d’écoute) ne va pas jusqu’au bord de la voile et justement ça serait vraiment chouette qu’elle n’y aille pas car sinon elle va endommager le renfort.

Je m’acharne pendant plusieurs minutes pour récupérer le gennaker en essayant de l’abîmer le moins possible mais au final j’ai quand même bien charcuté le pauvre renfort. Moi qui était si contente il y a cinq minutes de pouvoir enfin, après 24h à me faire distancer, envoyer mon gennaker, me voilà maintenant privée de cette voile censée me servir non seulement toute la journée, mais surtout durant les cinq derniers jours. Je suis effondrée, j’imagine déjà tout le monde en train de me doubler. Et je repense au prix de la voile que j’ai utilisée 20min avant d’arracher mon bout-dehors ( !) et deux heures sur la seconde étape. Et que je n’avais pas reçu à temps pour la Transgascogne. Elle est maudite. J’appelle Gaël en larmes pour lui annoncer qu’il peut continuer sans moi car cette fois c’est certain qu’on ne pourra plus naviguer à la même vitesse.

Sauf que Gaël est maître voilier et c’était sans compter sur son aide. En fait mis à part le renfort que j’ai amoché en remontant la voile il n’y a pas de déchirure, juste une ouverture. Une couture faite à moitié (la bobine de fil a dû toucher à sa fin au milieu de la laize) s’est défaite, il « suffit » donc de rincer la voile, la sécher, remettre des morceaux en face, les enduire de sikaflex (sorte de colle qui sert d’habitude à faire l’étanchéité), scotcher et laisser sécher 24h. Ce qui est loin, très loin, d’être aussi simple qu’il y paraît lorsque l’opération est réalisée dans un bateau qui bouge, qui est tout petit, où le seul endroit plan est le quart avant et où l’humidité ambiante est colossale. Pour le renfort il faut utiliser l’insigna en plus. Le seul souci c’est que je suis privée de gennaker pour la journée pour cause de séchage.

A 11h c’est l’heure de la vacation radio. Je sors comme tous les jours ma BLU de son tuperware et la pose quelques secondes à côté de la table à carte, le temps de saisir un crayon, puis file m’asseoir dans mon coin habituel. Le bateau change brutalement de cap et se met à faire n’importe quoi. Je ressors précipitamment et ne comprends pas, j’ai dû mal régler le pilote. Je le remets en route et revient à l’intérieur, c’est à nouveau le même bazar. Je retourne dans le cockpit, le compas du pilote automatique affiche n’importe quoi. Les chiffres changent alors que je maintiens un cap constat, pour la deuxième fois de la journée je crois rêver. Cette fois c’est le compas qui me lâche. Je suis bien embêtée mais pas désespérée car j’en ai un de secours. Puis tout à coup une phrase de Manuel la veille de ma toute première sortie en solo me revient : « Parfois la BLU détraque le compas ». Et pendant ces toutes petites secondes durant lesquelles j’ai attrapé un crayon j’ai posé la BLU dans sa house sur un coffre sous lequel est fixé le compas. Sauf qu’elle était peut-être en marche car il y a un système de mise en marche automatique à une certaine heure. Et c’est elle qui a vraisemblablement perturbé le compas. Là où je suis très surprise c’est qu’il met environ 30 min à se remettre de cette histoire. A croire qu’il attend exprès la fin de la vacation pour être bien sûr que je rate toute la vacation, c’est réussi ! Il y a des jours comme ça…

Dans l’après-midi le vent tourne et l’on peut désormais naviguer sous petit spi. Ca avance bien jusqu’au lendemain matin. Voici deux photos prises par Gaël ce mardi.

Sous petit spi          Sous petit spi, encore…

Mercredi 17 Octobre

Vers 8h Gaël m’appelle, la voix plutôt calme et posée et lâche : « J’ai perdu ma ferrure tribord je n’ai plus qu’un safran et je prends l’eau ». Je lui demande de me préciser un peu l’histoire et en fait c’est l’ensemble de la ferrure (système d’accroche du safran) qui s’est arraché du tableau arrière dans lequel il y a désormais un trou par lequel l’eau rentre, et comme plus rien ne retenait la ferrure elle a coulé. Avant de commencer à réfléchir à une quelconque solution j’affirme à Gaël qu’il va s’en sortir puisque de toute façon il n’y a pas d’autre possibilité et que je viens à sa rescousse immédiatement. Je suis obligée de lui faire répéter quatre fois sa position avant de réussir à la saisir dans mon GPS tellement je suis nerveuse et pressée. En fait l’entrée d’eau n’est pas catastrophique car le trou n’est pas entièrement sous l’eau, il est plutôt alternativement dedans et dehors au rythme des vagues, heureusement pas trop fortes aujourd’hui. Toutefois Gaël est obligé de vider régulièrement.

Je mets presque une heure à le rejoindre car pour une fois nous n’étions pas à vue l’un de l’autre et si quatre milles d’écart peuvent paraître insignifiants à terre où nos bateaux apparaissent superposés il faut une heure dans certains conditions pour les parcourir. D’autant plus que le vent mollit. Pendant ce temps nous discutons et mettons au point un plan de bataille. Il faut résoudre plusieurs problèmes : premièrement arrêter la voie d’eau ; ensuite remettre le safran en état de marche (Gaël n’en a pas de rechange) et dernièrement prévenir un bateau accompagnateur. Je m’occupe d’appeler Sigrid et Mathieu pour qu’ils fassent un relais vers Esprit d’Equipe puisque ma VHF émet mieux que celle de Gaël. C’est cocasse car Mathieu me capte sauf que je ne l’entends pas. En revanche j’entends Sigrid qui elle ne me reçoit pas mais reçoit Mathieu. Et Esprit d’Equipe n’entend que Mathieu qui heureusement les reçoit également. Les joies de la VHF… Ce qui donne : Je parle à la place de Gaël et m’adresse à Mathieu qui retransmet à Esprit d’Equipe qui lui demande des détails. Il répète leurs questions à Sigrid qui les répète à son tour sans m’entendre. Et je réponds à Mathieu qui finalement rapporte à Esprit d’Equipe mes propos. Pas mal hein ?!! Tout ça pour que finalement aucune information ne vous soit transmise sur le site internet, c’est regrettable.

Toutes ces communications étant quand même bien mauvaises dans le doute Gaël actionne le bouton vert de la balise qui signifie « J’ai un problème mais je le gère ». Et je reste à ses côtés ce qui explique notre position quasi identique ce jour là. Il faut donc maintenant arrêter la voie d’eau et là on connaît la combine grâce à Dominique, victime du même problème l’an dernier sur la course Les Sables – Les Açores suite à une collision avec un objet flottant entre deux eaux. A son retour il nous avait raconté comment il s’en était sorti et nous avions donc tous (du moins tous les copains de Méditerranée) embarqué de quoi faire comme lui. La technique c’est donc de découper avec l’aide de la scie à métaux obligatoire à bord une planche de contreplaqué pour en faire deux morceaux qui remplaceront le tableau arrière. Il faut ensuite les percer avec la chignole que tout ministe digne de ce nom possède puis les enduire de colle PPU totalement indispensable à bord de tout bateau. Ce produit carrément génial ressemble à n’importe quelle colle liquide mais fonctionne sous l’eau ce qui est formidable, et en plus en un temps record, en gonflant énormément. Du coup ça assure l’étanchéité quasiment instantanément et ça colle tout ce qui est bois. Il ne reste plus qu’à visser ou boulonner les plaques sur la partie intacte du tableau arrière ou sur elles-mêmes en sandwich. Gaël a opté pour les vis dans le tableau. Double intérêt de l’opération : ça arrête la voie d’eau et ça remplace le tableau arrière.

Il reste donc encore le problème de la ferrure à résoudre. En effet il est possible de naviguer sur un safran, même si c’est loin d’être idéal et aussi performant qu’avec deux, encore faut-il qu’il soit dans l’eau. Et la route du Cap Vert à Salvador de Bahia s’effectue bâbord amure, c’est-à-dire avec le vent venant de la gauche. Ce qui implique que le bateau penche vers la droite et donc comme l’arrière des minis et plus particulièrement du Mistral (le bateau de Gaël) est extrêmement large le safran bâbord sort beaucoup de l’eau tandis que le tribord est entièrement immergé. Et comme sinon ça ne serait pas drôle et on pourrait s’en tenir là, la ferrure perdue est bien sûr celle du safran tribord. Il est donc indispensable de trouver une solution. Et cette solution ne peut être qu’ici car devant et tribord amure la côte est franchement loin (Amérique du Nord) et derrière on ne peut atteindre le Cap Vert qu’en tirant des bords, ce qui est donc impossible avec un seul safran. Donc on se creuse les méninges et en l’absence de ferrure de secours la seule solution consiste à prendre la ferrure du safran bâbord (qui donc disparaît de la circulation) et à la remonter sur tribord. Ce qui prend un certain temps vu son emplacement au ras de l’eau très confortable pour travailler. Gaël achève l’opération avec le mal de mer mais l’on peut repartir.

