Tout est dans le titre, joyeux Noël à vous tous, je sais que vous êtes finalement assez nombreux cachés derrière vos écrans à lire discrètement mon récit…
Pour ma part j’ai attendu Noël pendant des jours, bien que ça ne soit habituellement pas ma période favorite de l’année. Durant la Transat j’ai très souvent pensé à ce moment où j’allais enfin retrouver ma famille, notamment mes grands-parents que je n’ai malheureusement pas pu voir depuis un an pour cause de préparation de mini. Je vais aussi revoir un peu mes montagnes ce qui n’est pas pour me déplaire car contrairement à ce qu’on pourrait penser je ne suis pas toujours tournée vers la mer.
Enfin j’ai un petit cadeau pour vous faire patienter jusqu’à l’année prochaine, soyons honnête il n’est pas moi! Il s’agit du film de la Transat de David Sineau, 2ème de la Transat en proto sur son Bretagne Lapins, que vous trouverez ici. La qualité n’est pas très bonne mais le contenu est génial, particulièrement la deuxième moitié. Moi ce que j’ai apprécié dans cette vidéo c’est que l’on y trouve les bons et les mauvais moments et l’on découvre que même les pros, les supers bons, ont des moments de faiblesse, de doute, de casse, d’erreur de manoeuvre, de désespoir. Bref, toutes proportions gardées, ils sont “comme nous”, humains. Vous y retrouverez donc les supers conditions avant les Canaries, la baisse de régime générale juste après (on a tous nos limites, il mollit pendant quelques heures, moi pendant une journée…), la chaleur, le Pot au Noir avec cette image que je conserverai toute ma vie du rideau noir juste derrière avec le ciel si bleu devant, la déception quand on croit en être sorti alors que ça repart pour un tour, les litres d’eau qui s’abattent sur nous dedans, le drame de l’explosion de gennaker et la frustration que ça entraîne (que j’ai bien connue avec le coup du gennaker mais aussi du bout dehors à la première étape), les charmes du chalutage, les joies des oiseaux visiteurs, les mains totalement blanches à cause de l’humidité, le stress des cargos, bref, vous y retrouverez toutes les Transat, si différentes et si semblables… Merci David pour ce témoignage vraiment sympa.
Je ne résiste pas à l’envie de vous montrer ci-dessous une mère Noël brésilienne, début Novembre dans un immense centre commercial. Arrivant de la Transat, avec une température de 30°, en Novembre, ça a été un peu le choc! Et là-bas ce sont les filles qui s’y collent, en jupe et T-Shirt rouge. Pour la barbe blanche on repassera!
Dernier chapitre du récit, enfin! Je pense qu’il y aura une conclusion, elle est déjà en préparation dans mon esprit mais ne viendra peut-être qu’après les fêtes. Il y aura également d’autres vidéos de Félibre prises sur l’eau par Gaël. Soyez patients…
Jeudi 25 Octobre
Le bateau tape toujours autant. Gaël en a marre, moi aussi. Et on n’est pas les seuls ! A la VHF hier nous avons réussi à capter Matthieu Guillon-Verne qui discutait avec Dominique Barthel. Notre première pensée est donc que Dominique n’est plus très loin, c’est réjouissant car il nous avait quand même bien semé entre les Canaries et le Cap Vert. D’après ce que l’on entend de la conversation Matthieu trouve que ce temps est pénible et en a ras le bol d’être trempé. Nous on est content, tout le monde est dans la même situation peu agréable mais on avance plus vite, vraisemblablement en tirant au plus court. D’ailleurs aujourd’hui on ne les entend plus. Pendant deux jours pour être sûr de bien passer Fernando en un bord on a suivi une route un plus Est que la normale, mais depuis qu’on a passé Fernando on est reparti sur la route directe dont je ne me sépare que très rarement ! La conclusion est donc simple, les autres sont plus à l’Est que nous et vont par conséquent faire une route plus longue car la côte brésilienne tourne vers l’Ouest, on est à l’intérieur du virage. Voilà une excellente nouvelle.
Côté confort c’est toujours la catastrophe. Tout est trempé, le matelas, l’oreiller, le ciré, l’intérieur du bateau, le stylo refuse d’écrire il faut faire appel au bon vieux crayon à papier, pas trop taillé pour ne pas déchirer la feuille. Aller aux toilettes devient une véritable expédition ce qui m’amène à moins boire le jour tout en compensant la nuit. En effet la journée je suis dehors ce qui signifie qu’il faut d’abord que je mette le pilote, que je rentre toute dégoulinante puis que je quitte le haut de mon ciré, que je baisse mon pantalon, que je rentre le seau, fasse mes petites affaires, sorte le seau avant qu’une catastrophe ne se produise, renfile bas et haut de ciré et ressorte. Le tout sur un plancher en bois devenu une patinoire à cause de l’eau, dans un bateau dans lequel on ne tient pas debout, qui penche de 30° et saute dans les vagues tel un poisson volant ayant atterri sur le pont. Réjouissant programme. La nuit c’est un peu mieux car d’une part je suis dedans et d’autre part j’ai eu le temps de m’égoutter ! Et je ne suis pas forcément obligée de renfiler le haut de mon ciré. Je me doute que mon organisme ne va pas apprécier longtemps d’être hydraté uniquement la nuit mais pour le moment je ne vois pas d’autre solution.
Je commence à être couverte de boutons et ça m’inquiète. Voilà plusieurs jours que je ne peux pas quitter mon ciré et que je suis trempée en permanence puisque le pantalon n’est plus étanche. Sous mon ciré j’ai un collant -trempé lui aussi bien évidemment- et je n’ai pas particulièrement chaud. J’hésite à le quitter pour diminuer les frottements, je me dis que ça va peut-être aider ma peau à respirer mais ça risque de me refroidir. Je décide de le garder.
Côté visage on pourrait penser que ça va mieux puisqu’il est à l’air mais la situation n’est pas formidable non plus. L’eau s’évertue à ôter la crème solaire et je suis couverte d’une sacrée couche de sel. Comme je ne porte plus mes lunettes de soleil j’ai des coups de soleil sur les paupières habituellement protégées, d’autant plus que je garde les yeux mi-clos pour éviter sel et soleil. C’est franchement douloureux. Donc désormais c’est crème solaire même sous les sourcils ! Et j’ai trouvé une bonne méthode pour apaiser tout ça. Je vaporise de l’eau à l’aide d’un brumisateur que je me félicite d’avoir emporté. L’eau ruisselle en emmenant le sel et je m’essuie ensuite avec une serviette propre. La nuit je mets de la crème hydratante.
Ce qui est étrange c’est de voir à quelle vitesse une situation peut se dégrader. En effet durant tous ces jours de mer, que ce soit la première ou la deuxième étape je n’ai eu aucun problème de santé, aucun ennui. Je n’ai pas utilisé de produit à part la crème solaire et le stick à lèvres. Et trois jours de conditions certes inconfortables mais tout à fait maniables ont fait des ravages sur le plan de la santé. L’humidité est vraiment quelque chose de terrible.
Autre exemple les pieds. Depuis les Canaries je navigue pieds nus car lorsque j’ai quitté mes bottes à la fin du coup de vent j’avais la peau des pieds qui partait par plaques, impressionnant. J’ai décidé de faire sécher tout ça au soleil ce qui a très bien marché en quelques jours. Je n’ai pas pour habitude de naviguer pieds nus, surtout lorsque les conditions sont agitées car il y a de fortes chances de se casser un orteil ou de s’ouvrir le pied sur quelque chose. Néanmoins je ne vois actuellement pas d’autre solution ; j’ai déjà essayé les bottes avec le résultat qu’on connaît et je n’ai que des chaussures de pont type basket qui, une fois mouillées, donnent le même résultat que les bottes. Donc je reste pieds nus en faisant attention lors de mes déplacements. La figure classique consiste à s’écraser les orteils au fond du bateau après avoir glissé sur le plancher mouillé ce qui m’a valu quelques frayeurs et douleurs mais je résiste. Une autre bonne surprise est de mettre le pied sur l’anneau pour la fixation de la ligne de vie qui est caché quelque part sous les bouts (cordage) dans le cockpit. Une fois ces quelques pièges repérés ça va bien et j’arriverai sans encombre à Salvador. Ce à quoi je ne m’attendais pas du tout par contre c’est de voir mes ongles des mains comme des pieds s’arracher tous seuls. L’eau les ramollit à un point à peine imaginable et lorsqu’ils frottent simplement contre quelque chose ils se détachent. Sur les mains c’est terrible car ils sont maintenant presque arrivés à la moitié de leur longueur normale. D’ailleurs mes mains sont blanches, pas de froid mais comme si la peau était morte. A chaque fois je crois que c’est la corne qui s’en va mais non, c’est bien la « vraie » peau, bien attachée, juste toute blanche. Un peu comme lorsqu’on garde un pansement trop longtemps. Ca fait un drôle d’effet. Je n’ai pas pensé à les prendre en photo mais j’aurais dû car une journée après être arrivée à terre tout cela a disparu, la couleur normale est revenue. Pour les ongles il a fallu attendre beaucoup plus longtemps qu’ils repoussent et surtout se recollent à la peau. Incroyable.
A part ces constations édifiantes sur les effets de l’eau sur l’homme (n’est pas poisson qui veut) tout va plutôt bien. Le bateau tape dans les vagues mais la vitesse moyenne n’est pas si mauvaise, on continue à espérer que cette dépression va finir un jour par nous laisser tranquilles. Et les météorologues nous donnent un peu d’espoir.
Il semblerait que les poissons volants n’apprécient pas tellement plus que nous l’état de la mer. Les petits poissons, sans doute les alevins, sont emportés par les vagues et déposés sur le bateau. L’eau ruisselle ensuite de partout et les poissons avec. Généralement ils se coincent quelque part et meurent. Il est impossible de s’en rendre compte sur le moment car ils sont tout petits, quelques centimètres, et on ne les entend pas. Par contre on les retrouve, en bouillie dans une poulie, coincés au fond d’un sac à bout, cachés dans les replis de mon paréo, bref ils envahissent tout le bateau, y compris les voiles et c’est une infection.
Ci dessous quelques photos prises par Gaël ce jour.
Vendredi 26 Octobre
La nuit a été bonne, la mer commence à s’organiser, les vagues sont mieux formées, presque toutes dans le même sens. Le bateau tape bien moins ce qui apporte un peu plus de confort et moins de stress quant à la tenue du mât. J’ai finalement quitté mon collant devant l’ampleur du désastre. J’ai des boutons partout sur les bras et les jambes, en particulier au niveau des coudes, genoux, hanche et fesses. Là c’est clair, je peux à peine m’asseoir, je me tartine de crème mais ça ne soulage que très peu. Je mets longtemps à comprendre d’où viennent les boutons aux hanches lorsque je réalise qu’en fait c’est la nuit qu’ils se forment, lorsque couchée sur le dos ou le côté mon corps frotte sur les parois. Les traîtres… D’autres font également leur apparition sur mes doigts et ça commence à être très démoralisant. Je me dis qu’il ne va pas falloir que cette situation se prolonge trop car je vais vraiment arriver dans un sale état. J’imagine déjà les photos de l’arrivée couverte de boutons, sans ongles, la classe !
Heureusement pour tout le monde, car les autres ne sont pas tellement en meilleure forme, Gaël barre même debout (Laurent ça te rappelle quelque chose ?!), on sort doucement de la zone d’influence de la dépression. Les vagues rincent moins souvent le pont, on est désormais à 500 milles de l’arrivée, c’est la dernière ligne droite, ou plutôt la dernière courbe ! Je commence à penser à l’arrivée et envisage une ETA (Estimated Time of Arrival) pour lundi soir.
