2ème étape: de Fernando de Noronha à Salvador de Bahia

By Sophie

Dernier chapitre du récit, enfin! Je pense qu’il y aura une conclusion, elle est déjà en préparation dans mon esprit mais ne viendra peut-être qu’après les fêtes. Il y aura également d’autres vidéos de Félibre prises sur l’eau par Gaël. Soyez patients…

Jeudi 25 Octobre

Le bateau tape toujours autant. Gaël en a marre, moi aussi. Et on n’est pas les seuls ! A la VHF hier nous avons réussi à capter Matthieu Guillon-Verne qui discutait avec Dominique Barthel. Notre première pensée est donc que Dominique n’est plus très loin, c’est réjouissant car il nous avait quand même bien semé entre les Canaries et le Cap Vert. D’après ce que l’on entend de la conversation Matthieu trouve que ce temps est pénible et en a ras le bol d’être trempé. Nous on est content, tout le monde est dans la même situation peu agréable mais on avance plus vite, vraisemblablement en tirant au plus court. D’ailleurs aujourd’hui on ne les entend plus. Pendant deux jours pour être sûr de bien passer Fernando en un bord on a suivi une route un plus Est que la normale, mais depuis qu’on a passé Fernando on est reparti sur la route directe dont je ne me sépare que très rarement ! La conclusion est donc simple, les autres sont plus à l’Est que nous et vont par conséquent faire une route plus longue car la côte brésilienne tourne vers l’Ouest, on est à l’intérieur du virage. Voilà une excellente nouvelle.

Côté confort c’est toujours la catastrophe. Tout est trempé, le matelas, l’oreiller, le ciré, l’intérieur du bateau, le stylo refuse d’écrire il faut faire appel au bon vieux crayon à papier, pas trop taillé pour ne pas déchirer la feuille. Aller aux toilettes devient une véritable expédition ce qui m’amène à moins boire le jour tout en compensant la nuit. En effet la journée je suis dehors ce qui signifie qu’il faut d’abord que je mette le pilote, que je rentre toute dégoulinante puis que je quitte le haut de mon ciré, que je baisse mon pantalon, que je rentre le seau, fasse mes petites affaires, sorte le seau avant qu’une catastrophe ne se produise, renfile bas et haut de ciré et ressorte. Le tout sur un plancher en bois devenu une patinoire à cause de l’eau, dans un bateau dans lequel on ne tient pas debout, qui penche de 30° et saute dans les vagues tel un poisson volant ayant atterri sur le pont. Réjouissant programme. La nuit c’est un peu mieux car d’une part je suis dedans et d’autre part j’ai eu le temps de m’égoutter ! Et je ne suis pas forcément obligée de renfiler le haut de mon ciré. Je me doute que mon organisme ne va pas apprécier longtemps d’être hydraté uniquement la nuit mais pour le moment je ne vois pas d’autre solution.

Je commence à être couverte de boutons et ça m’inquiète. Voilà plusieurs jours que je ne peux pas quitter mon ciré et que je suis trempée en permanence puisque le pantalon n’est plus étanche. Sous mon ciré j’ai un collant -trempé lui aussi bien évidemment- et je n’ai pas particulièrement chaud. J’hésite à le quitter pour diminuer les frottements, je me dis que ça va peut-être aider ma peau à respirer mais ça risque de me refroidir. Je décide de le garder.

Côté visage on pourrait penser que ça va mieux puisqu’il est à l’air mais la situation n’est pas formidable non plus. L’eau s’évertue à ôter la crème solaire et je suis couverte d’une sacrée couche de sel. Comme je ne porte plus mes lunettes de soleil j’ai des coups de soleil sur les paupières habituellement protégées, d’autant plus que je garde les yeux mi-clos pour éviter sel et soleil. C’est franchement douloureux. Donc désormais c’est crème solaire même sous les sourcils ! Et j’ai trouvé une bonne méthode pour apaiser tout ça. Je vaporise de l’eau à l’aide d’un brumisateur que je me félicite d’avoir emporté. L’eau ruisselle en emmenant le sel et je m’essuie ensuite avec une serviette propre. La nuit je mets de la crème hydratante.