Il est donc condamné à partir de ce jour à finir sur une patte et à ne virer sous aucun prétexte. Et accessoirement à ne plus perdre de ferrure, il vaudrait mieux que la réparation tienne le coup. Heureusement que nous avons décidé de rester ensemble car si jamais la réparation ne tenait pas je serais au moins là pour lui porter assistance, c’est déjà ça. Il faut savoir que les bateaux accompagnateurs n’ont pas vocation à remorquer des minis sur des milles. Ils peuvent aider à faire les travaux mais laissent ensuite le skipper se débrouiller.

A la vacation radio de ce jour Denis Hughes, le directeur de course, se moque un peu de nous en voyant nos positions si rapprochées, sans forcément déjà savoir que Gaël a eu une avarie. Ils plaisent en disant qu’on est toujours ensemble l’un sur l’autre ce qui est normal car de toute façon à la fin de la Transat on va se marier. Cela nous amuse bien et on se dit que le meilleur est sûrement à venir mais que pour le moment on déguste le pire, tout en se soutenant l’un l’autre !!

On repart en milieu d’après-midi sous petit spi, Gaël un peu inquiet de tester son nouveau système. Le handicap qu’il rencontre à n’avoir qu’un safran nous remet un peu au même niveau question performance pure du bateau. En effet au près cela ne change rien et nous avions déjà des performances similaires. En revanche il est obligé de calmer le jeu au travers et sous spi, allures auxquels mon bateau était défavorisé de part l’étroitesse de son tableau arrière et la petite taille de ses safrans. Je me dis qu’au moins je ne le ralentirai plus et qu’aujourd’hui c’est lui qui m’a retardée, je ne culpabilise plus. Il faudrait voir désormais non plus à se freiner mais plutôt à avancer !!

En fin d’après-midi on capte à nouveau très bien Sigrid et Mathieu qui sont empétolés depuis plusieurs heures, le safran de Gaël a choisi le bon moment pour casser, finalement on n’a pas perdu trop de temps. Encore plus incroyable, Mathieu parle avec Dominique qui était pourtant loin devant depuis longtemps. Il semblerait qu’ils soient tous pris dans le même trou de pétole.

Le ciel déjà chargé depuis un moment s’assombrit. Voilà trois jours qu’il est nuageux, avec parfois un peu de pluie sans modification du vent ; toutes les nuits nous voyons des tas d’éclairs dans tous les sens sans jamais entendre de tonnerre. Je les mets sur le compte de la chaleur, ayant souvent entendu l’expression « éclairs de chaleur ». Nous avons l’impression qu’ils sont très proches de nous et au début nous les redoutons. Ensuite comme il ne se passe rien de spécial à part un très beau spectacle d’une grande puissance (parfois les éclats de lumières me réveillent) nous ne nous inquiétons plus.

Le ciel devient maintenant très noir, un énorme nuage extrêmement sombre se dirige vers nous qui sommes toujours sous petit spi et GV haute. Je commence à me dire que nous allons nous faire mouiller lorsque je vois des éclairs dans le nuage. Puis subitement le vent se lève passant à plus de 25 nœuds d’un seul coup. Vu ma voilure je n’ai d’autre choix que de me mettre plein vent arrière en priant pour que le mât tienne. Je repense au petit Manu qui a démâté ce qui n’est pas pour me rassurer. Je suis désormais à plus de 12 nœuds alors que la mer est totalement plate, lissée par le vent, c’est à la fois magique et terriblement angoissant. Les éclairs illuminent le ciel tandis que le tonnerre retentit quasi simultanément, l’orage est sur moi. Là je suis complètement paniquée : il y a beaucoup trop de vent pour moi, il faudrait prendre au moins deux ris et affaler le spi. Le problème c’est que je ne peux pas lâcher la barre ou je suis sûre de partir au tas et je n’ose pas imaginer les conséquences. Je suis donc cramponnée, pensant que la foudre peut tomber sur le bateau d’un moment à l’autre, je suis littéralement au milieu des éclairs. Et ça me terrorise car malheureusement il n’y a absolument rien à faire à part attendre, et tenter de se réconforter à coup de statistiques. Il y a bien plus de chances de mourir en voiture que foudroyée au milieu de l’Atlantique, oui eh bien je m’en fous moi, ce que je vois c’est que pour le moment je ne suis pas en voiture mais en plein milieu d’un énorme orage. Et puis, même si je ne meurs pas, si la foudre tombe sur le bateau c’est la catastrophe. Mais alors la catastrophe absolue : tout l’électronique part en fumée, et là pour le coup c’est une certitude, c’est déjà arrivé à Bertrand de Pontual lors d’une mini solo au Cap d’Agde. Plus d’électronique cela signifie plus de GPS donc plus de position, plus de VHF donc impossibilité de communiquer pour expliquer son problème, plus de pilote, et avec un peu de chance plus de balise de détresse. Comme ça c’est la totale. Il ne reste plus que le sextant, et je réalise à ce moment précis que je n’ai pas de calculatrice à bord. Donc aucun moyen de calculer un cosinus ou un sinus, donc de connaître ma longitude, même avec un sextant. C’est le pompon. Il ne restera plus qu’à se diriger seule, sans pouvoir parler à personne, vers l’Ouest (à l’aide du soleil) jusqu’à toucher terre, voilà un programme hautement réjouissant.

Autour de moi les éclairs continuent de tomber et il pleut désormais à verse. Mais une pluie torrentielle, inimaginable, d’une puissance largement supérieure à n’importe quelle douche que j’ai pu essayer dans ma vie. L’eau me martèle tellement elle tombe fort, c’est douloureux. Je suis instantanément trempée, glacée, la grande voile est transformée en cascade. La visibilité est nulle, il fait complètement noir, on ne voit absolument rien à part des murs d’eau tandis que le vent continue de souffler à plein régime. Je réalise que je navigue vers l’Ouest ce qui n’était franchement pas l’objectif initial (Sud), je suis à 90° de la route, mais je ne peux rien faire d’autre du tout. Toujours terrifiée par tout ça je me rends également compte que je vais reperdre Gaël car à la vitesse à laquelle nous filons désormais sans nous voir dans une direction complètement aléatoire il y a peu de chance que nous nous retrouvions. De toute façon comme je vais être foudroyée et finir ma Transat quelque part aux Antilles sans électronique ça n’a plus guère d’importance. Je suis totalement paniquée.

Et subitement, aussi vite que ça avait commencé la pluie s’arrête, le vent mollit complètement. Je me jette ruisselante sur ma VHF pour appeler Gaël que je ne vois plus, je suis toujours en panique car les éclairs et le tonnerre sont toujours bien présent, et si la visibilité s’est momentanément améliorée cela me permet de distinguer d’autres nuages tout aussi noirs que le premier. Je ne reçois aucune réponse. Angoissée au possible de le savoir avec un seul safran dans cet enfer j’appelle Sigrid pour savoir où elle se trouve, si elle aussi est entourée de nuages noirs. Elle me répond calmement qu’elle aussi a traversé un énorme orage plus tôt dans la journée, qu’il me suffit de continuer un peu et je vais très certainement la rejoindre dans la zone de pétole qui se trouve de l’autre côté. L’orage constitue une sorte de barrière à traverser. Je lui parle de mon angoisse de la foudre et elle me confirme qu’il n’y a rien à faire à part croiser les doigts ; je n’aime pas m’en remettre au sort et au seul bon vouloir des éléments. Tout à coup un conseil de Dominique me revient. Il m’avait dit alors que je le questionnais à ce sujet à la Rochelle que pour protéger réellement un instrument il faut le mettre dans une cage de Faraday. Une idée judicieuse consiste donc à emballer son GPS portable de secours dans du papier alu ou à le placer dans une casserole ou la bouilloire pour le préserver. Pas de chance ma bouilloire ne s’ouvre pas et j’ai donné ma grande casserole à Gaël à Madère car il avait perdu la sienne. Bien sûr le GPS ne rentre pas dans la petite et je n’ai pas embarqué avec moi un rouleau de papier alu. Heureusement dans ces cas là on est créatif et croyez moi j’étais motivée. Cela donne donc une scène surréaliste où une Sophie totalement hagarde, trempée et dégoulinante ouvre frénétiquement l’ensemble de ses plaquettes de chocolat suisse (merci Bé) restantes afin d’emballer immédiatement le GPS portable. Un grand moment de cette Transat…. Evidemment je n’ai pas mangé les trois tablettes d’un coup et il a fallu être très vigilante pour ne pas que toute la caisse de nourriture soit recouverte de chocolat fondu !

Je me sèche avec une serviette comme en sortant de la douche, jette tous mes habits transformés en éponge dans un équipet et enfile mon ciré en sous-vêtements car il fait chaud ! Il ne s’agit pas de traîner car le grain suivant n’est plus très loin. Gaël est en fait assez proche car il est entré et sorti du grain à peu près en même temps que moi. Il tente de me rassurer mais rien n’y fait.