L’autre bonne nouvelle c’est que nos balises fonctionnent encore. En effet depuis quelques jours les rangs des E-Tracks sont décimés, environ 80% d’entre elles ont cessé d’émettre, en commençant par le début de la flotte. Je suis ravie d’entendre que la mienne marche encore car je sais que pour ma famille c’est important. Grâce à elle ils savent où je suis et suivent ma progression. J’imagine bien que, voyant les autres en panne, ils ne s’inquiéteraient pas si la mienne venait à s’arrêter mais c’est toujours plus rassurant de voir que le petit point avance sur la carte…
Les prévisions météo du jour nous annoncent que le vent va tourner vers l’Est ce qui devrait nous permettre de sortir les gennakers. Du reste c’est ce qu’on nous avait « vendu » depuis le début : plusieurs jours de gennaker le long des côtes du Brésil. On était même censé s’ennuyer tellement il n’y aurait rien à faire tous les uns derrière les autres à la même vitesse sur la même route. Foutaises ! Le vent refuse au contraire et nous revoilà au près. Il mollit aussi. Mon timing pour lundi en prend un coup, le moral également. Les boutons eux continuent à sortir…
Bien que je n’avance pas à la vitesse espérée les conditions ne sont pas si mauvaises, juste décevantes par rapport à ce dont on nous avait parlé. Néanmoins on est sur la route directe, il s’agit juste de contourner la « bosse » brésilienne avant de filer droit sur Salvador. Là il faut faire un choix : on peut soit raser la côte en tirant au plus court, soit rester plutôt au large, avec une route a priori un peu plus longue. Le problème de passer près des côtes ce sont les pêcheurs. En effet il va y en avoir beaucoup alors qu’au large, comme les fonds descendent très rapidement il n’y en aura pas. Moi les pêcheurs ne m’inquiètent pas, il suffit de faire une veille attentive et de ne pas dormir plus de vingt minutes à la fois. Et je trouve un peu dommage de faire du chemin en trop juste pour ça. Il parait qu’il y a aussi un problème de courant mais je n’ai pas tellement d’informations à ce sujet, j’opte donc pour la côte. Normalement on devrait la voir apparaître un peu avant Recife.
La nuit tombe et quelques heures plus tard la lune se lève, pleine, elle éclaire un maximum. Je parviens quand même à distinguer au loin un halo lumineux, c’est forcément la ville de Recife. Beaucoup plus près je vois un feu blanc. Serait-ce un autre mini ? J’appelle Gaël pour connaître sa position, et essayer de situer un peu son feu. Il y en a maintenant quatre et à la VHF aucun autre mini ne répond à mes appels. Ce sont donc des pêcheurs, je découvre avec étonnement qu’apparemment ils n’ont pas de feux de couleur, simplement un feu blanc. Il n’y a donc pas moyen de savoir comment il se déplace sauf à les regarder fréquemment. La nuit est par conséquent rythmée par les feux blancs, toujours au près mais au sec désormais. Cela me fait plaisir de voir des pêcheurs, même si c’est un souci de plus à gérer. En effet à part les autres ministes c’est la première présence humaine depuis trois semaines à part quelques cargos dont on ne se sent pas franchement proche ! Trois semaines durant lesquelles je n’ai pas croisé un seul bateau en dehors de la course. Pas un voilier, ni aux Canaries (le temps n’incitait pas tellement à la croisière il est vrai) ni au Cap Vert. Absolument rien en dehors de quelques cargos. On entend même parler en portugais sur les ondes de la VHF, ça fait chaud au cœur.
Le halo de Recife est maintenant une longue succession de petits points. Puis une immense étendus de lumière. Mais vraiment immense. Je n’imaginais pas la taille de cette ville avant d’arriver est c’est impressionnant. Au lever du jour je n’en reviens pas : on est arrivé à New York ou quoi ? Des dizaines et des dizaines de building à perte de vue. Modernes. Je ne m’attendais pas du tout à ça et le contraste après tout ce bleu et les îles est saisissant. A vrai dire en pensant au Brésil je voyais plutôt de grands espaces, des forêts, des plages et des villes immenses certes, mais pas modernes. Grave erreur. Je n’ai pas pris de photo car lorsque le jour s’est levé nous étions déjà un peu loin et il y avait de la brume.
Samedi 27 Octobre
Aujourd’hui il fait grand beau, le vent tourne légèrement vers l’Est, la météo continue à annoncer une rotation plus franche. Le gennaker frétille dans son sac mais il est encore un peu tôt. Bien sûr le météorologue en prend pour son grade et les conversations tournent essentiellement autour de la médiocrité de ses prévisions. D’ailleurs Matthieu Guillon Verne que l’on réussit à nouveau à capter se joint à nous pour déplorer le manque de qualité des prévisions. Il faut être honnête, depuis le début elles sont au moins aussi souvent fausses que justes. On ne peut donc leur accorder aucun crédit et si l’on s’entête à les noter précieusement tous les jours c’est par acquis de conscience uniquement. Tout juste servent elles à nous démoraliser lorsqu’elles prédisent une direction tant attendue et qui n’arrive jamais. Bien sûr on en a discuté par la suite avec Denis Hughes, une fois arrivé, et d’après lui quel que soit l’opérateur les prévisions dans ces zones ne sont jamais bonnes ni précises, a fortiori lorsqu’une dépression perturbe le système des alizés. Au moins ça a le mérite d’être clair.
Je suis bien contente d’entendre à nouveau Matthieu et pressée de savoir comment il va après ces quelques jours de près bien galère et où il se trouve. Il est donc bien à notre Est, au large, et voit la côte sans distinguer réellement ce qui s’y trouve. Il capte Sigrid et Pierre qui sont derrière lui mais ne le reçoivent pas. On est ravi car leurs balises à eux deux sont mortes et jusqu’à présent nous n’avions plus leur position. Matthieu est devant nous, mais pas bien loin. Par contre étant plus au large il pourra peut-être sortir son gennaker avant nous car il aura un meilleur angle. Et ça, ça risque de faire très mal au classement car le premier qui sort son gennaker gagne immédiatement un nœud au minimum sur les autres, c’est-à-dire un mille toutes les heures… Sauf que Matthieu nous informe qu’une des pièces de son bout dehors est très tordue et risque de casser. Donc tant que le vent sera un peu fort il ne se risquera pas à sortir son gennaker. Qui par ailleurs est petit, ce qui m’a coûté très cher juste après le Cap Vert lorsque lui pouvait le tenir et moi non. Donc si l’on résume, tant que le vent est fort il ne peut rien faire et lorsque le vent aura mollit on aura de toute façon plus de toile que lui. La bataille promet d’être serrée et Gaël et moi sommes sur le sentier de la guerre, tels deux Indiens, prêts à bondir à la première saute de vent. Cette fois je suis vraiment bien décidée à ne rien lâcher, de toute façon si je casse je finirai comme la première étape au ralenti, avec le sentiment d’avoir tout donné. Cependant je promets à Matthieu de le rappeler si je trouve une solution pour sa pièce endommagée. Solution qui me vient dans l’après-midi. En réalité j’ai emmené cette pièce en double et suis prête à la lui donner s’il le souhaite. Mais il préfère finir avec ses propres moyens ce que je comprends. Désormais c’est sans remord que nous nous lançons à sa poursuite, il reste 300 milles, un véritable sprint final.
Pourquoi tout à coup tant de motivation et d’énergie ? Car tout d’abord c’est maintenant ou jamais, certains concurrents sont très proches et tout va se jouer dans un mouchoir de poche, ce qui va se vérifier à l’arrivée. Ensuite la terre est désormais toute proche en cas de gros pépins. De plus une avarie serait pénible mais ne retarderait pas tant que ça l’arrivée qui est dorénavant assez proche. Et surtout, après ces derniers jours passablement pénibles au près je rêve de surfs, de gennaker, de spi et de vitesses élevées. Il faut finir en beauté.
La côte défile, assez proche. Il y a plusieurs caps à passer ce qui fait que nous passons par moment près du rivage. Pas trop près quand même car nous n’avons pas les cartes de détails. Cependant nous ne sommes pas très inquiets car il s’agit en fait d’immenses plages de sable et le relief est peu élevé derrière, il n’y a donc pas de raison pour qu’un rocher immense se dresse sous l’eau à plusieurs milles du rivage ! Les paysages sont somptueux et ressemblent cette fois beaucoup plus à ce que j’imaginais. Juste derrière le sable la végétation est verdoyante, luxurieuse. L’eau est vert émeraude. Juste au dessus de la côte des nuages se forment, dessinant les contours du Brésil dans le ciel. Matthieu, Gaël et moi sommes heureux car cette fois le doute n’est plus permis, nous avons traversé l’Atlantique. Certes la course n’est pas finie mais quoi qu’il arrive nous aurons atteint le Brésil et fait une Transat en solitaire sur un bateau de 6,50m.
Assise au soleil, au sec je fais sécher mes boutons et suis ravie. En fin d’après-midi, ni tenant plus, j’essaie d’envoyer le gennaker mais ça ne marche pas du tout, il est encore trop tôt. Ce n’est que partie remise, quelques heures plus tard c’est enfin bon, très limite car très serré (proche du vent). Le vent se renforce, on prend un ris, puis deux. Il est délicat de mettre le pilote mais le simple fait de voir le compteur calé sur 7,5nd et les milles restants diminuer à grande vitesse me scotche définitivement à la barre. Un petit coup de VHF nous informe que Matthieu n’a pas encore envoyé le sien, la course poursuite commence… Nous avons également une autre source de motivation c’est d’arriver de jour. Si nous allons assez vite nous arriverons lundi en journée tandis que si nous ralentissons nous arriverons de nuit. Or on nous a vivement conseillé d’arriver de jour car il y a beaucoup plus de monde et l’ambiance à l’arrivée est, parait-il, extraordinaire. De plus depuis le début nous ne profitons jamais des paysages (Madère et Canaries dans les nuages, Cap Vert et Fernando de Noronha de nuit) et pour une fois on voudrait bien voir quelque chose.
La nuit tombe et on avance toujours à bonne vitesse sous gennaker. L’exercice demande beaucoup d’attention mais est totalement grisant. La lune se lève le spectacle est magnifique. Il y a d’abord un halo lumineux, le ciel rougeoie puis elle apparaît, splendide, rouge. Je tente de prendre une photo mais malheureusement on ne voit quasiment rien. Dommage car j’aurai aimé vous faire profiter de ce somptueux spectacle dont je profite avidement. Histoire de ne pas avoir sorti l’appareil pour rien je me prends en photo, voici les autoportraits !
Tandis que je commence à fatiguer j’entends des voix qui crient. Mon premier réflexe est de me dire que j’hallucine. En effet le premier stade des hallucinations dues à la fatigue est d’entendre des sons qui n’existent pas. Pourtant j’entends une seconde fois ces voix. Je pense alors à la VHF mais ça ne ferait pas ce bruit là, la VHF « enveloppe » un peu les sons. Je me retourne alors et j’aperçois dans le rayon de lune un radeau avec trois hommes à bord. Ils se tiennent debout, font des grands signes des bras. A bord aucune lumière, absolument rien, pas de feu électrique, pas de briquet, de lampe de poche, rien. A la vitesse à laquelle j’avance je les perds immédiatement de vue et n’en reviens pas. Je pense tout de suite à des naufragés, hésite à faire demi-tour. Peut-être demandaient-ils du secours ? J’évalue le temps qu’il me faudrait pour affaler, faire demi-tour, les retrouver dans l’obscurité. Tout ça me parait complètement irréel et je continue mon chemin en me disant que si vraiment ce sont des naufragés ils seront secourus demain, de jour, car ils sont proches des côtes.
Du reste on aperçoit maintenant un autre halo lumineux devant, c’est Maceio. Epuisée et toujours hébétée je vais me coucher. De toute façon je ne les avais pas vus, ils sont passés tout près de ma coque, inutile de faire une veille attentive j’aurais aussi bien pu rentrer dedans. Il n’y a pas de cargos à l’horizon, profitons en. En effet j’imagine qu’on ne va pas tarder à en voir apparaître car Maceio est une grande ville qui doit posséder un immense port de commerce. Enfin, si l’on en juge par la lumière que dégage cette ville et l’épaisseur des caractères sur la carte du Brésil !