Ce qui est étrange c’est de voir à quelle vitesse une situation peut se dégrader. En effet durant tous ces jours de mer, que ce soit la première ou la deuxième étape je n’ai eu aucun problème de santé, aucun ennui. Je n’ai pas utilisé de produit à part la crème solaire et le stick à lèvres. Et trois jours de conditions certes inconfortables mais tout à fait maniables ont fait des ravages sur le plan de la santé. L’humidité est vraiment quelque chose de terrible.

Autre exemple les pieds. Depuis les Canaries je navigue pieds nus car lorsque j’ai quitté mes bottes à la fin du coup de vent j’avais la peau des pieds qui partait par plaques, impressionnant. J’ai décidé de faire sécher tout ça au soleil ce qui a très bien marché en quelques jours. Je n’ai pas pour habitude de naviguer pieds nus, surtout lorsque les conditions sont agitées car il y a de fortes chances de se casser un orteil ou de s’ouvrir le pied sur quelque chose. Néanmoins je ne vois actuellement pas d’autre solution ; j’ai déjà essayé les bottes avec le résultat qu’on connaît et je n’ai que des chaussures de pont type basket qui, une fois mouillées, donnent le même résultat que les bottes. Donc je reste pieds nus en faisant attention lors de mes déplacements. La figure classique consiste à s’écraser les orteils au fond du bateau après avoir glissé sur le plancher mouillé ce qui m’a valu quelques frayeurs et douleurs mais je résiste. Une autre bonne surprise est de mettre le pied sur l’anneau pour la fixation de la ligne de vie qui est caché quelque part sous les bouts (cordage) dans le cockpit. Une fois ces quelques pièges repérés ça va bien et j’arriverai sans encombre à Salvador. Ce à quoi je ne m’attendais pas du tout par contre c’est de voir mes ongles des mains comme des pieds s’arracher tous seuls. L’eau les ramollit à un point à peine imaginable et lorsqu’ils frottent simplement contre quelque chose ils se détachent. Sur les mains c’est terrible car ils sont maintenant presque arrivés à la moitié de leur longueur normale. D’ailleurs mes mains sont blanches, pas de froid mais comme si la peau était morte. A chaque fois je crois que c’est la corne qui s’en va mais non, c’est bien la « vraie » peau, bien attachée, juste toute blanche. Un peu comme lorsqu’on garde un pansement trop longtemps. Ca fait un drôle d’effet. Je n’ai pas pensé à les prendre en photo mais j’aurais dû car une journée après être arrivée à terre tout cela a disparu, la couleur normale est revenue. Pour les ongles il a fallu attendre beaucoup plus longtemps qu’ils repoussent et surtout se recollent à la peau. Incroyable.

A part ces constations édifiantes sur les effets de l’eau sur l’homme (n’est pas poisson qui veut) tout va plutôt bien. Le bateau tape dans les vagues mais la vitesse moyenne n’est pas si mauvaise, on continue à espérer que cette dépression va finir un jour par nous laisser tranquilles. Et les météorologues nous donnent un peu d’espoir.

Il semblerait que les poissons volants n’apprécient pas tellement plus que nous l’état de la mer. Les petits poissons, sans doute les alevins, sont emportés par les vagues et déposés sur le bateau. L’eau ruisselle ensuite de partout et les poissons avec. Généralement ils se coincent quelque part et meurent. Il est impossible de s’en rendre compte sur le moment car ils sont tout petits, quelques centimètres, et on ne les entend pas. Par contre on les retrouve, en bouillie dans une poulie, coincés au fond d’un sac à bout, cachés dans les replis de mon paréo, bref ils envahissent tout le bateau, y compris les voiles et c’est une infection.

Ci dessous quelques photos prises par Gaël ce jour.

