Lundi 22 Octobre
Le pot au noir pour moi aura donc été un genre d’immense espace avec peu de vent et quelques grains pas très méchants, bordé par deux barrières, l’une absolument terrifiante ressemblant à un gigantesque orage, l’autre plutôt pénible mais sans éclairs. Il parait, d’après ce que l’on m’a expliqué en arrivant, qu’au moment où nous sommes passés, le pot au noir était scindé en deux, une première partie pas très épaisse avec le fameux orage puis une seconde partie un peu plus loin, beaucoup plus vaste. Et entre les deux il y avait cette zone où nous avons eu du vent de Sud Est bien établi qui nous a même obligés à prendre un ris, et qui correspond à notre première journée après l’orage, où je pensais être tirée d’affaire. Il parait que cette situation est assez rare mais elle existe. Au moins maintenant je suis au courant !
Aujourd’hui je suis donc sortie du pot au noir, je suis presque au près, ça avance bien. Au moment de la vacation radio il ne reste plus que 400 milles pour Fernando de Noronha. Il devient particulièrement difficile de capter la BLU, ce qui est logique car on commence à être très loin de Monaco ! Dominique avait entendu dire qu’après l’Equateur c’était quasi impossible d’entendre quoi que ce soit donc je ne suis pas surprise. Au milieu des grésillements, l’oreille collée à l’appareil je parviens à entendre qu’une dépression est installée sur le Nord du Brésil et sème la pagaille dans l’alizé, comme si on avait besoin de ça. On m’avait dit qu’à la sortie du pot au noir on serait au près serré mais dans du vent pas trop fort qui adonnerait plus on s’approcherait de Fernando pour finir ensuite sous gennaker le long des côtes du Brésil. Ca c’était pour le scénario. Nous on a droit à la version revue et corrigée par cette foutue dépression.
Le vent n’adonne pas, au contraire pour le moment ça refuse. Nous voilà donc au près serré, c’est-à-dire à l’allure la plus proche du vent (les voiliers ne peuvent pas avancer face au vent, ni à moins de 45° de son axe). Depuis quelques jours une idée me travaille : nous avançons à l’aveuglette vers le point supposé de Fernando de Noronha, guidé par le GPS. Sauf que c’est ce même GPS qui a tenté de m’envoyer droit dans les falaises du Cap Vert. Comme nous avons préparé la navigation ensemble avant le départ, Gaël et moi possédons les mêmes coordonnées pour Fernando et nous dirigeons donc vers le même point. De plus en ce moment nous sommes seuls ce qui signifie que si ce point est faux, nous n’avons pas les moyens de nous en rendre compte et nous avançons peut-être vers nulle part ! Afin d’en avoir le cœur net je déplie les cartes et calcule la position de l’île qui ne correspond pas avec celle que j’ai. Je sors alors les photocopies du livre des feux de l’Amérique du Sud, ouvrage qui répertorie l’ensemble des signaux lumineux (phare, bouée, jetée) de la zone, donnant pour chacun d’entre eux la position GPS, et le type d’éclairage (feux à éclat ou scintillant, portée de la lumière, couleur…). Et là consternation, je me suis trompée d’un degré en longitude en recopiant la position, c’est-à-dire que l’île est 60 milles plus à l’Est que prévu, donc plus proche encore de l’axe du vent. Voilà qui ne fait pas nos affaires. A cette distance ça ne fait que quelques degrés d’écart (8° je crois) mais c’est énervant quand même. Voilà donc pourquoi les protos qui étaient avec nous dans le pot au noir ne suivaient pas exactement la même route que nous. Le seul point positif dans l’histoire c’est que Fernando de Noronha est également 25 milles plus proche que ce que nous pensions, on y sera plus tôt !