Quatre vingt dix minutes plus tard je reprends la barre, bien décidée à ne pas me laisser distancer par Gaël dont le bateau marche toujours mieux sous gennaker, et surtout déterminée à mettre le paquet pour rattraper Matthieu. Le bateau surfe, je suis presque tout le temps au dessus de huit noeuds, c’est génial. Le vent adonne de plus en plus ce qui permet d’ouvrir un peu les voiles et d’accélérer. Une heure plus tard on est en face des premières lumières de Maceio. Et je ne me suis pas trompée en regardant la taille des caractères du nom de la ville sur la carte : c’est bien une immense agglomération, sans doute un gigantesque réseau de buildings comme Recife. Les lumières défilent rapidement, c’est agréable. Après Maceio on doit normalement quitter la côte qui se creuse un peu, le prochain renflement étant tout proche de Salvador. J’adopte pour le reste de la nuit un rythme d’une heure trente à la barre, une heure trente de sommeil, en alternance avec Gaël de façon à ce qu’il y ait une veille pour les cargos.
Vers 4h du matin le vent a franchement tourné et nous permet d’envoyer le petit spi. La manœuvre sans être terriblement compliquée n’est pas si simple. Il faut rouler le gennaker ce qui est toujours pour moi une opération compliquée, le bout de l’emmagasineur ayant tendance à se coincer et le gennaker à se redérouler. Ensuite il faut récupérer drisse et écoutes, les placer sur le spi et renvoyer. Il y a quelques semaines ou même quelques jours j’aurais sûrement attendu le lever du jour mais là je me sens en forme et surtout je ne veux pas concéder le moindre mille à Matthieu. Et l’idée de gagner encore un nœud est excitante. Cependant j’ai bien conscience qu’une mauvaise manœuvre pourrait me faire perdre sans problème le bénéfice de la nuit, aussi je prends mon temps pour être certaine de la réaliser correctement. Quelques dizaines de minutes plus tard je suis à neuf nœuds sous petit spi, c’est génial. Le bateau est beaucoup plus léger que sous gennaker, se conduit plus facilement, surfe et plane, on dirait qu’il s’en donne à cœur joie. C’est mon cas en tout cas. Je crois qu’après tous ces milles sous spi je maîtrise enfin l’allure ce qui était loin d’être le cas au début. En repensant aux premiers bords à la Rochelle ou après le Cap Finistère je mesure la progression. Je me sens enfin à l’aise, à nouveau confiante dans mon bateau. Soyons honnête, outre l’expérience il est quand même plus facile de se sentir en confiance à deux cent milles de l’arrivée, proche de la côte, qu’en plein milieu de l’Atlantique. Quoi qu’il en soit je retourne me coucher, satisfaite d’avoir eu le courage de prendre la décision de passer sous petit spi sans traîner.
Dimanche 28 Octobre
La nuit a été fantastique, et bien que je n’aie que peu dormi je me sens en pleine forme, l’euphorie de l’arrivée qui approche à grand pas fait effet. De plus Matthieu est désormais injoignable. Or nous convergeons vers le même point donc l’écart latéral (Est / Ouest) devrait réduire. C’est donc que l’on est sans doute devant.
Le vent mollit, la chaleur refait son apparition. Comme prévu on ne distingue plus la côte. En revanche on la situe sans peine grâce à sa « guirlande » de nuages, placée comme hier juste au dessus de la côte. On se tâte, faut-il changer de spi ou non ? Par moment le vent remonte nous incitant à garder prudemment le petit spi. On attend impatiemment ce qui devrait logiquement être notre dernière vacation radio pour savoir d’une part où est Matthieu (sa balise fonctionnait encore hier) et d’autre part la tendance météorologique. La musique habituelle de Monaco Radio se fait entendre, plutôt claire d’ailleurs. Elle dure comme d’habitude quelques minutes puis au moment où la vacation devrait commencer la musique fait place à un grand silence. Je tourne tous les boutons, change de fréquence, de volume, essaie de me déplacer dans le bateau, vérifie que les principaux instruments pouvant perturber la BLU (sondeur, mer-veille, répartiteur de charge) sont bien éteints, toujours rien. Je retente ma chance dix minutes plus tard mais c’est encore le même silence. Gaël rencontre exactement le même problème. Quelques heures plus tard nous captons Matthieu qui confirme, lui non plus n’a rien entendu. De retour à terre je poserai bien évidemment la question à Denis Hughes et la réponse ne pouvait pas s’inventer : il y a eu changement d’heure ce jour en France et au lieu de continuer à diffuser la vacation à 11h TU Monaco Radio a programmé l’émission pour 13h heure de Paris, ce qui a donc engendré un décalage d’une heure !
A défaut de vacation on capte donc à nouveau Matthieu et il a plusieurs bonnes nouvelles pour nous. D’abord il n’a pas encore cassé la pièce de son bout-dehors, c’est une bonne chose. Par contre il n’a pas osé sortir son spi ni son gennaker durant la nuit donc il est désormais derrière nous alors qu’hier en fin d’après-midi il était encore 10 milles devant nous. Et il entend derrière lui Sigrid et Pierre qui ne nous ont donc pas rattrapés. La vie est belle et nous filons vers l’arrivée, sous petit spi, toujours bien décidés à ne pas laisser Matthieu nous doubler.
En fin d’après-midi je vois un point sur l’horizon alors qu’il n’y a pas de terre à cet endroit. Et juste à côté il me semble voir une lumière. Je réfléchis rapidement : ce ne peut pas être un phare, d’une part il ne serait pas éclairé en pleine journée et d’autre part avec un tel soleil son éclat ne serait pas visible. Même raisonnement pour un feu de bateau ou n’importe quelle lumière électrique. Les charmants paysages de Fos sur Mer me reviennent alors immédiatement, ça ne peut être qu’une torchère. Or une torchère peut se voir de très très loin, serait-elle à terre ? Ca parait impossible d’autant plus que le petit point à côté grandit et ressemble à un pylône. Un coup d’œil à la carte nous renseigne. Au milieu de l’eau un immense carré est dessiné en pointillés. Quand je dis immense c’est vraiment ça, plusieurs dizaines de milles de côté. Sur le bord de ce carré il est écrit de lire la note 1. Ca ressemble à un jeu de piste. Et quand on finit par trouver cette fameuse note dans un coin de la carte on est content d’apprendre que des plateformes pétrolières peuvent se trouver dans cette zone, mais leur positionnement n’est pas indiqué car elles se déplacent au gré des gisements. Gaël est plus au large que moi, les plateformes ne sont donc pas sur sa route. Par contre elles sont pile sur la mienne et le vent se renforce, m’empêchant de m’écarter réellement en lofant. Je fais un rapide calcul, si je continue tout droit je devrais les atteindre avant la nuit et donc pouvoir les raser sans risque. Il n’est pas question que je perde du temps bêtement en affalant le spi uniquement pour m’écarter de ces structures.
Je suis soulagée de traverser cette zone de jour, mais quand même très impressionnée. Je n’ai jamais vu de plateforme pétrolière de ma vie, sauf en photo ! Il y a en fait plusieurs immenses structures qui ressemblent quasiment à des cargos, une plus petite sur laquelle se trouve la torchère, deux hélicoptères qui font des rotations (je réalise qu’on est dimanche soir et qu’il y a peut-être une relève des équipes) et un petit bateau qui semble surveiller la zone. J’essaie de joindre Matthieu pour le prévenir et lui donner la position exacte de la plateforme. Je l’entends très brièvement puis c’est le silence. En fait sa VHF est passé automatiquement en position faible portée mais je ne le saurai que le lendemain. Du coup j’émets sans savoir si quelqu’un me reçoit, en prenant soin de répéter plusieurs fois la latitude et la longitude de façon à laisser le temps à celui ou celle qui m’entendrait de les noter. Et je serai heureuse d’apprendre après l’arrivée que Matthieu m’avait reçue ! Voilà donc un petit film de cet épisode pour le moins inattendu.
Le soleil se couche, la puissance de la lumière émise par la torchère est impressionnante. En fait je ne risquais pas non plus de la rater de nuit ! Durant de longues heures je vois encore son halo lumineux qui ne suffit tout de même pas à éclairer le pont ou les voiles, particulièrement le spi. J’attends impatiemment que la lune se lève. La fatigue accumulée durant toute cette traversée, et particulièrement la nuit dernière où je n’ai presque pas dormi commence à peser lourdement sur mes paupières. Pourtant je ne dois pas faiblir, je suis si proche de l’arrivée, c’est ma dernière nuit en mer. J’ai envie d’en profiter et envie de donner le maximum, de façon à ne rien regretter demain sur la ligne d’arrivée. Je sais que les arrivées sont généralement beaucoup plus rapprochées qu’on ne pourrait le penser et je continue à me battre pour ne pas laisser passer Matthieu si près du but, après tant de temps passé à lui courir après. La lune m’apporte encore un peu de courage et m’aide à tenir éveillée mais vers 1h du matin je rends les armes et m’endors littéralement à la barre. Autant mettre le pilote, lui au moins est éveillé. Il ne faudrait toutefois pas entrer en collision avec un cargo, ce serait tellement triste si près du but. Et je n’ai pas totalement confiance en moi. Je doute qu’un réveil ou un mer-veille réussisse à me tirer de mon sommeil à la première sonnerie. Je décide donc de dormir assise, la tête sur une caisse de nourriture et demande à Gaël de me réveiller une heure plus tard si je ne lui ai pas fait signe d’ici là. En fait ma technique fonctionne bien et la position est suffisamment inconfortable pour m’empêcher de m’endormir trop profondément.
A mon réveil j’aperçois des lumières qui clignotent derrière moi. Je regarde de plus près et en fait les lumières ne sont pas derrière moi mais à bord. Et proviennent de cette satanée balise bien décidée à rendre l’âme. Mais elle tient à faire sa sortie de manière remarquée, c’est réussi. Elle s’est littéralement transformée en sapin de Noël. Tous les voyants clignotent rapidement, sans ordre et je me doute que ma position vient de disparaître de la carte. Encore une chance que ce soit la dernière nuit avant l’arrivée. Gaël contemple exactement le même spectacle et nous apprendrons à l’arrivée que tous ceux dont la balise est morte la nuit ont pu en profiter. De jour il est bien sûr impossible de voir les diodes s’éclairer.
Un cargo approche de moi en même temps que le sommeil revient à la charge. Cette fois j’use d’un autre stratagème et décide de me faire à manger, ça va me réveiller. Le temps de m’assurer qu’il est bien passé et c’est l’estomac plein que je vais me coucher, toujours à moitié couchée sur ma caisse de nourriture. La nuit passe ainsi, je barre tant que je suis réveillée et quand la fatigue est trop grande je m’octroie un peu de repos. Gaël avance mieux que moi, son bateau est bien plus stable sous pilote ce qui lui permet de mieux dormir tout en avançant plus vite. C’est frustrant. En revanche lui dort profondément et continue son rêve éveillé. Il me tient ainsi un discours à la VHF qui me fait franchement peur pour lui. « Tu sais Sophie on n’est pas sur la bonne route, l’aérien est coincé, ça va pas ». ???!! J’essaie de trouver un sens à ce charabia mais je ne vois pas. Lorsque je lui demande dans quoi est coincé son aérien et qu’il me répond un câble je prends vraiment peur. De toute évidence il ne sait pas ce qu’il raconte et ses paroles sont totalement incompréhensibles et incohérentes. Je le questionne pour connaître son cap, sa vitesse, ses réglages et ses réponses me confirme ce que je sais déjà : il n’y a aucun problème à bord, il avance très bien, mais hallucine complètement. Il m’inquiète et je décide de le retenir le plus longtemps possible à la VHF (qui est à l’intérieur) jusqu’à ce qu’il se réveille réellement. Lui se vexe car je lui parle « comme à un gamin » mais c’est ce que je trouve de mieux à faire. Et tout à coup ses idées semblent s’éclaircir un peu. En fait durant son sommeil il a dû partir à l’abattée donc la bôme s’est coincée dans la bastaque, d’où son idée de câble. Il a remis le bateau en route et s’est recouché. A son réveil il a mélangé tous les épisodes… Il est temps qu’on arrive quand même !
Lundi 29 Octobre
Le jour se lève et d’un coup toute fatigue disparaît. On aura beau dire, l’être humain est fait pour vivre le jour, pas la nuit. C’est incroyable de voir la puissance du soleil sur nos organismes. D’un coup toute la machine se remet en route, le corps fonctionne à nouveau, l’esprit cesse de se replier sur lui-même. Heureusement que nous savons que tous les jours le soleil se lève. Combien de fois l’aurais-je attendu impatiemment durant cette Transat ? Je découvre au moment de sortir mes biscottes un énorme poison volant sur le pont mais au milieu de la confiture il n’entre pas dans le décor !