Félibre dans les vagues          Félibre dans les vagues 2

Vendredi 26 Octobre

La nuit a été bonne, la mer commence à s’organiser, les vagues sont mieux formées, presque toutes dans le même sens. Le bateau tape bien moins ce qui apporte un peu plus de confort et moins de stress quant à la tenue du mât. J’ai finalement quitté mon collant devant l’ampleur du désastre. J’ai des boutons partout sur les bras et les jambes, en particulier au niveau des coudes, genoux, hanche et fesses. Là c’est clair, je peux à peine m’asseoir, je me tartine de crème mais ça ne soulage que très peu. Je mets longtemps à comprendre d’où viennent les boutons aux hanches lorsque je réalise qu’en fait c’est la nuit qu’ils se forment, lorsque couchée sur le dos ou le côté mon corps frotte sur les parois. Les traîtres… D’autres font également leur apparition sur mes doigts et ça commence à être très démoralisant. Je me dis qu’il ne va pas falloir que cette situation se prolonge trop car je vais vraiment arriver dans un sale état. J’imagine déjà les photos de l’arrivée couverte de boutons, sans ongles, la classe !

Heureusement pour tout le monde, car les autres ne sont pas tellement en meilleure forme, Gaël barre même debout (Laurent ça te rappelle quelque chose ?!), on sort doucement de la zone d’influence de la dépression. Les vagues rincent moins souvent le pont, on est désormais à 500 milles de l’arrivée, c’est la dernière ligne droite, ou plutôt la dernière courbe ! Je commence à penser à l’arrivée et envisage une ETA (Estimated Time of Arrival) pour lundi soir.

L’autre bonne nouvelle c’est que nos balises fonctionnent encore. En effet depuis quelques jours les rangs des E-Tracks sont décimés, environ 80% d’entre elles ont cessé d’émettre, en commençant par le début de la flotte. Je suis ravie d’entendre que la mienne marche encore car je sais que pour ma famille c’est important. Grâce à elle ils savent où je suis et suivent ma progression. J’imagine bien que, voyant les autres en panne, ils ne s’inquiéteraient pas si la mienne venait à s’arrêter mais c’est toujours plus rassurant de voir que le petit point avance sur la carte…

Les prévisions météo du jour nous annoncent que le vent va tourner vers l’Est ce qui devrait nous permettre de sortir les gennakers. Du reste c’est ce qu’on nous avait « vendu » depuis le début : plusieurs jours de gennaker le long des côtes du Brésil. On était même censé s’ennuyer tellement il n’y aurait rien à faire tous les uns derrière les autres à la même vitesse sur la même route. Foutaises ! Le vent refuse au contraire et nous revoilà au près. Il mollit aussi. Mon timing pour lundi en prend un coup, le moral également. Les boutons eux continuent à sortir…

Bien que je n’avance pas à la vitesse espérée les conditions ne sont pas si mauvaises, juste décevantes par rapport à ce dont on nous avait parlé. Néanmoins on est sur la route directe, il s’agit juste de contourner la « bosse » brésilienne avant de filer droit sur Salvador. Là il faut faire un choix : on peut soit raser la côte en tirant au plus court, soit rester plutôt au large, avec une route a priori un peu plus longue. Le problème de passer près des côtes ce sont les pêcheurs. En effet il va y en avoir beaucoup alors qu’au large, comme les fonds descendent très rapidement il n’y en aura pas. Moi les pêcheurs ne m’inquiètent pas, il suffit de faire une veille attentive et de ne pas dormir plus de vingt minutes à la fois. Et je trouve un peu dommage de faire du chemin en trop juste pour ça. Il parait qu’il y a aussi un problème de courant mais je n’ai pas tellement d’informations à ce sujet, j’opte donc pour la côte. Normalement on devrait la voir apparaître un peu avant Recife.

La nuit tombe et quelques heures plus tard la lune se lève, pleine, elle éclaire un maximum. Je parviens quand même à distinguer au loin un halo lumineux, c’est forcément la ville de Recife. Beaucoup plus près je vois un feu blanc. Serait-ce un autre mini ? J’appelle Gaël pour connaître sa position, et essayer de situer un peu son feu. Il y en a maintenant quatre et à la VHF aucun autre mini ne répond à mes appels. Ce sont donc des pêcheurs, je découvre avec étonnement qu’apparemment ils n’ont pas de feux de couleur, simplement un feu blanc. Il n’y a donc pas moyen de savoir comment il se déplace sauf à les regarder fréquemment. La nuit est par conséquent rythmée par les feux blancs, toujours au près mais au sec désormais. Cela me fait plaisir de voir des pêcheurs, même si c’est un souci de plus à gérer. En effet à part les autres ministes c’est la première présence humaine depuis trois semaines à part quelques cargos dont on ne se sent pas franchement proche ! Trois semaines durant lesquelles je n’ai pas croisé un seul bateau en dehors de la course. Pas un voilier, ni aux Canaries (le temps n’incitait pas tellement à la croisière il est vrai) ni au Cap Vert. Absolument rien en dehors de quelques cargos. On entend même parler en portugais sur les ondes de la VHF, ça fait chaud au cœur.