Je prends directement deux ris et c’est reparti pour un tour avec toujours le même programme de lavage sans essorage mais avec baston. Je suis à nouveau obligée de me mettre plein vent arrière donc cap à l’Ouest, le vent est fort, la visibilité nulle, la pluie violente et les éclairs partout, secondés par le tonnerre. Et je suis à peine moins inquiète que la première fois, n’étant pas certaine que l’épaisseur du papier alu du chocolat suffira à protéger mon cher GPS contre la foudre.

Puis ça se calme à nouveau, je regarde l’heure, les deux grains sont passés en à peine plus d’une heure, une heure d’enfer. Je me dis que ça ne va pas être possible de supporter ça très longtemps et pourtant il faut faire avec. Ca ne m’amuse pas du tout, je suis blême. L’horizon se dégage à peine que l’on aperçoit d’autres grains à venir, on est au milieu d’une cuvette bleu entourée de noir, parsemée d’éclair. Ca ressemble assez aux représentations cinématographiques de l’enfer. Il ne manque que les flammes mais je n’y tiens pas tellement. Je décide cette fois d’affaler le spi avant qu’un grain ne finisse par me faire démâter. Sous génois c’est beaucoup mieux car on peut choisir un peu plus sa direction, c’est quand même regrettable de faire des milles perpendiculairement à la route, autant profiter de ce cauchemar pour avancer vers la ligne d’arrivée.

On prend encore un grain, un peu moins violent puis la nuit tombe tandis que nous sommes empétolés. Nous décidons avec Gaël de faire des quarts de veille afin de surveiller les grains et de ne pas se faire surprendre en plein sommeil. Bien trop stressée pour dormir je prends le premier quart. Et là, la question évidente : « Comment repère t-on un grain la nuit puisqu’on ne voit plus le noir ? ». Il y a encore des éclairs, beaucoup moins mais un peu partout. Nous laissons tomber l’idée des quarts puisqu’on ne voit rien. Je choisis de dormir dehors, en ciré, de façon à être prête à la première rafale ou la première goutte d’eau. Bien sûr je m’attache pour être sûr de ne pas tomber pendant mon sommeil. Plusieurs heures passent, j’avance tranquillement, rien dans le ciel ne bouge. Lassée je vais dormir à l’intérieur et ressors régulièrement surveiller, des fois que quelque chose de spectaculaire se produirait. Pour le moment il n’y a rien à signaler à part que ma bosse de second ris a trouvé le moyen de sortir de son taquet alors qu’il y avait un nœud de huit et elle est maintenant entrée dans la bôme, la bonne blague. Je commence à réfléchir à une solution pour la sortir car il est évident que je vais encore en avoir besoin. Toutefois je préfère attendre que le jour se lève pour vérifier qu’il n’y a aucun grain susceptible de me tomber dessus à peine j’aurai entamé les réparations et aurai les deux mains prises. On ne sait jamais, ce coin a l’air assez traître, le diable habite d’ailleurs en enfer non ?

Et avant la fin de la nuit on rencontre effectivement un autre grain, beaucoup moins puissant, avec du vent plus raisonnable et une pluie de courte durée.

Au lever du jour le spectacle est magnifique et le sentiment de bonheur qui m’emplit à ce moment là est intense. Devant nous le ciel est entièrement bleu, un beau bleu limpide avec juste quelques petits nuages tout blancs bien sympathiques, du même genre que ceux qui nous accompagnent depuis le début dans les alizés. Le vent est établi au Sud-est ce qui correspond exactement au fameux alizé du Sud. Derrière nous en revanche, et encore un peu sous notre vent (plus à l’Ouest) le ciel est d’un noir terrifiant qui ne donne qu’une envie : fuir ! Là pour moi tout s’éclaire et tout est clair : nous venons de traverser le pot au noir, devant nous ce sont les alizés, il faut désormais foncer droit devant le plus vite possible pour mettre le plus de distance possible entre nous et cet enfer que je n’ai aucune envie de revivre et qui a l’affreuse capacité de se mouvoir. C’est merveilleux, en une nuit nous nous sommes débarrassés du Pot au Noir que certains mettent parfois trois ou quatre jours à traverser. C’est le bonheur, dans dix jours nous sommes arrivés il reste 1200 milles (je crois) et plus aucun obstacle majeur, bref, je suis heureuse, je retrouve le sourire et la parole, c’est formidable.

2ème étape: des Canaries au Cap Vert

Vendredi 23 novembre 2007

Mardi 9 Octobre

Au petit matin le vent mollit mais la météo annonce encore 30 nds pour la journée. Je n’ose pas renvoyer le spi car il y a encore de fortes rafales et je ne me sens pas tellement en forme. Avoir perdu tout contact VHF avec Gaël sans avoir vraiment eu le temps de lui dire au revoir et sans réaliser que c’était définitif me plombe le moral. En plus à la VHF beaucoup de gens racontent leurs misères, leur casse, parlent de tous ceux (nombreux) qui se sont arrêtés aux Canaries pour réparer. Le summum est atteint lorsque nous apprenons que Manu (un bon copain skipper de Domaine des Thomeaux) a déclenché sa balise pour signaler son abandon et demander assistance. Toute la journée je pense à lui et me demande ce qui a bien pu lui arriver. Cela me fait froid dans le dos et m’incite à rester prudente. Je suis consciente d’avoir exagéré hier et d’avoir poussé la machine un peu loin à ce stade de la course.

La mer est toujours horriblement hachée. A la VHF je capte maintenant tout un groupe bien sympathique dont Laurence. Elle a eu quelques ennuis en fin de nuit et s’est fait une belle frayeur en passant dans les Canaries, je suis contente de mon choix stratégique. Elle ne compte pas remettre le spi pour le moment. Autour de moi personne ne renvoie.

Quelques heures plus tard le vent est de 18nds environ, tout à fait spiable pourtant je n’ose pas, redoutant la rafale qui me ferait prendre bien trop de risque. Dominique est maintenant à portée VHF et il a fini par renvoyer son spi ne voyant pas arriver de rafales. Je finis par me motiver et je sors le spi dans son sac dans le cockpit. A ce moment précis le vent monte subitement à 30nds qui resteront établis durant une heure. Une chance que je n’ai pas eu le temps de renvoyer le spi sinon ça aurait été un véritable combat. Toujours par la VHF j’apprends qu’ailleurs sur le plan d’eau d’autres skippers ont également subi un renforcement ponctuel du vent. Tandis que celui-ci mollit à nouveau je reste sur mes gardes. Je discute un long moment avec Dominique, c’est bien agréable.

Tout à coup je pars à l’abattée, je regarde le vérin du pilote il est à nouveau bloqué en fin de course. Empannage dans la foulée, GV dans la bastaque, heureusement que je n’avais pas de spi. Je maudis ce vérin, le deuxième, qui visiblement a maintenant le même souci que le premier. Et là je craque, je suis en larmes, je n’en peux plus de ces vérins qui pètent toutes les 12h, trop c’est trop. Je me demande ce que j’ai bien pu faire pour mériter ça, qui est le dieu des vérins qui s’acharne sur moi de la sorte. Je rappelle Dominique qui est spécialiste de la chose et il ne comprend. Pourtant j’ai bien une idée, à savoir que les nouvelles clavettes ne vont pas et coincent le vérin. En effet à Madère j’ai remplacé la clavette du premier vérin qui s’est coincé rapidement. Ensuite la clavette du second vérin casse, je la change puis à son tour il se coince. La coïncidence est troublante. J’en parle à Dominique qui m’assure que le problème ne vient pas de là puisque lui et Mathieu ont les mêmes clavettes (c’est lui qui me les avait fournies à Madère) et ils ne rencontrent pas ce phénomène. En revanche il a une solution électronique au problème. En effet nous pouvons régler des butées électroniques de barre. Le pilote mensure l’angle de la barre et dès que ça dépasse un seuil il arrête de manœuvrer. L’idée consiste donc à régler ce seuil de manière à éviter de venir en butée pour ne pas que le vérin se coince. Suite à des problèmes de symétries un peu compliqués à expliquer cela m’handicape un peu car le pilote a moins de marge de manoeuvre donc le bateau tourne moins rapidement ce qui est ennuyeux sous spi mais on fera avec.

Sauf que je n’arrive pas dans un premier temps à régler ces butées. Je sors donc un troisième vérin, le dernier dont je dispose, que Colette et Rémy m’avaient apporté à Madère. Celui là n’a pas de prise, il s’agit donc d’en démonter une sur l’un des autres vérins puis de la remonter sur celui-là. Opération qui parait simple mais qui me prend pas mal de temps. Déjà les vis de la prise sont tellement petites que je n’ai pas de tournevis adapté. Je transforme l’opinel en tournevis en cassant le bout de la lame. Ensuite le diamètre des fils n’est pas le même pour les deux vérins alors que le montage doit absolument être étanche puisque le vérin est dehors. Et bien sûr pendant tout ce temps le bateau est arrêté, à la cape. Et donc lorsque le nouveau vérin est en place je n’entends plus Dominique à la VHF, il m’a distancée, de même que Laurence. Le moral en prend à nouveau un sacré coup. J’ai l’impression de vivre sans arrêt les mêmes choses : toujours des problèmes de vérin qui se soldent par mon recul dans le classement. C’est pénible.