La côte a fait son apparition en fin de nuit et cette fois le large c’est fini. Plus d’horizon circulaire totalement bleu. Il va surtout falloir sortir les cartes de détails et étudier tout ça de plus près. Il faut d’abord atteindre une première pointe, ensuite changer de cap pour aller jusqu’à une seconde pointe et nous serons alors devant Salvador. Il ne restera ensuite plus qu’à trouver l’entrée de la Baie de Tous les Saints et atteindre la ligne d’arrivée. Je commence à imaginer cette fameuse arrivée, que l’on m’a décrite plusieurs fois comme une gigantesque fête. J’ai du mal à croire que c’est pour aujourd’hui. Les milles continuent de défiler, je suis toujours en route directe, ça fait plaisir. On se demande un peu quand on va ralentir et on essaie de ne pas calculer l’heure d’arrivée. En effet on nous a prévenu à Madère que la Baie de Tous les Saints pouvait être un gigantesque réservoir à pétole où deux milles à parcourir peuvent se transformer lentement en une attente exaspérante de plusieurs heures.
Mais pour le moment ça file toujours et l’on vient de passer les deux premières pointes. Pour la première fois depuis des semaines je ne sors pas mes panneaux solaires amovibles, c’est inutile puisque cette nuit Bob et moi profiterons d’une grande nuit de repos, ou de fête, c’est à voir ! En tout cas le niveau des batteries ne m’importe plus. Je réalise également que je suis désormais à portée de zodiac, c’est-à-dire que si je démâtais maintenant je n’aurais de toute façon plus de soucis à me faire pour le rapatriement de Félibre.
Sur l’horizon, devant comme derrière, personne. C’est plutôt une bonne nouvelle car ça va permettre d’arriver plus sereinement que s’il fallait se battre jusqu’à la dernière minute avec d’autres bateaux. Et si pétole il y a, autant ne pas avoir quelqu’un sur ses talons qui profitera d’une risée inespérée pour passer. Il n’y a rien de plus frustrant que de terminer une épreuve en jouant à la roulette russe. Je continue à penser à cette arrivée et réalise que je vais débarquer avec mes cheveux tout sales depuis 23 jours, ça promet. Je me prends en photo pour garder quelques images de cette aventure capillaire… Le gros avantage c’est que je peux me coiffer comme je veux ! Non, la honte ne tue pas…
Nous nous rapprochons désormais de Salvador et pouvons d’hors et déjà admirer les magnifiques plages qui sont au Nord.
Gaël m’attend car il tient à ce que nous passions la ligne d’arrivée ensemble et ne compte pas tirer profit de son avantage de la nuit dernière après tout ce que nous avons traversé ensemble. Et là, à notre grande surprise la VHF se met à crépiter, et revoilà Matthieu. Ca fait bien plaisir de l’entendre et on discute joyeusement de notre immense joie d’être si près du but, de l’ambiance à l’arrivée d’autant plus que nous sommes proches et qu’il va donc y avoir beaucoup de monde. Bref on est aux anges. Surtout qu’on a quand même pas mal d’avance sur lui et qu’il entend toujours Pierre et Sigrid derrière lui. Le summum est atteint lorsque cette fois c’est la voix de David qui retentit. Pour nous David était déjà arrivé vu l’avance qu’il avait prise durant le Pot au Noir. Mais il nous apprend qu’il a coincé son Code 5 en tête de mât depuis deux jours ce qui l’empêche d’envoyer un spi. Et il n’ose pas monter pour décoincer la drisse, ce qui est une sage décision vu les conditions. Je le trouve très raisonnable et l’en félicite car dans sa situation je ne sais pas ce que j’aurais fait… En tout cas le bilan de l’affaire c’est qu’il est désormais derrière nous et devant Matthieu. Et on ne l’a entendu qu’aujourd’hui car il arrive du large tandis que nous avons rasé la côte depuis le début. Là encore on discute beaucoup, se félicite et on se réjouit de la fête qui nous attend. Les écarts sont suffisants pour que l’on puisse prendre le temps d’arriver calmement sans forcer inutilement sur le bateau. Et je ne joue pas le classement général (qui tient compte du temps cumulé des deux étapes) vu le retard que m’avait infligé la casse du bout dehors durant la première étape. On apprend en même temps que Dominique nous précède seulement de quelques heures. Ce qui est doublement satisfaisant. D’abord je sais qu’il sera là pour notre arrivée et ça me fait très plaisir car c’est vraiment un bon ami. Et le fait qu’il ait si peu d’avance sur nous me comble car il avait particulièrement bien soigné la préparation de son bateau et s’était beaucoup entraîné notamment en participant aux Sables / Les Açores. Pour moi c’était un peu la référence de l’amateur et je suis contente de ma performance.
Pendant ce temps les milles continuent à défiler à bonne vitesse, le vent mollit juste un peu mais en renvoyant le ris de la grand’voile on avance encore bien. Devant nous la ville de Salvador apparaît enfin. Et je suis stupéfaite. Beaucoup, à commencer par le Guide du Routard, m’avaient décrit la ville comme charmante, où l’on se promène à pied, répartie sur deux niveaux reliés par un ascenseur. Avec de nombreuses églises aux façades colorées. Or devant moi se dressent des dizaines et des dizaines de buildings, plutôt modernes. Le contraste entre l’image que je m’étais faite de la ville et la réalité est saisissant. Si on n’était pas six bateaux à arriver je croirais sans doute que je me suis trompée de ville !! Du coup l’appareil photo est de sortie. Je fais un petit film que voici.
Je fais également quelques photos de la ville.
Et Gaël mitraille aussi…
Tandis que nous progressons vers le phare marquant l’entrée dans la baie le vent mollit et tourne sournoisement. Cette fois c’est moi qui m’en sors mieux que Gaël et patiente un peu. Le soleil tape toujours et j’en profite pour songer à ma tenue d’arrivée. Denis Hughes nous a prévenu par VHF qu’on passerait à l’eau dans tous les cas, autant se préparer. Bien sûr le maillot de bain serait l’idéal mais je n’ai pas envie de brûler d’ici là, ce sera donc maillot de bain recouvert d’un pantalon et d’un haut ! Et inutile de se doucher de toute façon si c’est pour finir dans l’eau…
Nous croisons quelques bateaux de pêcheurs et je constate alors que les trois hommes que j’avais pris pour des naufragés il y a quelques jours étaient en réalité des pêcheurs ! En effet là-bas ils pêchent sur des genres de radeau, parfois équipés de voile sinon de rames, sans lumière. Difficilement détectables de jour ils sont impossibles à discerner de nuit. Je comprends maintenant pourquoi il était conseillé de ne pas longer les côtes… Voilà une photo des pêcheurs et une autre avec le phare d’entrée dans la Baie de Tous les Saints.
Le phare approche, rayé noir et blanc. Nous savons qu’il y a des rochers juste devant qu’il convient d’éviter. Un concurrent malheureux d’une des dernières éditions a fini là sa Transat alors qu’il était en tête, le pauvre… Je n’ose même pas imaginer sa peine. Le vent tourne de plus en plus nous poussant précisément vers les rochers. Certains sont immergés ce qui est fort inquiétants. D’après la carte il ne faut pas rentrer dans la zone de profondeur inférieure à quinze mètres pour être sûr d’éviter les hauts fonds. Un empannage serait le bienvenu pour nous sortir de là car nous sommes de plus en plus vent arrière, le spi peine à tenir gonfler. Cependant il ne reste que quelques dizaines de mètres à parcourir et ça sera bon. Je continue tout droit, le plus abattue possible en serrant les fesses. Je ne quitte pas le sondeur des yeux, entre dans la zone dangereuse, regarde le fond qui est complètement transparent, ne vois rien et avance. Et avec soulagement je vois que j’ai passé la pointe et que la profondeur recommence à augmenter. Il n’en va pas de même avec Gaël qui est bien mal en point. Toujours sur un safran il a du mal à contrôler le bateau plein vent arrière et fait un départ à l’abattée avec empannage à la clé. C’est la catastrophe car il se dirige droit vers les rochers. Je le regarde avec horreur affaler son spi en vociférant, il réempanne, je le trouve toujours bien trop près des rochers. Mais finalement il traverse la zone et entre à son tour dans la baie tant convoitée.
C’est le moment pour moi d’affaler et de me diriger vers la ligne qui est maintenant à moins de deux milles. J’apprendrai plus tard que certains ont mis plus de dix heures pour parcourir ces deux malheureux milles tellement la pétole était installée sur la baie, avec bien sûr un courant terrible. Gaël après ses frayeurs a repris son appareil photo et ne perd pas une miette du spectacle.
Nous renvoyons le génois car il faut désormais tirer des bords. Le vent arrive par rafales, parfois fortes. Gaël a quelques difficultés avec son safran unique et fait plusieurs figures de style mais il y a de l’eau à courir et la ligne est toute proche donc l’inquiétude est retombée. Je préviens David de ce qui se passe de façon à ce qu’il prenne ses dispositions avec son Code 5 qui est toujours à poste et qui n’est pas tellement conçu pour faire du près ou virer ! Il y a un courant impressionnant qui fait que même à six nœuds je vois des écarts de plusieurs dizaines de degré entre le cap compas et le cap GPS ! Ca n’aide pas à se diriger vers la ligne mais bientôt nous sommes escortés par deux zodiacs de l’organisation. Nous tirons encore quelques bords et coupons la ligne presque ensemble ce lundi, à 14h14TU après 23 jours 2h et 57 minutes de course.
Tout de suite les zodiac nous prennent en remorque, nous affalons les voiles et faisons notre entrée dans le port de Salvador. Deux coups de canon saluent nos arrivées, c’est impressionnant et un peu solennel. La musique choisie par Gaël retentit à plein volume, pas de doute nous sommes bien au Brésil. Le temps qu’il accoste, des Brésiliens se précipitent pour amarrer son bateau tandis qu’il descend à terre où une foule incroyable l’attend. Ma musique retentit à son tour et j’accoste également. Là encore je suis priée de descendre de mon bateau tandis que des membres de l’organisation s’occupent de l’amarrer. Je remonte néanmoins précipitamment à bord car le ponton est brûlant, il me faut des chaussures ! Parmi toutes les personnes présentes il y a de nombreux concurrents déjà arrivés dont entre autres Dominique, Matthieu Girolet (arrivé quelques heures avant nous), Laurence, Véronique, Yves Le Blevec, Hervé Favre et des dizaines d’autres. Il y a aussi le président de la classe mini, des familles et amis des autres concurrents notamment Muriel (la femme d’Hervé) et Mme Verdys. Il y a enfin une Brésilienne qui nous apporte un plateau de fruits frais (mangue, ananas) et notre toute première caipirinha tandis que Pierrick Garenne nous prend en photo. Et bien entendu nous passons à l’eau.
Dans les jours qui suivent on dort, on mange, mais surtout on discute autour de verres de caipirinha. On refait la course, partageant nos expériences, découvrant que tous, isolés sur nos bateaux, avons fait des courses différentes mais vécu les mêmes choses, traversé les mêmes épreuves, subi les mêmes angoisses et les mêmes doutes. Nous avons bien sûr réagi différemment selon nos caractères, nos expériences, notre niveau mais nous sommes tous, sans aucune exception, ravis de pouvoir nous parler, partager enfin ce que l’on a gardé pour soi tout ce temps, discuter avec des gens qui comprennent ce que vous dites avant même que vous ne tentiez de l’expliquer. Et une énorme part de la magie de la course tient à ces moments là…
Au bar: à droite Dominique devant Matthieu Guillon-Verne et Gaël, et à gauche moi devant Matthieu Girolet et Hervé
Le pot au noir pour moi aura donc été un genre d’immense espace avec peu de vent et quelques grains pas très méchants, bordé par deux barrières, l’une absolument terrifiante ressemblant à un gigantesque orage, l’autre plutôt pénible mais sans éclairs. Il parait, d’après ce que l’on m’a expliqué en arrivant, qu’au moment où nous sommes passés, le pot au noir était scindé en deux, une première partie pas très épaisse avec le fameux orage puis une seconde partie un peu plus loin, beaucoup plus vaste. Et entre les deux il y avait cette zone où nous avons eu du vent de Sud Est bien établi qui nous a même obligés à prendre un ris, et qui correspond à notre première journée après l’orage, où je pensais être tirée d’affaire. Il parait que cette situation est assez rare mais elle existe. Au moins maintenant je suis au courant !