Le halo de Recife est maintenant une longue succession de petits points. Puis une immense étendus de lumière. Mais vraiment immense. Je n’imaginais pas la taille de cette ville avant d’arriver est c’est impressionnant. Au lever du jour je n’en reviens pas : on est arrivé à New York ou quoi ? Des dizaines et des dizaines de building à perte de vue. Modernes. Je ne m’attendais pas du tout à ça et le contraste après tout ce bleu et les îles est saisissant. A vrai dire en pensant au Brésil je voyais plutôt de grands espaces, des forêts, des plages et des villes immenses certes, mais pas modernes. Grave erreur. Je n’ai pas pris de photo car lorsque le jour s’est levé nous étions déjà un peu loin et il y avait de la brume.

Samedi 27 Octobre

Aujourd’hui il fait grand beau, le vent tourne légèrement vers l’Est, la météo continue à annoncer une rotation plus franche. Le gennaker frétille dans son sac mais il est encore un peu tôt. Bien sûr le météorologue en prend pour son grade et les conversations tournent essentiellement autour de la médiocrité de ses prévisions. D’ailleurs Matthieu Guillon Verne que l’on réussit à nouveau à capter se joint à nous pour déplorer le manque de qualité des prévisions. Il faut être honnête, depuis le début elles sont au moins aussi souvent fausses que justes. On ne peut donc leur accorder aucun crédit et si l’on s’entête à les noter précieusement tous les jours c’est par acquis de conscience uniquement. Tout juste servent elles à nous démoraliser lorsqu’elles prédisent une direction tant attendue et qui n’arrive jamais. Bien sûr on en a discuté par la suite avec Denis Hughes, une fois arrivé, et d’après lui quel que soit l’opérateur les prévisions dans ces zones ne sont jamais bonnes ni précises, a fortiori lorsqu’une dépression perturbe le système des alizés. Au moins ça a le mérite d’être clair.

Je suis bien contente d’entendre à nouveau Matthieu et pressée de savoir comment il va après ces quelques jours de près bien galère et où il se trouve. Il est donc bien à notre Est, au large, et voit la côte sans distinguer réellement ce qui s’y trouve. Il capte Sigrid et Pierre qui sont derrière lui mais ne le reçoivent pas. On est ravi car leurs balises à eux deux sont mortes et jusqu’à présent nous n’avions plus leur position. Matthieu est devant nous, mais pas bien loin. Par contre étant plus au large il pourra peut-être sortir son gennaker avant nous car il aura un meilleur angle. Et ça, ça risque de faire très mal au classement car le premier qui sort son gennaker gagne immédiatement un nœud au minimum sur les autres, c’est-à-dire un mille toutes les heures… Sauf que Matthieu nous informe qu’une des pièces de son bout dehors est très tordue et risque de casser. Donc tant que le vent sera un peu fort il ne se risquera pas à sortir son gennaker. Qui par ailleurs est petit, ce qui m’a coûté très cher juste après le Cap Vert lorsque lui pouvait le tenir et moi non. Donc si l’on résume, tant que le vent est fort il ne peut rien faire et lorsque le vent aura mollit on aura de toute façon plus de toile que lui. La bataille promet d’être serrée et Gaël et moi sommes sur le sentier de la guerre, tels deux Indiens, prêts à bondir à la première saute de vent. Cette fois je suis vraiment bien décidée à ne rien lâcher, de toute façon si je casse je finirai comme la première étape au ralenti, avec le sentiment d’avoir tout donné. Cependant je promets à Matthieu de le rappeler si je trouve une solution pour sa pièce endommagée. Solution qui me vient dans l’après-midi. En réalité j’ai emmené cette pièce en double et suis prête à la lui donner s’il le souhaite. Mais il préfère finir avec ses propres moyens ce que je comprends. Désormais c’est sans remord que nous nous lançons à sa poursuite, il reste 300 milles, un véritable sprint final.