Face à tout ça je décide de m’accorder une bonne nuit, au point où j’en suis un peu de repos me fera le plus grand bien, me remontera le moral (fatiguée on est beaucoup plus sensible) et je serai à nouveau d’attaque pour le lendemain. Au bout d’une demi-heure de pilote je ressors m’assurer qu’il ne chauffe pas. En effet si le bateau est mal réglé le pilote force beaucoup et le vérin a tendance à chauffer. Comme il fait nuit noire (toujours sans lune) et qu’il y a encore de grosses vagues il n’est pas évident de se rendre compte des réglages et de la dureté de la barre. Je pose donc la main sur le vérin et la retire immédiatement car il est brûlant. Je le trouvais très lent ce vérin, la tige ne sortait pas aussi vite que sur les autres mais je ne soupçonnais pas qu’il chauffait autant. Même en forçant sur la barre il ne devrait pas être aussi chaud si rapidement. Lassée mais pas abattue je me penche à nouveau sur les réglages d’angle de barre que je parviens cette fois à maîtriser. Je change donc encore de vérin pour remettre le second (celui de Simon) car le mien (le premier) n’a plus de prise ! Normalement la tige ne peut plus se coincer car il ne peut maintenant plus arriver en butée. Ouf. Et je file au lit.

Mercredi 10 Octobre

Un nouveau jour se lève plus clément et je suis bien reposée, le moral est bon. J’ai enfin digéré le départ de la course, j’ai le sentiment que les vérins vont me laisser en paix et je me suis faite à l’idée que je n’entendrai plus ni Dominique ni Gaël jusqu’à Salvador. Il s’agit désormais de rester dans le match en m’intégrant au nouveau groupe qui m’a rattrapé, plus question de me faire distancer. Je suis désormais avec Pierrick sur sa Banane, qui lui entend le Petit Citron qui lui-même a eu Gaël en VHF. J’entends également Sigrid depuis la veille et Fred de Surfrider Foundation est sur mes talons (je le vois). Il reste alors 550 milles pour le Cap Vert, ce qui fait qu’on a parcouru 1/6 de la distance. Et si l’on se base sur une durée de course estimée à 25 jours on a également fait 1/6 en temps, tout va bien, le moral remonte. J’ouvre un Coca pour fêter ça.

Je passe la journée à la barre sous petit spi, la chaleur fait son apparition. Je commence à trouver mon rythme : je barre toute la journée et Bob fait la nuit. En effet la nuit est tellement noire que je ne vois rien, ni les voiles ni les vagues, le pilote barre donc mieux que moi. J’en profite pour dormir, manger et faire les réparations nécessaires. Je suivrai ce rythme jusqu’aux trois derniers jours de course et après discussion à l’arrivée, on a tous fait la même chose !

Cette première journée de chaleur me donne mal à la tête mais après un Doliprane et une bonne nuit je suis à nouveau en forme. La nuit sous petit spi et sous pilote s’est bien déroulée à 8 nds de moyenne, sans aucun souci ni départ à l’abattée. Je sais que Sigrid n’a pas osé garder le spi cette nuit, je l’ai donc bien rattrapée puis doublée. Je reprends confiance en moi et dans le bateau. Un peu trop confiance en fait…

Jeudi 11 Octobre

Le vent a tourné dans la nuit. Pierrick et Thomas ont choisi d’empanner en début de nuit, j’ai préféré continuer un peu. Mais vers 5h du matin le vent bascule complètement, c’est le moment de tourner. Un peu trop sûr de moi-même et avide de grappiller encore quelques milles je choisis d’une part de ne pas attendre le lever du jour qui a lieu une heure plus tard et qui simplifie quand même bien les choses, et d’autre part d’empanner sous spi au lieu d’affaler, d’empanner puis de renvoyer sur l’autre bord. Je me sens d’humeur joueuse. Je joue donc… et je perds !

Alors que la manœuvre est bien engagée, que la GV est bordée dans l’axe entre les deux bastaques prises simultanément, une vague pousse le bateau qui part au lof sur la nouvelle amure. Moi qui suis encore assise de l’autre côté je me retrouve plongée sous l’eau, trempée de la tête au pied. Mon précieux coussin anti-escarre passe à l’eau et la poignée qui le retenait à bord s’arrache, il est perdu. Je garde mon calme et prend tout ça avec philosophie. Je fais les choses dans l’ordre, je choque la bastaque sous le vent, choque la GV pour remettre le bateau dans l’axe puis m’occupe enfin du spi qui traîne dans l’eau. Je le renvois et c’est reparti. Un petit coup d’œil sur l’anémomètre m’informe qu’il y a en réalité 20 nds établis, un peu sport pour un empannage sous spi ! Je suis gelée et file me changer avant de tout étendre au soleil levant dans l’espoir de faire sécher mes habits. J’en profite pour me laver avec des lingettes, ça fait du bien.

A la VHF j’entends désormais Mathieu Guillon-Verne qui navigue également sur un Super Calin. C’est bon signe, je l’ai rattrapé durant la nuit. Et c’est sympa, on discute un peu. Je refais également le plein de mes bouteilles d’eau avec les bidons, opération toujours délicate car le bidon est lourd et il faut caler la bouteille et son entonnoir. Ca ressemble un peu à une épreuve de Fort Boyard !

J’aperçois dans la matinée mon premier poisson volant puis dans l’après-midi j’en vois passer des dizaines. Ils sont vraiment drôles, très beaux et donnent l’impression de surgir de nulle part. Leurs ailes transparentes brillent lorsqu’ils décollent car l’eau coule dessus ; ils rebondissent avec leur ventre sur l’océan avant de prendre leur envol ; ils volent au ras de l’eau mais peuvent aller franchement loin. Et il n’y a pas d’atterrissage, ils rentrent les ailes et foncent dans une vague en faisant une grande éclaboussure. Souvent un banc entier décolle, sans doute pour fuir un prédateur sous-marin. Les oiseaux eux ne les attaquent pas.

Ce qui est marrant c’est qu’ils n’ont pas de pieds, logique pour des poissons me direz-vous. Sauf que le gros ennui c’est que si par malheur ils se posent ailleurs que dans l’eau ils ne peuvent plus redécoller et sont condamnés à mourir sur place. Et ça arrive toutes les nuits. Ils ne voient pas le bateau, se prennent dedans, font un boucan du diable en battant des ailes désespérément, laissent des écailles partout sans compter l’odeur de poisson et meurent. Lorsque je les entends je les remets bien sûr à l’eau même si ce n’est pas si évident, mais le plus souvent je les découvre morts au lever du jour. Voilà une photo de l’un des ces malheureux. Il est impossible des les prendre en vol tellement ça se passe vite.

Poisson volant

Je passe toute l’après-midi sous petit spi et GV haute malgré les 12 nds établis car la météo annonce encore 30 nds. Bien sûr on ne les verra jamais, par contre Sigrid sous grand spi en profite pour me rattraper. Fred est derrière, toujours à portée de vue. Mathieu est devant. Le soleil tape très fort, j’ai mis mon chapeau, de la crème solaire, les lunettes, un pantalon et un T-shirt à manches longues, je ne tiens pas à brûler ni à me faire une insolation. Et à ceux qui s’étonneront de ma blancheur à l’arrivée je répondrai tel Brice « Attends, quand tu surfes à 100 milles à l’heure t’as pas trop le temps de bronzer !! »

Il ne reste plus que 350 milles avant le Cap Vert. On avance en gros à 7 nds sur la route, c’est top. J’ai attaqué les chamallows de Maman et me régale de viande des grisons tous les midis.

Vendredi 12 Octobre

La nuit est bonne, je renvois progressivement tous les ris mais décide d’attendre le lever du jour pour faire un changement de spi. J’avance bien, entre 6 et 7 nds sur la route. Sigrid est juste à côté de moi. Un bateau accompagnateur nous demande si nous avons du vent, je lui réponds par l’affirmative et il m’explique que les bateaux qu’il capte à l’Ouest se plaignent de la pétole. C’est une bonne nouvelle pour nous, nous allons repasser ce paquet dans lequel se trouve Pierrick et Thomas sur leurs Banane et Citron puisqu’ils ont empanné avant moi. Et Sigrid et moi avons toujours en ligne de mire Mathieu, encore quelques milles devant. Le bateau accompagnateur discute avec Gaël que je n’entends pas. Cela me permet d’avoir de ses nouvelles, c’est sympa. Apparemment lui m’entend, ce sont les charmes de la VHF, quelqu’un que vous ne captez pas peut vous entendre et vous pouvez entendre des demi conversations…

Fred quant à lui est maintenant distancé. Le pauvre a été victime du même problème que moi à la première étape avec ses panneaux solaires. Il est parti brutalement aux tas et a perdu ses deux panneaux solaires amovibles. Le soleil a beau être bien présent, son panneau solaire fixe ne suffit pas à recharger convenablement les batteries. Il doit donc passer énormément de temps à la barre et s’est endormi malgré lui cette nuit pendant que le bateau faisait n’importe quoi. Il a donc décidé de s’arrêter au Cap Vert en espérant y trouver des panneaux.