On continue donc au près serré dans du vent de Sud Sud Est, en dessous de la route, ce qui signifie que si le vent ne tourne pas, on n’arrivera pas à passer du bon côté de l’archipel, à l’Est, comme nous l’impose la direction de course pour éviter que la flotte ne se disperse trop dans l’Atlantique et faciliter notre suivi par les bateaux accompagnateurs. Cela impliquerait de virer pour faire un contre bord et se recaler du bon côté de Fernando. Or Gaël n’a qu’un seul safran et ne peut pas naviguer sur l’autre bord, on ne peut donc pas courir ce risque il faut à tout prix franchir l’île en un seul bord. D’autre part, indépendamment de ce problème tirer un bord serait terrible pour la course. Pendant que tout nos adversaires avanceraient vers le but nous serions perpendiculaire à la route et perdrions un temps fou. Voilà pourquoi depuis le Cap Vert tout le monde s’acharne à trouver le meilleur compromis entre aller vite sur la route et rester le plus possible à l’Est.
De toute façon pour le moment il n’y a qu’une option, serrer le vent au maximum en croisant les doigts pour qu’il tourne, on verra bien quand on y sera. Comme par ailleurs on n’a pas la position GPS des autres concurrents mais seulement un classement on ne sait pas s’ils sont plus dans l’Ouest ou dans l’Est et donc mieux ou moins bien placés que nous. Seul le temps nous renseignera. Au classement du jour on continue à rattraper du terrain sur ceux qui nous précèdent, c’est bon pour le moral. Et comme on est quand même très près de la route directe et que notre vitesse est constamment autour de six noeuds, les milles défilent.
Le vent monte progressivement, on prend un ris, puis deux. Et je réalise tout à coup qu’on vient de rentrer dans le monde « penché », et ça risque d’être le cas pour un moment. En effet aux allure de près le vent qui appuie dans les voiles presque perpendiculairement à la marche du bateau le fait pencher, gîter en langage maritime alors qu’aux allures portantes, c’est-à-dire lorsque le vent vient de l’arrière il pousse sur les voiles dans la même direction que la marche du navire, sans le faire gîter. On passe donc du stade confortable pour le corps mais prenant pour l’esprit au stade reposant pour l’esprit mais fatiguant pour le corps. Au portant puisque le bateau est à plat il est facile de se déplacer, la position assise est agréable et ne demande pas d’effort. Par contre le risque de sortie de piste (départ au tas ou à l’abattée) n’est pas négligeable ce qui engendre un stress relativement permanent. Au contraire aux allures de près il n’y a pas tellement de souci à se faire, au pire le bateau tourne tout seul ce qui a généralement très peu de conséquences. En revanche il faut imaginer la vie dans un espace réduit, dans lequel on ne tient pas debout (moi comprise !), qui penche de 30° environ, et qui en plus tape dans les vagues, ce qui se traduit par de nombreux à-coups. Essayez maintenant de remplir une bouilloire ou même simplement de vous déplacer dans cet univers… c’est un effort de tous les instants. On comprend rapidement pourquoi les gens préfèrent faire de la croisière en catamaran, bateau qui reste toujours à plat du fait de ses deux coques !
Je barre toute la journée, c’est plutôt agréable, le bateau gîte mais c’est encore raisonnable. Et surtout on avance bien. Il s’agit juste de bien négocier le clapot qui se forme pour éviter que le bateau ne s’arrête à chaque fois. Il faut le relancer quand il ralentit car plus il va vite plus il passe bien dans les vagues. Mais pour le relancer il faut abattre (s’éloigner du vent) et donc s’écarter un peu de la route. C’est tout l’art de la chose, et les années d’Optimist avec une étrave bien carrée qui pousse l’eau au lieu de la fendre m’ont entraînée à ça. Le seul souci c’est que Bob le pilote, lui, n’est pas tellement formé au près serré, il n’a pas fait assez de dériveur dans sa jeunesse ! Et moi dans la nuit je serai incapable de voir les vagues. Ca promet…
En fait en fin de journée le vent adonne un peu (s’écarte de nous) ce qui nous permet maintenant d’être sur la route directe. Comme on ne peut vraiment pas se permettre de rater Fernando on grimpe de quelques degrés, histoire de prendre un peu de marge. En tout cas cette rotation de vent est une bénédiction d’un point de vue du pilote. Il va pouvoir barrer toute la nuit. Seule frustration, je n’arrive pas à régler le mien aussi bien que Gaël qui fait donc un cap un peu meilleur et se trouve un mille à mon vent au petit matin. C’est agaçant. Et au lever du jour ça refuse à nouveau, on dirait que le vent varie selon l’heure de la journée.