Aujourd’hui je suis donc sortie du pot au noir, je suis presque au près, ça avance bien. Au moment de la vacation radio il ne reste plus que 400 milles pour Fernando de Noronha. Il devient particulièrement difficile de capter la BLU, ce qui est logique car on commence à être très loin de Monaco ! Dominique avait entendu dire qu’après l’Equateur c’était quasi impossible d’entendre quoi que ce soit donc je ne suis pas surprise. Au milieu des grésillements, l’oreille collée à l’appareil je parviens à entendre qu’une dépression est installée sur le Nord du Brésil et sème la pagaille dans l’alizé, comme si on avait besoin de ça. On m’avait dit qu’à la sortie du pot au noir on serait au près serré mais dans du vent pas trop fort qui adonnerait plus on s’approcherait de Fernando pour finir ensuite sous gennaker le long des côtes du Brésil. Ca c’était pour le scénario. Nous on a droit à la version revue et corrigée par cette foutue dépression.
Le vent n’adonne pas, au contraire pour le moment ça refuse. Nous voilà donc au près serré, c’est-à-dire à l’allure la plus proche du vent (les voiliers ne peuvent pas avancer face au vent, ni à moins de 45° de son axe). Depuis quelques jours une idée me travaille : nous avançons à l’aveuglette vers le point supposé de Fernando de Noronha, guidé par le GPS. Sauf que c’est ce même GPS qui a tenté de m’envoyer droit dans les falaises du Cap Vert. Comme nous avons préparé la navigation ensemble avant le départ, Gaël et moi possédons les mêmes coordonnées pour Fernando et nous dirigeons donc vers le même point. De plus en ce moment nous sommes seuls ce qui signifie que si ce point est faux, nous n’avons pas les moyens de nous en rendre compte et nous avançons peut-être vers nulle part ! Afin d’en avoir le cœur net je déplie les cartes et calcule la position de l’île qui ne correspond pas avec celle que j’ai. Je sors alors les photocopies du livre des feux de l’Amérique du Sud, ouvrage qui répertorie l’ensemble des signaux lumineux (phare, bouée, jetée) de la zone, donnant pour chacun d’entre eux la position GPS, et le type d’éclairage (feux à éclat ou scintillant, portée de la lumière, couleur…). Et là consternation, je me suis trompée d’un degré en longitude en recopiant la position, c’est-à-dire que l’île est 60 milles plus à l’Est que prévu, donc plus proche encore de l’axe du vent. Voilà qui ne fait pas nos affaires. A cette distance ça ne fait que quelques degrés d’écart (8° je crois) mais c’est énervant quand même. Voilà donc pourquoi les protos qui étaient avec nous dans le pot au noir ne suivaient pas exactement la même route que nous. Le seul point positif dans l’histoire c’est que Fernando de Noronha est également 25 milles plus proche que ce que nous pensions, on y sera plus tôt !
On continue donc au près serré dans du vent de Sud Sud Est, en dessous de la route, ce qui signifie que si le vent ne tourne pas, on n’arrivera pas à passer du bon côté de l’archipel, à l’Est, comme nous l’impose la direction de course pour éviter que la flotte ne se disperse trop dans l’Atlantique et faciliter notre suivi par les bateaux accompagnateurs. Cela impliquerait de virer pour faire un contre bord et se recaler du bon côté de Fernando. Or Gaël n’a qu’un seul safran et ne peut pas naviguer sur l’autre bord, on ne peut donc pas courir ce risque il faut à tout prix franchir l’île en un seul bord. D’autre part, indépendamment de ce problème tirer un bord serait terrible pour la course. Pendant que tout nos adversaires avanceraient vers le but nous serions perpendiculaire à la route et perdrions un temps fou. Voilà pourquoi depuis le Cap Vert tout le monde s’acharne à trouver le meilleur compromis entre aller vite sur la route et rester le plus possible à l’Est.
De toute façon pour le moment il n’y a qu’une option, serrer le vent au maximum en croisant les doigts pour qu’il tourne, on verra bien quand on y sera. Comme par ailleurs on n’a pas la position GPS des autres concurrents mais seulement un classement on ne sait pas s’ils sont plus dans l’Ouest ou dans l’Est et donc mieux ou moins bien placés que nous. Seul le temps nous renseignera. Au classement du jour on continue à rattraper du terrain sur ceux qui nous précèdent, c’est bon pour le moral. Et comme on est quand même très près de la route directe et que notre vitesse est constamment autour de six noeuds, les milles défilent.
Le vent monte progressivement, on prend un ris, puis deux. Et je réalise tout à coup qu’on vient de rentrer dans le monde « penché », et ça risque d’être le cas pour un moment. En effet aux allure de près le vent qui appuie dans les voiles presque perpendiculairement à la marche du bateau le fait pencher, gîter en langage maritime alors qu’aux allures portantes, c’est-à-dire lorsque le vent vient de l’arrière il pousse sur les voiles dans la même direction que la marche du navire, sans le faire gîter. On passe donc du stade confortable pour le corps mais prenant pour l’esprit au stade reposant pour l’esprit mais fatiguant pour le corps. Au portant puisque le bateau est à plat il est facile de se déplacer, la position assise est agréable et ne demande pas d’effort. Par contre le risque de sortie de piste (départ au tas ou à l’abattée) n’est pas négligeable ce qui engendre un stress relativement permanent. Au contraire aux allures de près il n’y a pas tellement de souci à se faire, au pire le bateau tourne tout seul ce qui a généralement très peu de conséquences. En revanche il faut imaginer la vie dans un espace réduit, dans lequel on ne tient pas debout (moi comprise !), qui penche de 30° environ, et qui en plus tape dans les vagues, ce qui se traduit par de nombreux à-coups. Essayez maintenant de remplir une bouilloire ou même simplement de vous déplacer dans cet univers… c’est un effort de tous les instants. On comprend rapidement pourquoi les gens préfèrent faire de la croisière en catamaran, bateau qui reste toujours à plat du fait de ses deux coques !
Je barre toute la journée, c’est plutôt agréable, le bateau gîte mais c’est encore raisonnable. Et surtout on avance bien. Il s’agit juste de bien négocier le clapot qui se forme pour éviter que le bateau ne s’arrête à chaque fois. Il faut le relancer quand il ralentit car plus il va vite plus il passe bien dans les vagues. Mais pour le relancer il faut abattre (s’éloigner du vent) et donc s’écarter un peu de la route. C’est tout l’art de la chose, et les années d’Optimist avec une étrave bien carrée qui pousse l’eau au lieu de la fendre m’ont entraînée à ça. Le seul souci c’est que Bob le pilote, lui, n’est pas tellement formé au près serré, il n’a pas fait assez de dériveur dans sa jeunesse ! Et moi dans la nuit je serai incapable de voir les vagues. Ca promet…
En fait en fin de journée le vent adonne un peu (s’écarte de nous) ce qui nous permet maintenant d’être sur la route directe. Comme on ne peut vraiment pas se permettre de rater Fernando on grimpe de quelques degrés, histoire de prendre un peu de marge. En tout cas cette rotation de vent est une bénédiction d’un point de vue du pilote. Il va pouvoir barrer toute la nuit. Seule frustration, je n’arrive pas à régler le mien aussi bien que Gaël qui fait donc un cap un peu meilleur et se trouve un mille à mon vent au petit matin. C’est agaçant. Et au lever du jour ça refuse à nouveau, on dirait que le vent varie selon l’heure de la journée.
Mardi 23 Octobre
La mer s’est formée. Les anciens nous avaient parlé de la longue houle du Sud, mais la dépression s’amuse toujours avec nous, ou plutôt à nos dépends. En guise de houle c’est surtout une mer hachée, extrêmement courte, un peu comme en Méditerranée, très désorganisée. Ce qui a le don de transformer le bateau en machine à laver. Régulièrement le pont est couvert d’eau, moi avec. Perchée sur mon coussin je tente de rester au sec mais c’est peine perdu. Il est gorgé d’eau, régulièrement submergé, mon pantalon de ciré ne résiste pas non plus aux assauts des vagues. Et là c’est un peu le drame. Je suis assise dans l’eau en permanence. Je présume que la plupart des terriens ne saisissent pas l’ampleur du désastre mais quiconque a déjà fait du mini (n’est ce pas Laurent ?) voit volontiers où je veux en venir. Avoir les fesses dans l’eau c’est terrible. En effet comme le dirait Pampers « garder bébé au sec est essentiel ». Sauf que là on ne parle pas Pampers ni bébé mais ciré et Sophie. Mais le problème est le même. Avec les frottements des vêtements bien amplifiés par les à-coups du bateau, l’eau et le sel, les fesses s’irritent très vite, puis deviennent rapidement couvertes de boutons. Je vous passe les détails mais le problème est crucial car une fois que la situation s’est considérablement dégradée il est très délicat de réparer les dégâts et la douleur est si vive qu’il est franchement douloureux voire impossible de s’asseoir. Ce qui n’est pas sans poser problème dans un bateau dans lequel on ne tient pas debout !
Afin de réduire ces problèmes et surtout de les retarder au maximum j’ai donc embarqué deux coussins anti-escarres fournis par Rémi (skipper de R&O, en route pour la prochaine Transat). J’en ai perdu un avant le Cap Vert et je prends grand soin du second. Tous les jours je me lave également avec des lingettes et je mets de la crème anti-rougeurs pour bébé justement. Et ça marche très bien. Les autres ne le racontent sans doute pas mais font pareil. Reste que l’élément essentiel c’est d’être au sec. Ce qui donc est sérieusement compromis.
J’attends avec impatience la vacation radio avec l’espoir d’entendre que la dépression s’en va. Raté, elle est là et s’installe. A 11h je résume la situation dans mon livre de bord : « Marre des vagues qui font taper le bateau et trempent tout, y compris les lunettes. Marre d’éternuer et de me battre avec les panneaux solaires qui chargent trop ou pas assez ! Seul point positif, on est à cinq milles de l’Equateur. »
Pour ce qui est des vagues vous imaginez l’ambiance. Je ne vois plus rien à travers mes lunettes et suis contrainte de renoncer à les porter. Ce qui m’inquiète beaucoup car on est au niveau de l’Equateur, le soleil tape fort, l’eau réverbère les rayons et j’ai peur de me brûler les yeux que le sel attaque déjà. Néanmoins je ne vois pas d’autre solution. Autour de moi les éléments qui ne sont pas en permanence sous l’eau sont recouverts d’une épaisse croûte de sel, c’est le cas notamment des panneaux solaires.
D’ailleurs j’ai un problème avec les panneaux solaires comme je l’ai mentionné dans mon livre de bord. Hier midi la batterie principale était chargée et cette nuit elle n’a de nouveau pas tenu aussi longtemps qu’espéré. Je fais le parallèle avec la situation de l’avant-veille que j’avais mise sur le compte des bavards de la VHF. En résumé vers 11hTU le voyant indiquant que la batterie est chargée s’allume. En réalité la batterie n’est pas pleine. Tout à coup je comprends : les trois panneaux sont branchés ensemble sur le répartiteur de charge, appareil qui envoie le courant dans l’une ou l’autre des batterie selon mon choix. Et qui arrête la charge de la batterie lorsqu’elle est pleine pour ne pas la faire « bouillir » tout en allumant le fameux voyant. En fait la batterie n’est pas pleine mais le courant récupéré est tellement fort au zénith du soleil avec les trois panneaux en même temps que la tension grimpe très haut et le répartiteur « croit » que la batterie est pleine. Si je supprime un panneau ou deux panneaux ça recommencera à charger. Le problème c’est d’enlever suffisamment de panneau pour que ça charge mais pas trop pour qu’il reste quand même de quoi charger ! Et évidemment cela dépend de la hauteur du soleil donc de l’heure mais également de la position des panneaux. Donc jusqu’à la fin de la course je vais jouer à cache-cache avec mes panneaux pour trouver le bon compromis. Sachant pour pimenter un peu le tout que le fameux voyant est à l’intérieur et que si je mets le pilote pour aller voir, ça « détourne » une partie du courant et la batterie apparaît moins chargée au moment où je regarde. Et à peine je suis sortie et j’ai repris la barre que le voyant s’éclaire à nouveau. Et bien sûr il y a deux batteries à gérer. On s’amuse bien hein ? Ce truc là a failli me rendre dingue.