A ce sujet il faut que je revienne un peu sur l’autonomie complète dont nous devons faire preuve. En effet tout matériel perdu ou cassé, s’il n’a pas été embarqué en spare avant le départ va nous manquer cruellement jusqu’à l’arrivée, à moins de faire escale (et encore, on ne trouve pas tout au Cap Vert, loin de là !). S’il parait évident que sans panneaux solaires c’est la catastrophe il y a d’autres choses auxquelles on pense moins mais qui peuvent être très importantes. J’avais par exemple emmené une deuxième paire de lunette au cas où, et un deuxième chapeau. Et comme nous n’avons généralement pas de préparateur (c’était mon cas) personne ne va vous amener de matériel lors de votre escale. En réalité au Cap Vert ceux qui feront escale dépouilleront le bateau d’Alex Pella qui abandonne. Et Fred récupérera ses panneaux, Bertrand son stick de barre et sa girouette électronique ! Mais passé le Cap Vert il n’y a plus d’escale possible jusqu’au Brésil…

Une nuit je me suis fait une grosse peur sur le même thème. La journée les batteries se rechargent avec les panneaux solaires. La nuit elles se vident, d’autant plus que les feux sont allumés, les cadrans électroniques aussi, et le pilote barre beaucoup comme expliqué précédemment. Tout l’art de la chose consiste à ne pas les vider trop sinon elles sont foutues et ne peuvent plus se recharger, et c’est la catastrophe car il n’y a plus d’énergie à bord donc plus de pilote… Ainsi on commence généralement la nuit vers 12,8V et on finit vers 12,1V si on laisse le pilote barrer pendant 12h et que l’on travaille sur une seule batterie à la fois, ce qui permet en cas de catastrophe de disposer de la seconde batterie. La limite basse est de 11,9V, pas très loin donc. Et pour contrôler tout ça je mesure régulièrement la tension de la batterie à l’aide d’un voltmètre. Et une nuit le voltmètre ne marchait plus, il indiquait 0V. J’ai eu d’un coup très peur car je n’avais pas de deuxième voltmètre et j’aurai été dans l’incapacité de gérer mon énergie, obligée de barrer beaucoup plus dans le doute, bref la course changeait du tout au tout. Et pourtant un voltmètre ne coûte guère plus de 5€, le problème n’est pas là. Le souci c’est qu’on manque de place, qu’on fait également la chasse au poids (modérément pour moi) et qu’on ne peut pas tout avoir en double, c’est impossible. A chacun d’anticiper et prendre avec lui ce qui est le plus critique ou le plus fragile. Ce qui engendre quelques frayeurs, jusqu’à ce que le voltmètre remarche par exemple…

Vers midi je vois apparaître un autre bateau que Sigrid derrière moi. Qui est-ce ? On s’interroge ensemble à la VHF, persuadées que ça ne peut pas être un bateau de série, donc forcément c’est un prototype. Eh non… c’est un bateau accompagnateur, Esprit d’Equipe. Je lui fais part de mon problème de lèvre. En effet je n’ai plus de crème pour les lèvres et j’ai déjà une énorme gerçure qui me fait très mal, ça saigne. Je leur demande s’ils ne connaissent pas un produit que je pourrais mettre. Ils posent la question au médecin de la course par email via l’iridium et me répondent dans la journée de mettre de l’écran total jour et nuit, il parait que ça hydrate aussi.

Il fait une chaleur étouffante, je n’ose même pas regarder le thermomètre. A l’extérieur on a l’impression de brûler en plein soleil, sans ombre car celle des voiles est sur l’eau, pas sur le bateau jusqu’à 3h de l’après-midi (il fait jour à 7h, nuit à 6h environ, je parle en TU). A l’intérieur c’est le sauna, guère mieux. L’humidité est très forte, les habits salés absorbent à nouveau l’eau de l’air durant la nuit. La photographe à bord d’Esprit d’Equipe s’inquiète même pour son matériel devant une telle humidité. On est trempé sans bouger, comme dans un hammam.

Tout à coup je vois quelque chose à la surface de l’eau, on dirait une bouée. Mais je dois rêver, une bouée par 3000m de fond au milieu de nulle part, à 200 milles de toute terre c’est impossible. Pourtant elle est là et passe à 5m du bateau. C’est une énorme bouée métallique, comme un marque spéciale qui aurait perdu sa croix. Je n’imagine même pas les dégâts si par malheur j’étais rentrée dedans de nuit. Elle a dû casser son ancre et vogue à la dérive. Je signale sa position au bateau accompagnateur pour que d’une part ils préviennent les bateaux derrière, d’autre part les autorités maritimes locales.

Un nouveau bateau apparaît à l’horizon, cette fois c’est Mathieu que nous avons rattrapé. Il discute avec Gaël que je n’entends toujours pas. Le vent a bien molli ce qui fait mes affaires, je m’en sors toujours bien dans la pétole. Le moral est excellent. Je profite de cette accalmie pour faire le tour du bateau et vérifier que tout va bien. Je répare quelques trous dans la GV, resserre les goupilles de safran, fait un check up des drisses, tout va bien. J’en profite aussi pour faire un petit film, bilan de cette première semaine de course, le voici. L’image est un peu déformée car il a fallu que je la tourne de 90°.

Samedi 13 Octobre

La nuit est agréable. Je fais plusieurs empannages mais tout se passe bien. Au milieu de l’un d’entre eux un poisson volant atterrit dans le cockpit, ce n’est pas vraiment le moment, je le repousse à l’eau avec la manivelle de winch ! Mathieu lui a mangé hier matin le malheureux qui s’était posé sur son bateau ; verdict pas terrible avec beaucoup d’arrêtes. Voilà une photo de moi prise cette nuit là.

Sophie avant le Cap Vert

Ce matin, bonne nouvelle, je capte Gaël, c’est chouette !!! Le pauvre a eu pas mal de soucis durant ces derniers jours. Son safran a failli partir, il a perdu un embout de barre de flèche et a dû monter dans le mât par 20 nds de vent, il s’est brûlé la jambe avec l’écoute de spi lors d’un départ au tas, bref, pas mal de galères mais il va mieux. J’espère de mon côté qu’on va pouvoir s’entendre longtemps, c’est plus sympa. Je suis maintenant à 100 milles du Cap Vert que je pense passer dans la nuit, en empruntant le canal de St Vincent, à l’Ouest de l’archipel.

Le vent remonte progressivement et en prévision de l’éventuel renforcement dans les îles je passe sous petit spi à la tombée de la nuit. En réalité le vent ne forcira pas mais comme je dois empanner plusieurs fois et qu’avec le petit spi il y a nettement moins de cocotiers c’est pas plus mal. Je m’en sors plutôt bien jusqu’à la dernière pointe de l’île de St Vincent. Tout à coup celle-ci est recouverte de nuage je ne la vois plus. Je me dirige grâce au GPS et je vois une masse sombre devant moi. Je pense toujours que ce sont les nuages et le GPS me dis que je passe sans problème la pointe donc je continue. Je m’approche de plus en plus de cette masse sombre, regarde frénétiquement et alternativement la carte et le GPS, ça ne colle pas. J’essaie désespérément de joindre Gaël qui est normalement devant, sans succès (en fait il a changé par erreur de canal de communication et s’en apercevra plusieurs heures plus tard). J’appelle Sigrid qui me dit qu’elle voit le feu sur la pointe, il n’y a plus de nuage. En fait la position GPS de la pointe est fausse, et je suis tellement sous les falaises que je ne vois plus le feu qui est au sommet. Je fais route droit sur la falaise et suis vraiment proche maintenant. Grosse frayeur, empannage de dernière minute.

Je quitte maintenant l’archipel, le jour se lève, Sigrid est juste derrière moi. Je n’ai presque pas dormi de la nuit et suis épuisée, surtout avec le gros coup de stress de la falaise. Je tiens à préciser que les coordonnées que j’avais rentrées sont celles données dans le livre des feux, qui sont donc fausses.

Je fais une petite vidéo que voilà.

2ème étape: de Madère aux Canaries

Mercredi 21 novembre 2007

 Et voilà comme promis le début du récit de la seconde étape, la suite arrive aussi vite que possible….