Mardi 23 Octobre
La mer s’est formée. Les anciens nous avaient parlé de la longue houle du Sud, mais la dépression s’amuse toujours avec nous, ou plutôt à nos dépends. En guise de houle c’est surtout une mer hachée, extrêmement courte, un peu comme en Méditerranée, très désorganisée. Ce qui a le don de transformer le bateau en machine à laver. Régulièrement le pont est couvert d’eau, moi avec. Perchée sur mon coussin je tente de rester au sec mais c’est peine perdu. Il est gorgé d’eau, régulièrement submergé, mon pantalon de ciré ne résiste pas non plus aux assauts des vagues. Et là c’est un peu le drame. Je suis assise dans l’eau en permanence. Je présume que la plupart des terriens ne saisissent pas l’ampleur du désastre mais quiconque a déjà fait du mini (n’est ce pas Laurent ?) voit volontiers où je veux en venir. Avoir les fesses dans l’eau c’est terrible. En effet comme le dirait Pampers « garder bébé au sec est essentiel ». Sauf que là on ne parle pas Pampers ni bébé mais ciré et Sophie. Mais le problème est le même. Avec les frottements des vêtements bien amplifiés par les à-coups du bateau, l’eau et le sel, les fesses s’irritent très vite, puis deviennent rapidement couvertes de boutons. Je vous passe les détails mais le problème est crucial car une fois que la situation s’est considérablement dégradée il est très délicat de réparer les dégâts et la douleur est si vive qu’il est franchement douloureux voire impossible de s’asseoir. Ce qui n’est pas sans poser problème dans un bateau dans lequel on ne tient pas debout !
Afin de réduire ces problèmes et surtout de les retarder au maximum j’ai donc embarqué deux coussins anti-escarres fournis par Rémi (skipper de R&O, en route pour la prochaine Transat). J’en ai perdu un avant le Cap Vert et je prends grand soin du second. Tous les jours je me lave également avec des lingettes et je mets de la crème anti-rougeurs pour bébé justement. Et ça marche très bien. Les autres ne le racontent sans doute pas mais font pareil. Reste que l’élément essentiel c’est d’être au sec. Ce qui donc est sérieusement compromis.
J’attends avec impatience la vacation radio avec l’espoir d’entendre que la dépression s’en va. Raté, elle est là et s’installe. A 11h je résume la situation dans mon livre de bord : « Marre des vagues qui font taper le bateau et trempent tout, y compris les lunettes. Marre d’éternuer et de me battre avec les panneaux solaires qui chargent trop ou pas assez ! Seul point positif, on est à cinq milles de l’Equateur. »
Pour ce qui est des vagues vous imaginez l’ambiance. Je ne vois plus rien à travers mes lunettes et suis contrainte de renoncer à les porter. Ce qui m’inquiète beaucoup car on est au niveau de l’Equateur, le soleil tape fort, l’eau réverbère les rayons et j’ai peur de me brûler les yeux que le sel attaque déjà. Néanmoins je ne vois pas d’autre solution. Autour de moi les éléments qui ne sont pas en permanence sous l’eau sont recouverts d’une épaisse croûte de sel, c’est le cas notamment des panneaux solaires.