Je passe l’équateur vers midi et je fais deux vidéos, l’une juste avant et l’autre pendant. Les voilà. Dans la première je me lèche les lèvres sans arrêts car le sel pique affreusement. Dans la seconde j’ai mis de la crème !
C’est une drôle d’impression de sortir seule son champagne. De fêter quelque chose toute seule. Bizarre. Mais comment ne pas fêter cet instant si particulier dans la vie d’un marin. Je n’y connais pas grand-chose en terme de tradition mais je sais que l’usage veut que ce passage soit fêté, de même que celui du Cap Horn. Sauf que le Cap Horn je risque bien de ne jamais le passer ! Au lieu de boire seule ma bouteille j’en ai donné à Félibre et ses voiles, à Neptune et à Eole pour qu’il nous laisse passer Fernando. Par contre sur le moment j’ai oublié Bob. Je ne suis pas particulièrement superstitieuse mais je m’en suis franchement voulue. D’abord le pauvre je le considère comme un ami, il travaille tant sans se plaindre, ce n’est pas sympa de l’avoir oublié. Ensuite il serait de bon ton de ne pas le fâcher car s’il recommence son cirque comme au début je ne vais jamais m’en sortir. Je ne me sens pas tranquille…
Par contre Eole semble content de son petit coup à boire, le vent adonne franchement. Tout en gardant encore un peu de marge on peut quand même ouvrir un peu les voiles ce qui est déjà nettement plus confortable et un peu plus rapide.
Pour fêter le passage de l’Equateur j’ouvre un lyophilisé «de luxe » offert par Laurent, daurade à l’indienne ! Je suis agréablement surprise, cette marque là ne fait pas dans la bouillie, contrairement à celle que j’ai l’habitude de manger. Par contre les rations ne sont pas copieuses. C’est agréable en tout cas et je regrette de ne pas avoir emmené plus de sortes de lyophilisés.
En cette fin de journée je suis lassée du bleu de la mer. Voilà longtemps que nous n’avons rien vu, rien de rien, à part quelques poissons volants qui ne m’amusent plus. Rien que le bleu du ciel, de la mer, le gris des nuages et le noir des grains. Vivement Fernando !
Mercredi 24 Octobre
Comme pour répondre à ma demande, durant la nuit je vois arriver un oiseau. Il essaie maladroitement de se poser, se cogne un peu partout mais finit par élire domicile sur le capot coulissant du bateau. Comme pour l’oiseau qui était venu me voir après le Cap Vert je pense tout d’abord qu’il est perdu. Et celui là, contrairement au pseudo rapace du pot au noir, ne peut pas se poser sur l’eau car il n’a pas les pattes palmées. Cette fois je suis bien décidée à le prendre en photo mais je ne peux bien sûr pas sortir car il faudrait pour ça ouvrir le capot ce qui ne manquerait pas de le faire fuir. Les ailes de sa queue touchent presque mon visage c’est marrant. Je sors donc l’appareil, cadre un peu à l’aveuglette à bout de bras et prie pour que le flash ne l’effraie pas. Ce qui donne ça :
Au bout d’un moment je vais me coucher car je ne vais pas passer la nuit à regarder la queue d’un oiseau. Lorsque je me réveille il est toujours là. A ma grande surprise un autre oiseau se met à voler autour du bateau, lui aussi à la recherche d’une piste d’atterrissage. C’est assez drôle car d’une part il a bien du mal à voler sans se prendre dans les voiles ou le gréement (ensemble de câbles qui tiennent le mât) et d’autre part il ne parvient pas à tenir debout là où il se pose. Il glisse inexorablement du côté où gîte le bateau, en tentant de griffer le pont. Vu l’anti-dérapant il va surtout se limer les griffes, je rigole de le voir si maladroit. A chaque vague qui le pousse un peu plus il remonte de quelques pas. Il tente de se poser sur la plage avant mais à la première vague c’est l’inondation. On le sent énervé, il s’envole à nouveau, recommence toute sa manœuvre d’approche et finit par se poser sur un winch. Là au moins il peut s’accrocher. Même motif même punition, je le prends en photo, pour une fois que j’ai quelque chose à voir, de la visite. Et là encore je suis obligée de mettre le flash sinon en pleine nuit on ne voit rien.
Je retourne me coucher mais je ne suis pas au bout de mes surprises. Durant la nuit deux autres oiseaux ont rejoint leurs camarades. Je ressemble bientôt à un nid ambulant. Il y en a un sur le bout de la bôme, un sur la bouée fer à cheval (pour une fois qu’elle sert à quelque chose celle là), un sur un winch et un qui se balade entre le capot et les filières. Mais ce dernier a du mal à tenir car le bateau tape sur les vagues. Les autres places sont de toute évidence plus confortables. Il est déjà clair à ce moment que je n’ai pas à faire à des oiseaux égarés, épuisés mais à des oiseaux qui viennent sans doute de l’archipel de Fernando de Noronha, connu pour être une grande réserve naturelle, et qui profitent de mon bateau pour faire une pause. A ma grande stupeur ils commencent à se livrer à une bataille pour qui aura la meilleure place, je n’en reviens pas. Le dernier posé prend son envol, fonce vers celui qui est sur la meilleure place afin de l’effrayer et de le déloger. Parfois ça marche, parfois non. Je continue à prendre des photos, pour une fois qu’il se passe quelque chose à bord. Et j’avoue que je suis sans pitié. Si des chercheurs tentent de comprendre la perte soudaine de vue des ces pauvres oiseaux c’est sans doute à cause du flash ! Mais ça fait de très belles photos…
Et une photo du plus gros oiseau de la bande…
Je m’amuse beaucoup avec mes oiseaux. J’ai l’impression d’être un arbre en mouvement. Leur manège me fascine. J’appelle Gaël pour lui raconter, lui n’a pas le moindre volatile en vue. Il me demande alors « Tu as vu le film Les Oiseaux d’Hitchcock ? ». Là d’un coup toute la magie du moment s’arrête, tout se fige. Non, je n’ai pas vu le film mais connaissant Hitchcock ça ne doit pas être particulièrement drôle. D’un coup je regarde ces pauvres bêtes d’un mauvais œil, comme si elles allaient me porter malheur, qu’elles étaient un mauvais présage. Gaël a beau m’affirmer que dans le film il ne se passe rien je n’y crois guère et le mal est fait. Je me recouche, l’ambiance n’est plus la même… Lorsque le jour se lève le vent a encore forci et les oiseaux sont partis.
Cette fois c’est vraiment la tempête, deux ris dans la GV, solent, tout, absolument tout est trempé. Les vagues rincent le pont, le bateau tape, il devient difficile de se tenir assis en barrant. Un bras par-dessus la filière, les pieds sur le cale-pieds, la capuche enfoncée sur la tête je tente d’éviter comme je peux les grosses vagues et les embruns. Ce temps commence à me déplaire sévèrement car d’une part le bateau retombe parfois lourdement au creux d’une vague et d’autre part toute notion, même minime, de confort a disparu. Et ce n’est pas là ma conception du plaisir en mer. Malgré le fait que le capot soit fermé des vagues arrivent en profitant des chocs à pénétrer à l’intérieur. L’eau dégouline de partout. Il y a un bon centimètre d’eau au dessus du niveau du plancher, c’est la fête. Je crains le pire pour ma VHF déjà bien endommagée depuis l’orage du pot au noir. En effet durant cet épisode fantastique elle a pris l’eau ou tout au moins l’humidité et on ne m’entend pas vraiment. Ma voix apparaît toute faible si bien que Gaël ne perçoit pas mes appels, je suis contrainte d’attendre que lui cherche à me joindre pour pouvoir lui parler.
Je regarde autour de moi, la mer est agitée, mauvaise. Les vagues sont croisées, toujours assez courtes. Il n’y a pas vraiment de grosses déferlantes donc je ne ressens pas encore le besoin de fermer la porte, on est loin des terribles conditions de la Transgascogne. Par contre je commence à m’inquiéter de taper régulièrement dans une vague plus grosse qu’une autre qui me freine alors totalement et, au lieu de redescendre de l’autre côté, je tombe brutalement. Je n’aime pas ça, le mât en prend un sacré coup à chaque fois. Et je n’ai pas envie ni de démâter, ni de fissurer les cloisons autour du pied de mât. Je garde la barre, aussi attentive que possible. On est maintenant à 110 milles de Fernando et on commence à arrondir sensiblement la trajectoire.
La journée se passe plus ou moins sous l’eau, le vent adonne un peu mais ne mollit pas. A la fin de la journée je suis épuisée et je file me réfugier à l’intérieur. De toute façon il fait nuit donc je ne vois plus les vagues et vu comme elles sont désordonnées il n’y a pas grand-chose à faire. Bob prend la relève tandis que je mange assise dans un shaker, à l’intérieur. Je me couche et sens des gouttes qui me tombent dessus. C’est agaçant. Je cherche d’où vient cette eau. En fait un de mes sacs à bout a encore été arraché et la vis de fixation aussi. Donc j’ai un petit trou à la place par laquelle l’eau rentre de temps en temps. Il n’y a pas péril en la demeure mais dormir dans un tambour de machine à laver avec en plus une goutte sur le visage toutes les dix secondes ça n’est pas vraiment possible. Je scotche tout, ça tient, c’est fantastique. Je ne parviens pas à m’endormir tout de suite. Le bateau tape parfois très brutalement, ça fait beaucoup de bruit et ça m’inquiète. J’appelle Gaël, son bateau aussi tape beaucoup. Et comme l’intérieur de son bateau est moins confortable que le mien (moins cloisonné), il n’a pas vraiment d’endroit où dormir et il commence à avoir le mal de mer. Cependant la conclusion est inévitable, il n’y a pas grand-chose à faire. A la barre on n’y voit rien, autant essayer de se reposer pour ensuite faire cesser (partiellement) ce carnage dès qu’il fera jour. Fatiguée je parviens finalement à m’endormir et à passer un début de nuit relativement agréable.
Fernando approche et en milieu de nuit je vois une lueur à l’horizon. Enfin une lueur, un signe de vie après ces journées désertes. Ca fait quelque chose de voir apparaître cette lueur au milieu de nulle part, exactement où on l’attendait, au moment où on l’attendait. Un peu comme si on avait rendez-vous, au milieu de l’océan. Car la côte est encore loin. C’est juste un petit point, comme un trait d’union entre deux univers bleu. Mais un grand pas quand même car nous entrons maintenant dans les eaux territoriales brésiliennes, ce qui est déjà une victoire.
Petit à petit la lumière grandit, grossit, s’intensifie, se dédouble et se dédouble encore pour devenir une multitude de petits points flous. Je dors encore un peu, me relève, cette fois je vois clairement l’éclat d’un phare, de plusieurs phares mêmes. La partie habitée a l’air d’être au nord, le sud de l’île est tout noir. Je distingue un énorme rocher, une petite île inhabitée en fait. La lune s’est enfin levée et éclaire tout ça de son œil blafard. C’est étrange de voir défiler comme ça une terre, au bout de tant de temps. Elle passe fugitivement, on dirait qu’elle ne veut pas nous voir, ne veut pas être dérangée. Je réveille Gaël pour qu’il puisse voir ça de ses yeux. Le phare principal est maintenant assez proche, je commence même à le trouver un peu près. Je déplie la carte pour vérifier qu’il n’y a pas de haut fond. Mais la carte n’est pas assez précise, elle passe de 3000m de fond à la terre directement ! Bon, il aurait fallu emporter une carte de détail mais la liste des cartes obligatoires étant fournies par l’organisation je ne pensais pas devoir me pencher sur la question. Les petits points continuent à défiler, le phare à se rapprocher. Il est presque par notre travers ce qui signifie que le GPS va bientôt m’indiquer que la distance (3 milles !) grandit à nouveau. Et l’île principale à l’air d’être orientée Nord Est / Sud Ouest ce qui signifie qu’on a déjà dû passer au plus près. Je continue à veiller et à admirer ce spectacle si éphémère, à la fois rassurant et troublant. Ca y est, on est de l’autre côté de l’Atlantique. Mais on n’est pas pour autant tiré d’affaire car la côte brésilienne et Salvador sont encore loin. L’archipel est déjà derrière nous, on l’aura doublé en quelques heures. Impossible de le prendre en photo, lorsque le jour se lève il n’est déjà plus qu’une tâche sombre sur l’horizon. La fatigue aidant, j’aurais presque pu croire que j’avais rêvé tellement tout ça n’a pas vraiment été palpable, un peu comme un paysage qui défile pour qui somnole dans un train. Drôle d’expérience.