Samedi 6 Octobre

Après avoir remis le bateau en état de marche à Madère le samedi 6 Octobre à 11h TU il faut repartir. Et là j’avoue que je me suis sens très mal. Autant au départ de la première étape j’étais relativement sereine, autant ce samedi je suis extrêmement stressée. Nous dormons dans le bateau et nous nous levons sous une pluie battante, ça commence bien. Les voiles restées sur le pont pour pouvoir circuler à l’intérieur sont mouillées avant même de partir et l’on commence la journée en ciré, dans le brouillard. Ca ne remonte pas le moral. Achat de pain frais puis dernier textos et coups de fil à la famille avec beaucoup d’émotions. Je fais court car j’ai les larmes aux yeux puis rend mon portable à l’organisation. Ils doivent être transportés dans un bateau accompagnateur jusqu’au Brésil. L’idée me parait stupide car si l’on abandonne, non seulement on se trouve sans téléphone et en général sans annuaire, mais en plus on ne récupéreras son téléphone qu’à la fin du mois au Brésil ou à la mi Novembre en France, au retour des organisateurs, pratique…

Je dépose aussi mon ordinateur sur le bateau accompagnateur et ne jette même pas un dernier coup d’œil à la météo. La veille j’ai bien compris de quoi il retournait : une grande zone de pétole nous attend pour les premières 30h puis ensuite l’alizé sera soutenu (traduire 25/30 nœuds) à cause d’une dépression sur l’Afrique. Comme le vent se renforce au passage des îles des Canaries ça va donner 35 nœuds. L’option que semblent indiquer tous les logiciels de routage sur lesquels les autres s’affairent privilégie de faire du débridé (un peu plus loin du vent sous gennaker donc plus rapide) plutôt que du près durant les premières heures, ce qui implique de s’écarter de la route directe puis de passer ensuite entre les îles des Canaries. Cela ne me séduit guère. D’abord s’écarter de la route directe signifie faire plus de milles, il faut donc être sûr d’être vraiment plus rapide pour compenser le détour. Ensuite et surtout l’idée d’encaisser le renforcement du vent entre les îles alors qu’on nous annonce déjà 30 nœuds ne me parait vraiment pas bonne pour moi. En effet avec 30 nœuds de vent j’ai déjà largement atteint ma vitesse maximum donc plus de vent signifie plus d’ennuis, plus de risques de casse pour le matériel, plus de stress pour le bonhomme, bref rien de bon.

Vient le moment de dire au revoir aux copains, la gorge nouée on se donne rendez-vous à Bahia pour boire des Caipirinhia, il y a beaucoup d’émotions. A ce moment là je n’imagine pas ne pas les revoir tous au Brésil. Je suis terriblement mal, sans doute le plus gros stress de ma vie, mal au ventre, diarrhée, impossible d’avaler quoi que ce soit. Les mauvais moments de la première étape et le peu de plaisir que j’y ai pris, l’angoisse de la casse, tout ça me travaille. Je n’ai plus confiance dans mon bateau, dans mon matériel, et pire encore en moi. Néanmoins je ne me vois pas renoncer maintenant, je sais que je le regretterai éternellement, il faut que j’y aille, il faut surmonter ça, voir de quoi je suis capable, me retrouver à l’aise sur mon bateau, me faire plaisir comme lors de ma qualification, retrouver ce bonheur d’être sur l’eau.

Voilà enfin le top départ, je suis loin, très loin de la ligne, l’absence de chronomètre n’aidant pas. En effet j’avais quitté ma montre durant l’escale et au moment de la remettre le matin du départ elle n’avait plus de pile. Me voilà donc partie pour 25 jours sans montre, heureusement que le GPS donne l’heure. Ce qui m’inquiète plus c’est que si mon réveil tombe en panne je n’en aurais pas d’autre. De toute façon c’est comme ça et la chance est avec moi, tout le monde ayant volé le départ le comité rappelle les bateaux et relance une nouvelle procédure. Cette fois je suis bien mieux placée, fidèle à ma stratégie habituelle qui m’avait si bien réussi à la Rochelle : je pars quelques dizaines de secondes après le top départ au ras du comité ce qui me permet d’éviter d’être enfermée dans un énorme groupe de bateaux, déventée avec de gros risques de dégâts sur les bateaux. Ce qui ne manquera pas d’arriver, au moins trois bateaux rentrent au port suite à des collisions.

Nous tirons des bords jusqu’à la bouée de dégagement, le soleil fait son apparition mais l’île reste désespérément couverte, je ne la verrai jamais dans son ensemble. Puis au passage de la bouée c’est le moment de mettre le cap… sur le Brésil ! Non j’exagère, le premier waypoint est en fait au Cap Vert car nous avons l’obligation de traverser l’archipel. Le GPS affiche 1025 milles, un bon bout de chemin… Les premières options se dessinent immédiatement car certains abattent (s’éloignent du vent et de la route directe) tandis que d’autres comme moi choisissent de serrer le vent en collant à la route théorique. Je suis toujours aussi stressée, je me maudis de m’être fourrée dans un pareil guêpier alors que je pourrais être tranquillement en vacances, et de belles vacances vu le prix de la plaisanterie !! Néanmoins on ne se refait pas et je suis quand même contente de passer la bouée devant tous mes copains (j’aperçois derrière moi le Roi du Matelas, Gaël, Manu, et je sais que Dominique est loin derrière car il a volé le second départ et doit refaire le tour de la ligne). Tout de suite je m’enquiers des options de chacun, Manu et Mathieu abattent, Gaël reste sur la même option que moi sans que nous ne nous soyons concertés. Devant moi Yves le Blevec file tout droit ce qui me conforte dans mon choix, s’il est là c’est que l’option n’est pas si mauvaise car lui a été routé par un professionnel avant le départ.

Je n’ose pas quitter la barre, Gaël n’est pas loin derrière et me sert de repère de vitesse. Je me concentre au maximum pour ne rien céder, je n’ai pas envie d’être déjà dans les derniers comme lors de la première étape suite à mon passage à l’eau. Je n’arrive toujours pas à avaler quoi que ce soit. Les heures passent, les positions se maintiennent. Première vacation radio, tout va bien à part toujours ce stress intense dont je pensais me débarrasser à la première bouée, peine perdue, il est toujours là. Le bateau avance bien, la pétole lui plait de même qu’à moi. La nuit tombe, le vent mollit peu à peu jusqu’à devenir quasi nul. Il n’y a absolument aucune lune, pas une lumière car on est déjà trop loin de Madère, juste les feux de mât des bateaux voisins (entre autres Thomas sur son Petit Citron Vert, voisin de ponton à l’escale et Gaël) et les éclats de lampe de poche de ceux qui peaufinent leurs réglages. On n’y voit absolument rien, la nuit est totalement noire. Dans ces conditions il est vraiment difficile de barrer. Plusieurs fois le génois passe à contre et je fais un tour sur moi-même. D’habitude j’aurais gardé la barre toute la nuit pour grappiller quelques milles, ou même un seul mille mais je retiens la leçon de la première étape. Il ne faut pas accumuler dès le départ un énorme déficit de sommeil car ensuite la pente est terrible à remonter. Et en l’occurrence il s’agit de s’économiser car la route est longue ( !) et de dures conditions sont attendues la nuit suivante. Je file donc me coucher et dors 5h soit mon temps normal de sommeil prévu sur 24h. Evidemment je ne dors pas d’une traite et me réveille régulièrement voir ce qu’il se passe. Il semblerait au vu des changements de couleurs des feux environnants (rouge qui devient vert puis repasse rouge etc…) que je ne sois pas la seule à faire régulièrement des tours sur moi-même ! Il y a du plancton phosphorescent à la surface de l’eau c’est magnifique. Lorsque le bateau crée des remous (en particulier vers les safrans et le tableau arrière ainsi qu’à l’étrave) la surface de l’eau s’illumine. C’est magique et magnifique. Cela arrive régulièrement mais cette nuit là avec cette obscurité c’était particulièrement féerique. Plaisir solitaire car il est impossible de filmer le phénomène, en tout cas avec mon appareil photo pour qui tout ça reste bien trop sombre.

Dimanche 7 Octobre

Au petit matin je ne vois plus grand monde ce qui a le don de me stresser à nouveau alors même que le repos de cette nuit et le plancton m’avaient apaisée. Par ailleurs on n’entend déjà plus de bateaux accompagnateurs à la vacation du matin, je ne pensais pourtant pas être si loin. Marcel for Ever plaisante sur les ondes comme souvent, avec toujours le ton juste, ça détend l’atmosphère et c’est bien agréable. Le seul soucis c’est qu’il n’y a pas de soleil ce qui nuit au chargement des batteries. Je suis toujours au près dans du vent faible. A la vacation radio de 11h TU le premier classement de cette seconde étape tombe et là, stupeur, je suis 5ème et Gaël est 8ème. Je n’y crois pas avant de réaliser que je fais aujourd’hui la meilleure place de toute ma Transat, je suis réaliste. Etant partie sur la route directe je me suis bien rapprochée du but tandis que ceux qui ont sorti leur gennaker concèdent des places pour mieux les reprendre ensuite. Peu importe, je suis 5ème et c’est la classe !