D’ailleurs j’ai un problème avec les panneaux solaires comme je l’ai mentionné dans mon livre de bord. Hier midi la batterie principale était chargée et cette nuit elle n’a de nouveau pas tenu aussi longtemps qu’espéré. Je fais le parallèle avec la situation de l’avant-veille que j’avais mise sur le compte des bavards de la VHF. En résumé vers 11hTU le voyant indiquant que la batterie est chargée s’allume. En réalité la batterie n’est pas pleine. Tout à coup je comprends : les trois panneaux sont branchés ensemble sur le répartiteur de charge, appareil qui envoie le courant dans l’une ou l’autre des batterie selon mon choix. Et qui arrête la charge de la batterie lorsqu’elle est pleine pour ne pas la faire « bouillir » tout en allumant le fameux voyant. En fait la batterie n’est pas pleine mais le courant récupéré est tellement fort au zénith du soleil avec les trois panneaux en même temps que la tension grimpe très haut et le répartiteur « croit » que la batterie est pleine. Si je supprime un panneau ou deux panneaux ça recommencera à charger. Le problème c’est d’enlever suffisamment de panneau pour que ça charge mais pas trop pour qu’il reste quand même de quoi charger ! Et évidemment cela dépend de la hauteur du soleil donc de l’heure mais également de la position des panneaux. Donc jusqu’à la fin de la course je vais jouer à cache-cache avec mes panneaux pour trouver le bon compromis. Sachant pour pimenter un peu le tout que le fameux voyant est à l’intérieur et que si je mets le pilote pour aller voir, ça « détourne » une partie du courant et la batterie apparaît moins chargée au moment où je regarde. Et à peine je suis sortie et j’ai repris la barre que le voyant s’éclaire à nouveau. Et bien sûr il y a deux batteries à gérer. On s’amuse bien hein ? Ce truc là a failli me rendre dingue.
Je passe l’équateur vers midi et je fais deux vidéos, l’une juste avant et l’autre pendant. Les voilà. Dans la première je me lèche les lèvres sans arrêts car le sel pique affreusement. Dans la seconde j’ai mis de la crème !
C’est une drôle d’impression de sortir seule son champagne. De fêter quelque chose toute seule. Bizarre. Mais comment ne pas fêter cet instant si particulier dans la vie d’un marin. Je n’y connais pas grand-chose en terme de tradition mais je sais que l’usage veut que ce passage soit fêté, de même que celui du Cap Horn. Sauf que le Cap Horn je risque bien de ne jamais le passer ! Au lieu de boire seule ma bouteille j’en ai donné à Félibre et ses voiles, à Neptune et à Eole pour qu’il nous laisse passer Fernando. Par contre sur le moment j’ai oublié Bob. Je ne suis pas particulièrement superstitieuse mais je m’en suis franchement voulue. D’abord le pauvre je le considère comme un ami, il travaille tant sans se plaindre, ce n’est pas sympa de l’avoir oublié. Ensuite il serait de bon ton de ne pas le fâcher car s’il recommence son cirque comme au début je ne vais jamais m’en sortir. Je ne me sens pas tranquille…
Par contre Eole semble content de son petit coup à boire, le vent adonne franchement. Tout en gardant encore un peu de marge on peut quand même ouvrir un peu les voiles ce qui est déjà nettement plus confortable et un peu plus rapide.
Pour fêter le passage de l’Equateur j’ouvre un lyophilisé «de luxe » offert par Laurent, daurade à l’indienne ! Je suis agréablement surprise, cette marque là ne fait pas dans la bouillie, contrairement à celle que j’ai l’habitude de manger. Par contre les rations ne sont pas copieuses. C’est agréable en tout cas et je regrette de ne pas avoir emmené plus de sortes de lyophilisés.
En cette fin de journée je suis lassée du bleu de la mer. Voilà longtemps que nous n’avons rien vu, rien de rien, à part quelques poissons volants qui ne m’amusent plus. Rien que le bleu du ciel, de la mer, le gris des nuages et le noir des grains. Vivement Fernando !