Voilà le récit du pot au noir, éprouvant. J’ai mis un peu de temps à l’écrire mais le pot au noir… c’est toujours long! J’ai surtout eu beaucoup de choses à faire: retour en France, remise des prix de la Transat à Paris, salon nautique, retrouvailles familiales, retour au boulot, bref je ne manque pas d’activités. Mais ce post est rempli de photos et de vidéos qui devraient vous faire patienter jusqu’à la suite…
Jeudi 18 Octobre
Profitant de ce temps agréable je me précipite pour réparer ma bosse de ris qui s’était défaite durant la nuit. Heureusement que j’ai des petits doigts et un minuscule tournevis : je réussis à attraper par une lumière de la bôme la bordure de GV, j’y scotche ma bosse de ris, fais venir la bordure jusqu’au bout de la bôme et le tour est joué. Je suis assez contente de moi car tout se passe bien et mon stratagème était le bon.
Je continue à me dire qu’il faut absolument se dépêcher de filer vers le Sud pour être bien sûr que le pot au noir ne nous rattrape pas. Il n’est pas question une seconde de devoir ré affronter cette espèce d’enfer rempli d’éclairs. Je regarde fréquemment derrière moi, les nuages noirs sont juste là, toujours aussi menaçants.
Je fais une petite vidéo qui est un peu déformée, toujours à cause de la rotation de 90°.
A 11h, c’est enfin la vacation radio que j’attends impatiemment depuis le matin pour savoir si le pot au noir est en train de descendre ou de monter. Fantastique il monte, ce qui signifie qu’il se déplace vers le Nord tandis que nous filons vers le Sud, c’est toujours ça de pris. La position du point d’entrée est dernière nous, pour moi les choses sont claires on l’a passé. Gaël, qui jusqu’à maintenant en doutait, commence à y croire. A la VHF nous entendons désormais Laurent sur Adrénaline et Raoul sur Bahia Express. Ce sont d’excellents protos qui nous rattrapent après avoir fait escale aux Canaries pour cause de problèmes techniques. En fait on entend surtout Raoul car Laurent n’émet pas très bien. Comme nous ils souhaitent avant tout arriver à Salvador sans rien casser de plus. Ils sont ensemble depuis les Canaries, Raoul ayant attendu que Laurent finisse sa réparation pour repartir. Depuis ils ne sont jamais bien loin l’un de l’autre. C’est sympa de pouvoir discuter avec eux et de découvrir que les « tout bons » ont les mêmes soucis que nous à savoir : « Avons-nous passé le pot au noir?». C’est LA grande question. Eux n’ont pas traversé l’espèce d’énorme orage. Ils l’ont vu devant puis derrière eux sans pour autant le franchir, il s’est sans doute déplacé en les évitant. Et ils ont des regrets, ils auraient aimé faire cette expérience, naviguer sous un grain. Raoul me questionne sur ce grand moment, me demande mon avis sur tout ça. Lui pense que si ça continue comme ça, au près pendant 12h, on sera sorti d’affaire car « hors de portée » du pot au noir, même s’il venait à redescendre. Tout nous porte à croire que c’est gagné car le vent est établi au Sud Est et nous avançons plutôt bien au près bâbord, comme attendu dans les alizés du Sud. La couleur du ciel si bleu appuie notre raisonnement. Le vent monte même un peu en fin d’après-midi, je prends un ris, Gaël m’imite, désireux de ménager son safran.
La nuit tombe, le vent faiblit brutalement, on ne voit plus rien car il n’y a toujours pas de lune. Il est certain que la nouvelle lune ne dure pas dix jours et voilà dix jours que je vous parle de nuit noire mais en fait la lune est levée la journée ! La vitesse du bateau diminue et s’établit à moins d’un nœud. Il y a encore quelques vagues qui donnent le tournis à la girouette et il est impossible dans ces conditions de savoir d’où vient le vent, si tenté qu’il y en ait encore. Je suis fatiguée, la nuit dernière a été éprouvante. Je n’ai pas envie de me battre encore pour espérer gagner un centième de nœud dans ces conditions de pétole absolue. Il me parait plus intelligent d’aller dormir afin d’être en pleine forme pour la suite, c’est d’ailleurs une des leçons de la première étape. Je découvre un léger courant qui me pousse plus ou moins dans le bon sens toute la nuit et permet au pilote de garder le cap. Je dors durant 11h, c’est merveilleux. Bien sûr je me lève toutes les demi-heures pour vérifier que tout va bien mais rien ne bouge, c’est le moins que l’on puisse dire. Au loin, derrière, on voit les éclairs du pot au noir. En fait on voit surtout une barre de nuage éclairée en permanence, un peu comme le halo d’une ville vue de loin. Ca laisse aisément deviner la puissance de ce qui s’y passe… Et ça ne donne pas franchement envie d’y retourner !
Vendredi 19 Octobre
Au petit matin je me sens en plein forme, prête à travailler pour rattraper cette moyenne terrible de 5 milles parcourus en une nuit ! Gaël est juste derrière moi, il a accompli la même performance que moi durant la nuit. Je commence à trouver que l’on a sans doute un peu exagéré lorsque j’entends à nouveau à la VHF Laurent et Raoul qui visiblement n’ont guère avancé ces dernières douze heures. A la vacation radio on découvre même qu’on a repris du terrain sur Sigrid, Dominique, Mathieu (le Roi du Matelas) et Mathieu (Guillon-Verne).
Gaël a quelques travaux à effectuer dans son mât, au niveau du deuxième étage de barre de flèche. Il a perdu un embout qu’il a déjà remplacé par un flotteur de pêche (!) mais il aimerait consolider sa réparation. La mer est plutôt calme, le vent est faible, c’est le bon moment. Je fais un petit film mais on ne voit rien car il est trop loin. Par contre en ouvrant bien les yeux on voit un peu la scène sur ces photos ! On se rend compte aussi qu’il y a quand même une belle houle résiduelle.
Cette nuit complète de pétole et les grains qui se forment aux alentours ne me disent rien de bon. Cette fois c’est l’image que j’ai du pot au noir : une immense zone de calme avec de temps à autres un grain, plus ou moins violent. Je commence à penser que la zone orageuse était en fait l’entrée et qu’il faut maintenant trouver la sortie.
A la VHF d’autres voix se font entendre. L’avantage c’est que l’on sait toujours à qui elles appartiennent car la procédure d’appel est de donner le nom de la personne à qui l’on souhaite parler puis le sien. Nous avons donc été rejoints par Yannick (Centrifolia) et Jérôme Koch qui lui-même discute avec Sam Manuard que je n’entends pas. Eux aussi sont d’excellents protos qui ont dû faire escale pour cause de problèmes techniques. Dans la bande seul Sam a déjà passé l’Equateur. Raoul lui demande par l’intermédiaire de Jérôme si nous sommes bien dans le pot au noir et si oui s’il sait à quelle latitude se trouve la sortie. Apparemment nous sommes donc dedans mais on ne sait pas où ça s’arrête… Les compères discutent en permanence, passent parfois de la musique, se tiennent au courant de leurs réglages et surtout, traquent les grains dans l’espoir d’en traverser enfin un. C’est très drôle. Mais au bout d’un moment on se lasse d’entendre la VHF émettre en permanence et nous changeons donc provisoirement de canal.
Le vent est toujours assez faible mais néanmoins établi. Nous sommes sous spi, presque travers pour créer notre propre vent (avec notre vitesse). Le soleil brille, haut dans le ciel, et la chaleur est éprouvante. C’est difficile de barrer dans ces conditions qui demandent beaucoup d’attention pour relancer en permanence le bateau et ne pas faire dégonfler le spi. Bien cachée sous mon chapeau je mets au point une nouvelle technique pour faire de l’ombre sur mes jambes avec mon paréo, c’est toujours moins chaud qu’en pantalon car un peu d’air réussit à circuler. Voici quelques photos prises ce jour là, essentiellement par Gaël, dont une devant un cargo.
Nous passons la journée entre les grains, tous semblent nous éviter. En fin de journée pourtant nous pensons avoir droit à une douche, un grain franchement menaçant se dirige vers nous. Juste devant on aperçoit pendant quelques secondes un genre de tornade, en altitude. Renseignements pris auprès de Sam (car les autres ont bien sûr vu le même phénomène) c’est bien ça, une trombe. Il parait que parfois elles touchent l’eau avec les conséquences que l’on imagine. Voilà qui ne nous rassure pas franchement mais à peine le temps de s’inquiéter qu’elle a disparue. A défaut d’avoir eu le temps de la prendre en photo Gaël m’a mitraillée. Les images sont magnifiques avec un éclairage superbe entre les nuages. Au ras de l’eau sur certaines photos on voit comme un rayon vert qui était somptueux sur le moment.
Je fais pour ma part une vidéo de ce grain puis un peu plus tard en fin de journée une deuxième vidéo d’une ligne de grains sous notre vent. Je vous laisse regarder les images, c’est plus simple qu’une longue explication…
Et finalement le grain passe juste devant nous, ce qui dans un premier nous réjouit. Dans un premier temps seulement car derrière le grain il y a une énorme zone de pétole où le vent refuse de 90° ce qui nous emmène vers l’Ouest, pas vraiment l’idéal. Nous mettons plus d’une heure à sortir de cette fichue zone, ou, plus précisément, c’est elle qui met une heure à passer. Ci-dessous deux photos de moi dans la pétole, une sous spi où l’on constate bien les conditions, l’autre où je suis en train de changer de voile.
La nuit tombe vers 18h TU. A 19h30 il fait encore 28,5°C dans le bateau, avec une telle humidité que je suis trempée, comme dans un hammam. Le lyophilisé qui se cuit à l’eau bouillante ne me réjouit pas tellement. Il met un temps infini à refroidir, j’ai l’impression de donner à manger à un bébé, je suis obligée de souffler sur la moindre cuillère. Finalement je décide de manger en deux temps, une première moitié à ce régime puis une deuxième moitié une ou deux heures plus tard, une fois que ça a refroidi. Régulièrement je me brûle la langue. Le midi j’ai renoncé à me faire un repas chaud et je n’ai plus de biscuits apéritifs, ni viande des grisons ou chips. Du coup je ne mange pas, je mange quelques gâteaux sucrés en milieu d’après-midi. Par contre je dévore en entier mon repas du soir alors qu’avant je peinais à le finir. Et le matin les biscottes remplacent le pain frais mais je continue à me faire des tartines de confiture accompagnées de jus d’orange comme le témoigne les photos suivantes.
Samedi 20 Octobre
La nuit est calme sous gennaker. Le pilote a en effet un peu du mal à tenir sous spi donc il est préférable d’envoyer le gennaker pour dormir. Seul bémol la batterie sur laquelle je pensais faire toute la nuit descend rapidement. Heureusement que je surveille régulièrement avec le voltmètre sinon je l’aurais endommagée, la croyant bien plus chargée que ça. Pourtant hier à midi le chargeur indiquait qu’elle était pleine. Je n’y vois qu’une explication, les bavards d’hier ont dû vider partiellement ma batterie dans l’après-midi. En effet ma VHF est branchée sur un haut-parleur extérieur donc ça consomme quand même pas mal. Mais je ne pensais pas que ça serait à ce point là. De toute façon ce n’est pas dramatique car aujourd’hui il fait à nouveau grand beau en dehors des grains et on n’entend plus personne car d’une part les autres vont plus vite avec leurs protos et d’autre part ils ne suivent pas exactement la même route que nous, nous comprendrons dans deux jours pourquoi.