L’après midi le vent tombe complètement passant de faible à nul. Les dauphins viennent me rendre visite pour me distraire, c’est chouette, la nature y met du sien. Et moi la pétole ne m’effraie pas, les années d’entraînement sur le lac d’Annecy puis en Méditerranée ont su forger ma patience. Ce qui n’est pas la cas de tout le monde, à la VHF certains commencent à péter les plombs sur le thème « Vous pensez qu’à l’Est -l’autre option- ils ont touché du vent ? » ou « Là c’est sûr on vient déjà de se prendre une branlée ». Certes on doute tous, le routage qui menait vers l’Est prévoyait effectivement un retour plus précoce du vent mais il y avait quand même une énorme bulle à traverser pour tout le monde. Et pour moi la « branlée » elle est à venir pour ceux qui traverseront les Canaries.

A force de battre au gré des vagues et en l’absence de vent une couture de génois (sur la chute en fait) commence à s’abîmer sur une barre de flèche (dans le mât). J’affale pour poser de l’insigna, sorte de scotch à voile, afin de la protéger avant qu’elle ne cède bêtement. Vue l’humidité ambiante tout ça tient au moins cinq minutes avant de s’arracher. Sans m’énerver je réaffale et j’attaque cette fois avec les grands moyens, au bas mot quatre épaisseurs de scotch type « gray tape », du costaud. Là encore j’ai retenu la leçon de la première étape, il s’agit de préserver à tout prix le matériel et la moindre casse peut être fatale donc je ne laisse rien en suspend et compte bien préserver le bateau pour arriver à bon port. Durant cette réparation qui est en fait plus une précaution j’ai une immense pensée pour mon grand père, spécialiste du scotchage. Je me dis qu’il serait fier de moi, je perpétue le savoir-faire familial !! Au bout d’un quart d’heure la voile est horrible mais je suis convaincue que ça va tenir et ce sera effectivement le cas. Ci-dessous une photo prise plus tard par Gaël où l’on voit bien le renfort en scotch…

Renfort de génois

En fin d’après-midi le vent tourne et nous sortons les spis. Nous formons un petit groupe sympa avec Gaël, Thomas et son citron et Pierrick sur sa Banane. Ca donne en VHF « La banane, la banane pour le citron tu me reçois ? » C’est très drôle. Je suis toujours stressée car je sais que le vent doit arriver dans la nuit mais je fais avec.

On passe la nuit sous spi, le vent monte progressivement mais rien de bien méchant.

Lundi 8 Octobre

Durant la matinée première avarie. Brutalement le vérin, qui est celui que j’ai réparé à l’escale, se coince en butée courte. La tige ne ressort plus, elle est coincée à l’intérieur. Le temps que je comprenne de quoi il retourne je fais un magnifique départ à l’abattée, empannage, GV dans la bastaque, spi en vrac, un festival. Je remets le bateau d’aplomb, remet le pilote sans bien comprendre et rebelote. Je me précipite à l’intérieur pour attraper l’autre vérin (celui qui m’avait déjà servi à la première étape après l’avarie) et remplacer celui qui reste coincée. Gros coup au moral, j’ai l’impression que l’histoire se répète continuellement et que ça recommence comme à la première étape. A peine partie et j’ai déjà un vérin hors service, ça me mine le moral. Je m’effondre, les larmes aux yeux et il me faut un grand moment pour récupérer et redresser la tête.

Le vent monte, je passe sous petit spi et prend un ris dans la GV. Le soleil brille (donc les batteries se chargent), du coup j’en profite pour dormir, de toute façon j’en ai besoin pour me remettre de cette histoire de vérin. A ce moment là Fabrice sur son proto Hakuna Matata me double sous spi, en surfant, l’image est magnifique. J’aurai voulu pouvoir filmer son passage car c’était vraiment très beau, avec une lumière rare mais après le coup du pilote je n’ai pas trouvé le courage de mettre l’appareil dans son boîtier étanche et de ressortir filmer. J’en suis vraiment désolée pour Fabrice avec qui j’avais sympathisé chez le soudeur à Madère ( !) et à qui j’aurai bien voulu donner ces images. On discutera régulièrement à la VHF jusque dans la nuit.

Gaël n’est pas loin non plus sous GV haute et grand spi. Ce qui est marrant c’est qu’on va à la même vitesse malgré la différence de voilure. Nos bateaux ne sont pas du tout pareil, l’arrière du sien est beaucoup plus large donc il peut conserver plus de toile plus longtemps que moi, sans pour autant que cela apporte forcément un avantage en terme de vitesse. Par contre ça lui évite quelques manœuvres.

Vers midi on aperçoit Palma, enfin le sommet de Palma le reste étant intégralement dans les nuages, à tel point que Gaël ne se verra Palma qu’en fin d’après-midi !! Je n’ai pas pris de photo car je pensais que ça ne rendrait rien, Gaël (dont l’appareil est étanche ce qui facilite un peu l’opération) l’a fait, voici ce que ça donne. Si c’est pas dommage de se déplacer jusque là-bas pour voir ça !

Palma

En milieu d’après-midi le vent monte fort, franchement fort, tandis que l’on contourne les Canariesnpar l’Ouest, raisonnablement au large. 20 nœuds établis, puis 25 nœuds. La mer monte elle aussi, les vagues deviennent grosses. Toujours sous petit spi je vais vivre quatre heures d’anthologie, les quatre meilleures heures de la transat, celles avec les meilleures sensations, des heures qui vous rappellent ce que vous êtes venu chercher, qui donne le sourire et une pêche d’enfer, qui font peur aussi mais de la peur qui vous donne des frissons de plaisir, comme lorsque gamin on jouait à se faire peur en imaginant le loup sous le lit le soir en s’endormant. Gaël et moi sommes à vue et sommes deux gamins. De temps en temps je hurle, toujours comme une gamine sur un tobogan. Ce qu’il y a de bien dans le solitaire c’est que l’on peut faire ce que l’on veut, il n’y a personne pour se moquer de vous, personne pour vous juger. Vous pouvez donc dévaler une vague en criant « Tarzan la banane !!! » (comment ça ça sent le vécu ?!!) si ça vous chante, personne ne vous toisera avec un regard affligé. Et c’est vraiment le bonheur. Les surfs à plus de 14 nœuds se multiplient, pendant un bon quart d’heure je suis constamment au dessus de 11noeuds, c’est la folie. Le bateau est transformé en geyser et moi je suis assise sur mon tapis volant, le sourire jusqu’aux oreilles.

Cependant une petit voix me murmure à l’oreille que mon tapis est en fait ma maison, qu’il serait bon de songer que je dois l’amener au Brésil, et que pour cela je vais devoir encore y vivre un peu, manger, répondre aux vacations, boire, aller aux toilettes. Et tout ça pour le moment c’est strictement impossible. Impossible de lâcher la barre ne serait-ce qu’une seconde. Je sais que le vent va encore monter et que plus j’attends plus l’affalage va être chaud, plus je le redoute, plus je fais semblant de ne pas voir que tout ça doit nécessairement prendre fin, plus le vent monte etc… Et ce qui devait arriver arriva, une grosse rafale à 30 nds suivi d’un départ au tas majestueux. Je tente de remettre le bateau droit rien n’y fait, j’insiste et le bout qui retient la poulie de spi explose littéralement. Là je connais le topo, j’ai déjà donné durant la première étape et la fameuse nuit où j’ai cassé mon bout dehors. Pourtant j’avais mis de la sangle toute neuve mais bon par 30 nds il faut s’y faire on ne peut pas faire claquer son spi, il y forcément quelque chose qui pète, c’est déjà une bonne chose et une grande chance que ce ne soit pas la spi lui-même. Devant l’urgence de la situation je ne redoute plus l’affalage. Le bateau toujours au tas je descends ramasser tout le bazar avec l’air du gamin à qui l’on vient de retirer son jouet.

Ce qui drôle c’est que la même rafale atteint Gaël exactement au même moment et lui aussi décide d’affaler sans aucune concertation, on n’avait pas vraiment les moyens de discuter. Par contre une fois la situation maîtrisée on discute de la suite, on est joueur. Cependant je ne tiens pas à tout casser, ça me rappelle trop une certaine nuit, je renvoie donc le génois sur le bout-dehors, en guise de petit gennaker. Bien sûr il s’agit d’un génois spécialement conçu pour ça, et il se fixe à mi bout-dehors. Gaël lui tente le tout pour le tout et envoie son gennaker ce qui me parait un peu osé. Et c’est reparti, le bateau est bien équilibré et surfe à grande vitesse. Mais comme le génois est trop vrillé la chute bas et au bout d’un moment je crains d’une part d’abîmer le génois et d’autre part de fatiguer le gréement. J’en parle à Gaël qui entre temps a troqué son gennaker contre le génois comme moi et tous les deux nous trouvons que le jeu n’en vaut plus la chandelle, il faut encore réduire. La mer est devenue très mauvaise, hachée, désordonnée. Le vent souffle fort avec de fréquentes rafales à 30 nds.