Mercredi 24 Octobre
Comme pour répondre à ma demande, durant la nuit je vois arriver un oiseau. Il essaie maladroitement de se poser, se cogne un peu partout mais finit par élire domicile sur le capot coulissant du bateau. Comme pour l’oiseau qui était venu me voir après le Cap Vert je pense tout d’abord qu’il est perdu. Et celui là, contrairement au pseudo rapace du pot au noir, ne peut pas se poser sur l’eau car il n’a pas les pattes palmées. Cette fois je suis bien décidée à le prendre en photo mais je ne peux bien sûr pas sortir car il faudrait pour ça ouvrir le capot ce qui ne manquerait pas de le faire fuir. Les ailes de sa queue touchent presque mon visage c’est marrant. Je sors donc l’appareil, cadre un peu à l’aveuglette à bout de bras et prie pour que le flash ne l’effraie pas. Ce qui donne ça :
Au bout d’un moment je vais me coucher car je ne vais pas passer la nuit à regarder la queue d’un oiseau. Lorsque je me réveille il est toujours là. A ma grande surprise un autre oiseau se met à voler autour du bateau, lui aussi à la recherche d’une piste d’atterrissage. C’est assez drôle car d’une part il a bien du mal à voler sans se prendre dans les voiles ou le gréement (ensemble de câbles qui tiennent le mât) et d’autre part il ne parvient pas à tenir debout là où il se pose. Il glisse inexorablement du côté où gîte le bateau, en tentant de griffer le pont. Vu l’anti-dérapant il va surtout se limer les griffes, je rigole de le voir si maladroit. A chaque vague qui le pousse un peu plus il remonte de quelques pas. Il tente de se poser sur la plage avant mais à la première vague c’est l’inondation. On le sent énervé, il s’envole à nouveau, recommence toute sa manœuvre d’approche et finit par se poser sur un winch. Là au moins il peut s’accrocher. Même motif même punition, je le prends en photo, pour une fois que j’ai quelque chose à voir, de la visite. Et là encore je suis obligée de mettre le flash sinon en pleine nuit on ne voit rien.
Je retourne me coucher mais je ne suis pas au bout de mes surprises. Durant la nuit deux autres oiseaux ont rejoint leurs camarades. Je ressemble bientôt à un nid ambulant. Il y en a un sur le bout de la bôme, un sur la bouée fer à cheval (pour une fois qu’elle sert à quelque chose celle là), un sur un winch et un qui se balade entre le capot et les filières. Mais ce dernier a du mal à tenir car le bateau tape sur les vagues. Les autres places sont de toute évidence plus confortables. Il est déjà clair à ce moment que je n’ai pas à faire à des oiseaux égarés, épuisés mais à des oiseaux qui viennent sans doute de l’archipel de Fernando de Noronha, connu pour être une grande réserve naturelle, et qui profitent de mon bateau pour faire une pause. A ma grande stupeur ils commencent à se livrer à une bataille pour qui aura la meilleure place, je n’en reviens pas. Le dernier posé prend son envol, fonce vers celui qui est sur la meilleure place afin de l’effrayer et de le déloger. Parfois ça marche, parfois non. Je continue à prendre des photos, pour une fois qu’il se passe quelque chose à bord. Et j’avoue que je suis sans pitié. Si des chercheurs tentent de comprendre la perte soudaine de vue des ces pauvres oiseaux c’est sans doute à cause du flash ! Mais ça fait de très belles photos…
Et une photo du plus gros oiseau de la bande…
Je m’amuse beaucoup avec mes oiseaux. J’ai l’impression d’être un arbre en mouvement. Leur manège me fascine. J’appelle Gaël pour lui raconter, lui n’a pas le moindre volatile en vue. Il me demande alors « Tu as vu le film Les Oiseaux d’Hitchcock ? ». Là d’un coup toute la magie du moment s’arrête, tout se fige. Non, je n’ai pas vu le film mais connaissant Hitchcock ça ne doit pas être particulièrement drôle. D’un coup je regarde ces pauvres bêtes d’un mauvais œil, comme si elles allaient me porter malheur, qu’elles étaient un mauvais présage. Gaël a beau m’affirmer que dans le film il ne se passe rien je n’y crois guère et le mal est fait. Je me recouche, l’ambiance n’est plus la même… Lorsque le jour se lève le vent a encore forci et les oiseaux sont partis.