Le reste de la journée se passe exactement comme la veille, sous spi, entre les grains. Notre technique est simple, et elle est la mienne depuis longtemps : ne pas lâcher la barre tant qu’on y voit quelque chose. Nous barrons donc du lever du jour au coucher du soleil. Et cette obstination d’ordinaire fructueuse se révèle particulièrement payante dans le petit temps. Il est certain qu’il faut supporter la chaleur, accepter de fondre au soleil tandis que toute l’ombre tombe dans l’eau ou même nulle part tellement les rayons sont verticaux. Mais le classement diffusé à 11h lors de la vacation nous donne raison, nous rattrapons les bateaux qui nous précèdent et distançons les suivants. Bien sûr on se demande s’il n’y a pas là un genre d’effet accordéon lié au pot au noir et l’on s’attend tous les jours au retour de manivelle mais non, les nouvelles sont toujours excellentes, le moral est au beau fixe.
Voilà désormais deux semaines que nous sommes partis. Je profite de l’après-midi pour remonter la prise sur mon vérin afin qu’il soit prêt au premier coup de Trafalgar et faire un check-up complet du bateau pendant qu’il fait jour. Depuis hier j’ai une nouvelle inquiétude, ma drisse de grand’voile. En effet Laurent a cassé la sienne hier ce qui l’a obligé à monter en tête de mât pour la remplacer. Et je n’ai pas envie de me retrouver dans cette situation, surtout si le vent venait à forcir et les vagues à se former. Je profite donc que Gaël se trouve coincé sous un grain sans vent auquel j’ai échappé de justesse et dans lequel il se savonne, pour affaler entièrement la voile, couper la drisse de façon à déplacer les points d’usure et renvoyer le tout. Je me sens mieux, j’ai l’impression de ne plus être dépassée par les évènements mais de bien les anticiper, ce qui est beaucoup plus agréable que d’être le nez dans ses vérins. Ci-dessous deux photos prises ce jour là sur lequelles on voit bien le ciel chaotique du pot au noir.
En fin d’après-midi on aperçoit une voile au loin. Tandis que l’on s’interroge la réponse nous parvient par la VHF. C’est Stéphane sur son Marcel for Ever, assez connu pour son nez de clown et sa présence particulièrement agréable sur les ondes. J’avais gardé un excellent souvenir de sa prestation à la Transgascogne et je n’ai pas été déçue. Nous bavardons un peu : nous le renseignons sur la bande de la veille derrière laquelle il court tandis qu’il nous indique qui est à sa poursuite (aucun bateau de série, tant mieux). Puis il nous passe un morceau de musique idéalement en accord avec l’ambiance. Je suis à l’étrave de mon bateau, je regarde défiler l’eau en écoutant la musique, je réalise que je suis exactement au milieu de l’Atlantique, tant en direction Nord Sud qu’Est Ouest, au point sans doute le plus éloigné de toute terre de mon périple. Et je suis incroyablement bien, c’est un moment unique, que je garde précieusement en mémoire. Deux minutes de bonheur que je n’oublierai pas de ci tôt, une impression de sérénité sans doute très éphémère durant cette Transat. Déjà sur le moment je me disais « Voilà, tu sais pourquoi tu es venue jusque là, pourquoi tu as tant galéré, pour vivre des moments comme ça ». Quatre jours plus tard je me suis maudite, considérant ces quelques minutes comme parfaitement négligeables devant les longues heures de près par vent soutenu mais c’est la suite… Merci Marcel pour cet instant magique.
A propos de musique j’avais emmené avec moi un Ipod avec de la musique assez variée mais rien qui ne correspondait vraiment à mes attentes une fois sur l’eau. Je n’avais pas tellement de musique du genre « ambiance ». De retour à terre je m’étais d’ailleurs promis de récupérer celle de Marcel mais nous n’avions jamais les bons outils aux bons moments. Je n’ai donc pas été tellement tentée par ma musique, ne sachant pas vraiment quel morceau choisir. J’ai aussi rencontré un deuxième obstacle assez inattendu c’est le monde à la VHF. En effet pour pouvoir écouter de la musique dehors sans risquer de noyer mon appareil j’avais prévu de brancher l’Ipod sur le haut-parleur de la VHF. Le soucis c’est qu’en faisant ça je ne pouvais plus entendre la VHF. Je pensais que ça ne poserait pas de problème car de toute façon je n’entendrais personne comme me l’avaient raconté certains anciens. Or il s’est avéré qu’indépendamment de Gaël j’ai eu presque tous les jours du monde sur les ondes et que c’est quand même bien agréable d’entendre les autres. Et ça peut aussi être intéressant pour la course car certains donnent leurs réglages et leur route. Tout ceci fait donc que je n’ai pas écouté un seul morceau de musique à part ceux diffusés en tout début de vacation radio par Denis Hughes ou à la VHF par d’autres concurrents.
Derrière Marcel for Ever, au loin, un autre bateau pointe son étrave : c’est Nacho Orti sur son Medi-Valencia. Il va rester deux nuits et une journée avec nous. Il appelle tous les matins et tous les soirs pour donner sa position. Comme il a cassé sa BLU il appelle également tous les midis pour qu’on lui donne les classements et la météo. Il contacte aussi les cargos (sur le canal de sécurité) pour leur demander la météo. C’est assez drôle car au final ni celle des cargos ni celle de la BLU n’est juste ! Quand à la sortie du pot au noir, les cargos s’en moquent complètement et sont incapables de savoir s’il y a ou non du vent, tout juste sont-ils au courant s’il y a des déferlantes !
Durant cette fin d’après-midi les interrogations sont toujours les mêmes… « Où se termine le pot au noir ? » Quelques indices, révélés par Marcel nous donnent bon espoir : la couleur de l’eau s’éclaircit alors qu’elle était devenue foncée depuis l’entrée dans le pot au noir, il parait que c’est normal. D’autre part une longue houle est arrivée, direction Sud Est comme les supposés alizés du Sud. C’est donc qu’ils ne doivent plus être loin. On commence à croire que l’on est tiré d’affaire.
Hélas, la nuit se charge de nous rappeler que le pot au noir est toujours bien présent… En effet c’est reparti pour une nuit horrible, pas terrifiante comme la première dans cette formidable zone de convergence intertropicale mais épuisante. Moralement car cette fois on croyait vraiment que c’était fini et physiquement car il m’est impossible de dormir. Nous qui jusqu’à présent avions réussi à éviter les grains la nuit sommes servis. Toute la nuit nous naviguons de grains en grains sans nous voir tellement les vitesses et les directions du vent sont aléatoires. A chaque grain il y a un renforcement du vent à peu près maîtrisable dont je tire partie pour avancer à grands pas, rarement dans la bonne direction. Il y a aussi les traditionnels litres d’eau qui tiennent plus du déluge que de la gentille pluie bretonne. Et derrière une vaste zone de pétole dans laquelle il est impossible de se déplacer. Il y a peu d’éclair, ce qui est un point tout à fait positif et réconfortant. L’ennui c’est que l’on ne voit pas vraiment les grains puisqu’il fait nuit et qu’ils ne sont pas éclairés… Du coup ils nous tombent dessus sans prévenir ce qui n’aide pas à gérer son sommeil.
En fin de nuit ça semble se calmer un peu, je suis lassée et épuisée, je coince la barre dans l’angle du bateau et commence à tourner en rond. De toute façon il n’y a pas assez de vent pour réellement avancer ni faire appel au pilote automatique, Gaël est loin derrière, autant prendre une heure pour bien dormir. Et si le vent se lève brutalement je le saurai car la gîte sera plus forte et les tours se feront violemment. C’est d’ailleurs ce qui se produit cinquante minutes plus tard, mais au moins je suis un peu reposée.
Dimanche 21 Octobre
Lorsque le jour se lève je crois voir une bouée cardinale derrière moi. Vu l’endroit où je me trouve il est certain que ça ne peut pas être une bouée ancrée au fond. En plus on dirait qu’elle se déplace rapidement c’est étrange. Et elle parait bien grande… Pourtant elle est noire en haut et jaune en bas. Tout à coup je réalise que c’est Nacho Orti !! Ses voiles sont coloriées aux couleurs de son sponsor, jaunes et noires. Avec la fatigue je l’ai confondu avec une bouée ! Je me suis rapidement rendue compte de mon erreur mais honnêtement les couleurs sont vraiment similaires comme le montre la photo ci-dessous.
Je ne suis pas au bout de mes surprises ni de mes coups de stress et cette fois ci c’est un oiseau qui vient m’inquiéter. Un espèce d’immense rapace tourne autour du bateau en décrivant des cercles d’abord très hauts et très grands puis assez proches et resserrés. Au début cela m’amuse et je ne suis pas contre un peu de visite mais à la longue son manège commence à m’angoisser. Et s’il voulait m’attaquer ? Peut-être qu’il est perdu et qu’il a faim ? Qu’il va se jeter sur moi ? Je mets ma capuche, on ne sait jamais. Je commence aussi à énvisager une situation de repli. Si jamais il fonce sur moi je me jette à l’intérieur. Sauf que le capot est fermé, je l’ouvre donc en prévision. Je n’en mène par large et suis persuadée qu’il va finir par fondre sur moi. Alors que je suis sur le point de me réfugier dedans l’oiseau se pose tranquillement sur l’eau !! Donc ce n’est pas un rapace mais un oiseau marin, je suis rassurée puis mesure subitement l’ampleur du ridicule de la situation. Se croire attaquée par un rapace au milieu des océans, n’importe quoi. Autant je ne sais pas quel oiseau ça peut être (et il est vrai qu’il était immense avec des ailes et un vol qui ressemblaient à ceux d’un rapace) autant je suis certaine qu’il faut absolument que je dorme. Confondre un bateau avec une cardinale puis être angoissée par un oiseau ça fait beaucoup, au lit !
A mon réveil je suis toujours assez démotivée. Je pensais vraiment hier qu’on en aurait fini avec ce pot au noir et après la nuit franchement pénible le ciel est toujours aussi chargé, chaotique, et la situation ne se débloque pas. Combien de jours va-t-on passer ici ? Encore combien de grains à traverser avant d’être tirée d’affaire ? Je commence à trouver le temps long, heureusement Gaël, qui lui était plutôt découragé le premier jour de ce bazar, a repris confiance et me réconforte.
Nous sommes maintenant tous les deux très proches de Nacho que Gaël prend en photo. Il n’avance pas tellement plus vite que nous (bien que ce soit un proto) car il n’a pas de génois, seulement un gennaker qui ne fait pas tellement ses affaires en ce moment où nous faisons du près serré. Nous passons donc la journée ensemble, à slalomer entre les grains pour surtout éviter les zones sans vent qui se trouvent juste derrière. Finalement en fin d’après-midi on finit quand même par s’en prendre un, tous les trois. Et l’effet est le même pour tous : arrosage puis arrêt immédiat « attention le véhicule est arrêté en pleine voie il est interdit de descendre». Interdit de ramer plutôt car là il n’y a pas grand-chose d’autre à faire à part attendre. Et tout à coup ça repart, il « suffit » de patienter le temps que le nuage passe, c’est frustrant.
Devant, le ciel est à nouveau plus clair, les nuages ont l’air moins méchants, moins noirs. On aperçoit à nouveau de temps à autres quelques poissons volants. Or ces derniers avaient disparu depuis l’entrée dans le pot au noir, serait-ce enfin le bout du tunnel ? L’eau s’éclaircit de plus en plus, nous laissons la dernière grosse barre de nuage derrière nous. Le vent est bien établi au Sud Est, nous sommes à 490 milles de Fernando.
Voilà quatre photos de Félibre prises ce jour par Gaël, une le matin, deux le midis et une en fin de journée où l’on peut voir le changement dans le ciel et à la surface de l’eau.
Durant la nuit on rencontre encore quelques grains mais nous avançons plutôt vite si l’on compare avec ces derniers jours, cette fois c’est sûr, on a franchi le pot au noir, à nous la dernière ligne droite vers le Brésil. Il ne reste plus qu’à éviter l’île de Fernando de Noronha, dernier obstacle sur le parcours à laisser sur tribord (droite), et ça sera gagné !