Je décide d’affaler mon génois avec la même technique que mon ancien gennaker sans enrouleur, c’est-à-dire au vent en abatant bien, comme ça il ne risque pas de passer à l’eau. Enfin c’est ce que je croyais. Le fait est que je n’ai pas assez abattu et que l’on ne peut pas choquer d’amure car il n’y a pas d’amure, le génois est fixé à mi bout dehors avec un mousqueton. Bref le génois passe à l’eau au vent vers l’étrave et forme un genre de sac sous l’eau. Avant de tout péter je largue le mousqueton et la drisse. Le génois passe alors entièrement sous le bateau sans se prendre sous la quille car j’ai largué les bons côtés (réflexe ou chance, j’opterais plutôt pour la deuxième option) et traîne derrière lamentablement pendu à l’écoute, plutôt loin. Là encore sur le moment je n’ai pas le réflexe de me mettre face au vent mais avec le recul je pense que c’était impossible à cause de l’état de la mer. Je file donc à bonne vitesse sous GV 2 ris seule avec mon génois en guise de filet de pêche. Je ne veux pas et ne peux pas me permettre de perdre mon génois à ce moment là de la course. D’abord car je vais en avoir beaucoup besoin dans et à la sortie du pot au noir. Ensuite parce que ça coute très cher, qu’il est quasiement neuf et que je l’ai payé de ma poche. Comme dans les cartoons je visualise mon chèque de 1000€ pendu au bout de cette écoute. Il faut se battre pour le récupérer il n’y a tout simplement pas d’autre choix, pas d’autre possibilité et personne pour m’aider. Je winch progressivement la bête, ce qui est épuisant car pour les connaisseurs je n’ai pas de self tailing. Mais mes efforts sont recompensés et le coin de la voile remonte à bord. Il me reste encore à hisser tout le reste mais ça tient le coup et bientôt l’intérieur de mon bateau est envahi de voiles trempées, entre le spi et le génois… L’eau dépasse le niveau du plancher c’est assez désagréable je patauge.

Durant la nuit le vent tourne puis mollit à cause l’effet des îles. Fabrice nous conseille de repartir un peu plus dans l’Ouest pour nous dégager des Canaries car lui-même est dans du vent assez faible avec toujours cette mer hachée. Gaël, qui commence à souffrir un peu du mal de mer, oblique légèrement, je me promets de faire de même dès que le vent mollira un peu.

C’est sans compter sur ce cher Bob qui n’en rate pas une. Subitement la tige de vérin se désolidarise du corps et le moteur tourne dans le vide. Avant même de m’énerver je comprends que c’est la même panne que celle que j’ai déjà eu à la première étape, revoilà le coup de la clavette de chez raymarine. Sauf que cette fois je n’ai pas de vérin de secours près immédiatement pour secourir le vérin de secours. Je suis donc obligée de me mettre à la cape (m’arrêter et me laisser dériver) le temps de démonter dans le noir le vérin de Simon, changer la clavette, remonter le vérin et le réinstaller. C’est mieux que dans les films ou les truands apprennent à démonter et remonter les fusils les yeux fermés, moi je me spécialise dans le vérin ST 4000.

Lorsque j’ai fini de réparer je remets le bateau en route mais c’est trop tard, Gaël et Fabrice ne sont plus à portée de VHF, ils sont trop loin devant. En fait je saurai plus tard que Gaël est surtout trop à l’Ouest pour m’entendre.

Durant la nuit il y a de sérieuses rafales qui m’obligent à passer sous GV 3 ris seule.

 La suite dès que possible…

Quelques jours à Salvador de Bahia

Vendredi 2 novembre 2007

Je me doute que mon récit est attendu mais pour le moment je n’ai pas eu (pris) le temps de taper tout ça. Il faut dire qu’il s’en passe des choses à Salavador où nous sommes traités comme des princes et nous nous complaisons dans l’attitude du touriste en voyage organisé, ça fait du bien des fois.

 

Lundi soir nous avons finalement trouvé un hôtel. Sur le moment j’ai été terriblement déçue car nous avons attendu 1h dans un hall d’hôtel complet, le propriétaire ayant un ami qui avait lui aussi un hôtel et qui allait arriver très vite… Une heure plus tard nous avions enfin notre chambre, au 7ème étage sans ascenseur. Ca a l’air tout bête mais après 3 semaines de mer où l’on marche au maximum cinq mètres sans s’arrêter mes jambes étaient quasiement incapables de me porter jusque là-haut! En plus nous avons très mal aux genoux, il semble que ce soit la maladie des ministes, à force d’être d’une part plié en quinze dans le bateau, et d’autre part en appui sur les jambes tendues lorsque le bateau gite ce qui a été le cas 5 jours vers Fernando lorsque nous faisions du près bien humide. Tout ça passe avec le repos je vous rassure. Néanmoins cette montée d’escalier conjuguée avec les suivantes m’a donné des courbatures aux mollets monstrueuses jusqu’à hier soir!

Chambre d’hôtel

Ensuite première douche tant rêvée, tant attendue… froide! Au bout de quelques minutes j’ai trouvé une bonne combine pour chauffer l’eau, faire couler l’eau froide au lavabo! Ouf car après 23 jours sans douche ni shampooing il y avait du boulot. Et là nous avons été victimes du décalage horaire. En effet sur l’eau je vivais avec le soleil. Je me levais avec le soleil et profitais de la nuit pour me reposer, contrairement à la première étape où j’avais beaucoup moins dormi. Sauf qu’ici le soleil se lève à 5h du matin et se couche à 17h! Du coup à 20h je me suis endormie comme un bébé pour me réveiller 13h plus tard et me ruer sur le petit déjeuner car j’avais carrément raté le repas du soir.

Petit déjeuner excellent aux saveurs locales (mangue, ananas, beignets de bananes, jus de papaye, d’orange ou de fruits de la passion…) qui m’a réconciliée avec l’hôtel puis nous sommes retournés au port accueillir les concurrents suivants, notamment Fred sur son Surf Rider Foundation qui a eu l’immense bonheur de jeter ses panneaux solaires volants par dessus bord (comme moi à la première étape) entre les Canaries et le Cap Vert ce qui l’a contraint à l’escale. A chaque arrivée tout le monde passe à l’eau, je n’y ai pas échappé.

Nous avons aussi visité un peu le Pelhourino, quartier très touristique et coloré de la ville haute. En effet Salvador s’étend sur une colline avec des quartiers bas près du port et des quartiers hauts auxquels on accède via un ascenseur au tarif incroyable de 1 centime d’euros!

Elevator     Fort de Salvador de Bahia     Port de Salvador

Le soir nous avons mangé dans un restaurant au kilo, c’est à dire qu’ils pèsent votre assiette, avec les Mathieu du Super Calin Gaël et Dominique, un vrai repas de propriétaire de cagettes diront certains, nos bateaux étant en bois.

Le lendemain nouvelle balade dans la ville, un peu d’internet, arrivée de Bertrand, un excellent moment, début de rangement de bateaux et nous voilà partis par la mer en bateau moteur vers un restaurant les pieds dans l’eau, invités par l’état de Bahia. A l’arrivée distribution de collier, Caipirinha (le cocktail local) à volonté, beignets en tout genre, buffet délicieux et spectacle de danses traditionnelles dont voici une vidéo prise par Gaël. Super ambiance.

 

Hier à 10h nous avions rendez-vous pour un briefing cargo, faudrait pas croire qu’on est en vacances quand même! Nos bateaux rentrent en France par cargo moyennant la modique somme de 5700€. J’ai de la chance le mien part en premier. Il sera donc démâté le 7 (avant c’est interdit car les bateaux doivent rester dans le port pour l’animation) puis gruté le 8 pour un départ aux alentours du 15. Il arrivera début Décembre à Fos sur Mer. Ensuite j’ai commencé à rincer les voiles et ranger l’intérieur du bateau, apporté les habits à la laverie, fait les formalités de douanes pour Félibre et pour moi et voilà qu’il était déjà l’heure de l’apéro.

Eh oui ici l’apéro commence tôt car d’une part il fait nuit tôt et d’autre part le soir il est vivement déconseillé de rentrer tard, trop dangereux. Du coup à 17h nous voilà dans un savero, genre de gros voilier traditionnel qui a bien sûr pris la mer… au moteur! Deux heures de balade dans la baie de Tous les Saints avec bien sûr… Caipirinha à volonté et beignets succulents! Cette fois c’est Sergio, le responsable du retour cargo des bateaux, qui régalait et là encore l’ambiance était excellente.

Bateau traditionnel brésilien          Façades du Pelhourino

Il reste encore pas mal de rangement sur les bateaux, il y a beaucoup de choses à démonter en prévision du transport mais il est difficile de se motiver, en particulier avec la chaleur qu’il fait à l’intérieur. L’eau du port est rafraichissante mais ça n’avance pas bien vite. Ensuite il faudra aller visiter les somptueuses plages que nous avons longées avant d’arriver puis peut-être le parc national à 400km dans les terres.

On fait également le tri dans les photos et les vidéos, on commence à penser au récit mais là encore ça prend pas mal de temps. Ne vous découragez pas c’est promis ça viendra!