Cette fois c’est vraiment la tempête, deux ris dans la GV, solent, tout, absolument tout est trempé. Les vagues rincent le pont, le bateau tape, il devient difficile de se tenir assis en barrant. Un bras par-dessus la filière, les pieds sur le cale-pieds, la capuche enfoncée sur la tête je tente d’éviter comme je peux les grosses vagues et les embruns. Ce temps commence à me déplaire sévèrement car d’une part le bateau retombe parfois lourdement au creux d’une vague et d’autre part toute notion, même minime, de confort a disparu. Et ce n’est pas là ma conception du plaisir en mer. Malgré le fait que le capot soit fermé des vagues arrivent en profitant des chocs à pénétrer à l’intérieur. L’eau dégouline de partout. Il y a un bon centimètre d’eau au dessus du niveau du plancher, c’est la fête. Je crains le pire pour ma VHF déjà bien endommagée depuis l’orage du pot au noir. En effet durant cet épisode fantastique elle a pris l’eau ou tout au moins l’humidité et on ne m’entend pas vraiment. Ma voix apparaît toute faible si bien que Gaël ne perçoit pas mes appels, je suis contrainte d’attendre que lui cherche à me joindre pour pouvoir lui parler.
Je regarde autour de moi, la mer est agitée, mauvaise. Les vagues sont croisées, toujours assez courtes. Il n’y a pas vraiment de grosses déferlantes donc je ne ressens pas encore le besoin de fermer la porte, on est loin des terribles conditions de la Transgascogne. Par contre je commence à m’inquiéter de taper régulièrement dans une vague plus grosse qu’une autre qui me freine alors totalement et, au lieu de redescendre de l’autre côté, je tombe brutalement. Je n’aime pas ça, le mât en prend un sacré coup à chaque fois. Et je n’ai pas envie ni de démâter, ni de fissurer les cloisons autour du pied de mât. Je garde la barre, aussi attentive que possible. On est maintenant à 110 milles de Fernando et on commence à arrondir sensiblement la trajectoire.
La journée se passe plus ou moins sous l’eau, le vent adonne un peu mais ne mollit pas. A la fin de la journée je suis épuisée et je file me réfugier à l’intérieur. De toute façon il fait nuit donc je ne vois plus les vagues et vu comme elles sont désordonnées il n’y a pas grand-chose à faire. Bob prend la relève tandis que je mange assise dans un shaker, à l’intérieur. Je me couche et sens des gouttes qui me tombent dessus. C’est agaçant. Je cherche d’où vient cette eau. En fait un de mes sacs à bout a encore été arraché et la vis de fixation aussi. Donc j’ai un petit trou à la place par laquelle l’eau rentre de temps en temps. Il n’y a pas péril en la demeure mais dormir dans un tambour de machine à laver avec en plus une goutte sur le visage toutes les dix secondes ça n’est pas vraiment possible. Je scotche tout, ça tient, c’est fantastique. Je ne parviens pas à m’endormir tout de suite. Le bateau tape parfois très brutalement, ça fait beaucoup de bruit et ça m’inquiète. J’appelle Gaël, son bateau aussi tape beaucoup. Et comme l’intérieur de son bateau est moins confortable que le mien (moins cloisonné), il n’a pas vraiment d’endroit où dormir et il commence à avoir le mal de mer. Cependant la conclusion est inévitable, il n’y a pas grand-chose à faire. A la barre on n’y voit rien, autant essayer de se reposer pour ensuite faire cesser (partiellement) ce carnage dès qu’il fera jour. Fatiguée je parviens finalement à m’endormir et à passer un début de nuit relativement agréable.
Fernando approche et en milieu de nuit je vois une lueur à l’horizon. Enfin une lueur, un signe de vie après ces journées désertes. Ca fait quelque chose de voir apparaître cette lueur au milieu de nulle part, exactement où on l’attendait, au moment où on l’attendait. Un peu comme si on avait rendez-vous, au milieu de l’océan. Car la côte est encore loin. C’est juste un petit point, comme un trait d’union entre deux univers bleu. Mais un grand pas quand même car nous entrons maintenant dans les eaux territoriales brésiliennes, ce qui est déjà une victoire.