Pourquoi tout à coup tant de motivation et d’énergie ? Car tout d’abord c’est maintenant ou jamais, certains concurrents sont très proches et tout va se jouer dans un mouchoir de poche, ce qui va se vérifier à l’arrivée. Ensuite la terre est désormais toute proche en cas de gros pépins. De plus une avarie serait pénible mais ne retarderait pas tant que ça l’arrivée qui est dorénavant assez proche. Et surtout, après ces derniers jours passablement pénibles au près je rêve de surfs, de gennaker, de spi et de vitesses élevées. Il faut finir en beauté.

La côte défile, assez proche. Il y a plusieurs caps à passer ce qui fait que nous passons par moment près du rivage. Pas trop près quand même car nous n’avons pas les cartes de détails. Cependant nous ne sommes pas très inquiets car il s’agit en fait d’immenses plages de sable et le relief est peu élevé derrière, il n’y a donc pas de raison pour qu’un rocher immense se dresse sous l’eau à plusieurs milles du rivage ! Les paysages sont somptueux et ressemblent cette fois beaucoup plus à ce que j’imaginais. Juste derrière le sable la végétation est verdoyante, luxurieuse. L’eau est vert émeraude. Juste au dessus de la côte des nuages se forment, dessinant les contours du Brésil dans le ciel. Matthieu, Gaël et moi sommes heureux car cette fois le doute n’est plus permis, nous avons traversé l’Atlantique. Certes la course n’est pas finie mais quoi qu’il arrive nous aurons atteint le Brésil et fait une Transat en solitaire sur un bateau de 6,50m.

Assise au soleil, au sec je fais sécher mes boutons et suis ravie. En fin d’après-midi, ni tenant plus, j’essaie d’envoyer le gennaker mais ça ne marche pas du tout, il est encore trop tôt. Ce n’est que partie remise, quelques heures plus tard c’est enfin bon, très limite car très serré (proche du vent). Le vent se renforce, on prend un ris, puis deux. Il est délicat de mettre le pilote mais le simple fait de voir le compteur calé sur 7,5nd et les milles restants diminuer à grande vitesse me scotche définitivement à la barre. Un petit coup de VHF nous informe que Matthieu n’a pas encore envoyé le sien, la course poursuite commence… Nous avons également une autre source de motivation c’est d’arriver de jour. Si nous allons assez vite nous arriverons lundi en journée tandis que si nous ralentissons nous arriverons de nuit. Or on nous a vivement conseillé d’arriver de jour car il y a beaucoup plus de monde et l’ambiance à l’arrivée est, parait-il, extraordinaire. De plus depuis le début nous ne profitons jamais des paysages (Madère et Canaries dans les nuages, Cap Vert et Fernando de Noronha de nuit) et pour une fois on voudrait bien voir quelque chose.

La nuit tombe et on avance toujours à bonne vitesse sous gennaker. L’exercice demande beaucoup d’attention mais est totalement grisant. La lune se lève le spectacle est magnifique. Il y a d’abord un halo lumineux, le ciel rougeoie puis elle apparaît, splendide, rouge. Je tente de prendre une photo mais malheureusement on ne voit quasiment rien. Dommage car j’aurai aimé vous faire profiter de ce somptueux spectacle dont je profite avidement. Histoire de ne pas avoir sorti l’appareil pour rien je me prends en photo, voici les autoportraits !

Autoportrait     Autoportrait 2     Autoportrait 3

Tandis que je commence à fatiguer j’entends des voix qui crient. Mon premier réflexe est de me dire que j’hallucine. En effet le premier stade des hallucinations dues à la fatigue est d’entendre des sons qui n’existent pas. Pourtant j’entends une seconde fois ces voix. Je pense alors à la VHF mais ça ne ferait pas ce bruit là, la VHF « enveloppe » un peu les sons. Je me retourne alors et j’aperçois dans le rayon de lune un radeau avec trois hommes à bord. Ils se tiennent debout, font des grands signes des bras. A bord aucune lumière, absolument rien, pas de feu électrique, pas de briquet, de lampe de poche, rien. A la vitesse à laquelle j’avance je les perds immédiatement de vue et n’en reviens pas. Je pense tout de suite à des naufragés, hésite à faire demi-tour. Peut-être demandaient-ils du secours ? J’évalue le temps qu’il me faudrait pour affaler, faire demi-tour, les retrouver dans l’obscurité. Tout ça me parait complètement irréel et je continue mon chemin en me disant que si vraiment ce sont des naufragés ils seront secourus demain, de jour, car ils sont proches des côtes.