Petit à petit la lumière grandit, grossit, s’intensifie, se dédouble et se dédouble encore pour devenir une multitude de petits points flous. Je dors encore un peu, me relève, cette fois je vois clairement l’éclat d’un phare, de plusieurs phares mêmes. La partie habitée a l’air d’être au nord, le sud de l’île est tout noir. Je distingue un énorme rocher, une petite île inhabitée en fait. La lune s’est enfin levée et éclaire tout ça de son œil blafard. C’est étrange de voir défiler comme ça une terre, au bout de tant de temps. Elle passe fugitivement, on dirait qu’elle ne veut pas nous voir, ne veut pas être dérangée. Je réveille Gaël pour qu’il puisse voir ça de ses yeux. Le phare principal est maintenant assez proche, je commence même à le trouver un peu près. Je déplie la carte pour vérifier qu’il n’y a pas de haut fond. Mais la carte n’est pas assez précise, elle passe de 3000m de fond à la terre directement ! Bon, il aurait fallu emporter une carte de détail mais la liste des cartes obligatoires étant fournies par l’organisation je ne pensais pas devoir me pencher sur la question. Les petits points continuent à défiler, le phare à se rapprocher. Il est presque par notre travers ce qui signifie que le GPS va bientôt m’indiquer que la distance (3 milles !) grandit à nouveau. Et l’île principale à l’air d’être orientée Nord Est / Sud Ouest ce qui signifie qu’on a déjà dû passer au plus près. Je continue à veiller et à admirer ce spectacle si éphémère, à la fois rassurant et troublant. Ca y est, on est de l’autre côté de l’Atlantique. Mais on n’est pas pour autant tiré d’affaire car la côte brésilienne et Salvador sont encore loin. L’archipel est déjà derrière nous, on l’aura doublé en quelques heures. Impossible de le prendre en photo, lorsque le jour se lève il n’est déjà plus qu’une tâche sombre sur l’horizon. La fatigue aidant, j’aurais presque pu croire que j’avais rêvé tellement tout ça n’a pas vraiment été palpable, un peu comme un paysage qui défile pour qui somnole dans un train. Drôle d’expérience.
Jeudi 13 décembre 2007 à 9:57 |
Pauvre bob, même pas le droit à un coup a boire…
Bien vu le trip de naviguer à deux, comme ça quand on en vient à se faire faire plaisir un instant on a droit aux remarques d’un cinéphile amateur pour pourrir le moment, ça vaut bien le coup de se donner la peine d’aller au milieu de l’Atlantique pour souffrir d’ingérance…
Le Cap Horn c’est pour la Volvo ou pour le Vendée Globe 2010-2011, je suis pas certain que tu sois prête pour 2008-2009…
++
Jeudi 13 décembre 2007 à 11:34 |
Et au passage on me souffle dans l’oreillette qu’on discerne presque une larme a l’oeil pour cette traversée d’equateur…
Vendredi 14 décembre 2007 à 11:33 |
Damned je suis grillée!
Samedi 15 décembre 2007 à 4:54 |
La LPO doit être sur tes talons, fais gaffe! dis leur que c’est les oiseaux qui sont venus vers toi et pas l’inverse, encore que…
Lundi 17 décembre 2007 à 6:58 |
La description du passage à Fernando est assez émouvante je trouve … est-ce le fruit de mon imagination ? Merci en tout cas de prendre le temps d’écrire et de raconter … pourquoi pas un livre ? Car tout cela est finalement bien loin de ce qu’on peut imaginer quand on parle de Mini Transat. A te lire, on voit qu’il y a des émotions, des angoisses, des craintes … et parfois un tout petit peu de joie … Ca me fait penser à Peyron revenant de sont premier Vendée et qui, à la question “alors, c’était bien ?” avait répondu “80% de galère et 20% de plaisir … mais quel plaisir !” Etait-ce la même chose pour toi ? Pour ce qui est du Cap Horn, faut jamais dire jamais … Pour ce qui est du dernier post et de ta réponse: 1/ il s’agit effectivement d’Yves Dupont 2/ je comprend la douleur qui doit être la tienne de devoir se séparer d’un fidèle destrier qui t’a fait vivre tant de choses … mais n’était-ce pas le “pacte implicite” que vous aviez conclu au départ ? Tu es quand même incroyablement modeste en disant qu’il faut “un peu” de volonté pour repartir … car tu as dû déployer des tonnes d’énergie pour partir, même s’il est vrai qu’un Optimist suffit parfois pour éprouver du plaisir à la barre
En tout cas, chapeau !!!