Du reste on aperçoit maintenant un autre halo lumineux devant, c’est Maceio. Epuisée et toujours hébétée je vais me coucher. De toute façon je ne les avais pas vus, ils sont passés tout près de ma coque, inutile de faire une veille attentive j’aurais aussi bien pu rentrer dedans. Il n’y a pas de cargos à l’horizon, profitons en. En effet j’imagine qu’on ne va pas tarder à en voir apparaître car Maceio est une grande ville qui doit posséder un immense port de commerce. Enfin, si l’on en juge par la lumière que dégage cette ville et l’épaisseur des caractères sur la carte du Brésil !

Quatre vingt dix minutes plus tard je reprends la barre, bien décidée à ne pas me laisser distancer par Gaël dont le bateau marche toujours mieux sous gennaker, et surtout déterminée à mettre le paquet pour rattraper Matthieu. Le bateau surfe, je suis presque tout le temps au dessus de huit noeuds, c’est génial. Le vent adonne de plus en plus ce qui permet d’ouvrir un peu les voiles et d’accélérer. Une heure plus tard on est en face des premières lumières de Maceio. Et je ne me suis pas trompée en regardant la taille des caractères du nom de la ville sur la carte : c’est bien une immense agglomération, sans doute un gigantesque réseau de buildings comme Recife. Les lumières défilent rapidement, c’est agréable. Après Maceio on doit normalement quitter la côte qui se creuse un peu, le prochain renflement étant tout proche de Salvador. J’adopte pour le reste de la nuit un rythme d’une heure trente à la barre, une heure trente de sommeil, en alternance avec Gaël de façon à ce qu’il y ait une veille pour les cargos.

Vers 4h du matin le vent a franchement tourné et nous permet d’envoyer le petit spi. La manœuvre sans être terriblement compliquée n’est pas si simple. Il faut rouler le gennaker ce qui est toujours pour moi une opération compliquée, le bout de l’emmagasineur ayant tendance à se coincer et le gennaker à se redérouler. Ensuite il faut récupérer drisse et écoutes, les placer sur le spi et renvoyer. Il y a quelques semaines ou même quelques jours j’aurais sûrement attendu le lever du jour mais là je me sens en forme et surtout je ne veux pas concéder le moindre mille à Matthieu. Et l’idée de gagner encore un nœud est excitante. Cependant j’ai bien conscience qu’une mauvaise manœuvre pourrait me faire perdre sans problème le bénéfice de la nuit, aussi je prends mon temps pour être certaine de la réaliser correctement. Quelques dizaines de minutes plus tard je suis à neuf nœuds sous petit spi, c’est génial. Le bateau est beaucoup plus léger que sous gennaker, se conduit plus facilement, surfe et plane, on dirait qu’il s’en donne à cœur joie. C’est mon cas en tout cas. Je crois qu’après tous ces milles sous spi je maîtrise enfin l’allure ce qui était loin d’être le cas au début. En repensant aux premiers bords à la Rochelle ou après le Cap Finistère je mesure la progression. Je me sens enfin à l’aise, à nouveau confiante dans mon bateau. Soyons honnête, outre l’expérience il est quand même plus facile de se sentir en confiance à deux cent milles de l’arrivée, proche de la côte, qu’en plein milieu de l’Atlantique. Quoi qu’il en soit je retourne me coucher, satisfaite d’avoir eu le courage de prendre la décision de passer sous petit spi sans traîner.

Dimanche 28 Octobre

La nuit a été fantastique, et bien que je n’aie que peu dormi je me sens en pleine forme, l’euphorie de l’arrivée qui approche à grand pas fait effet. De plus Matthieu est désormais injoignable. Or nous convergeons vers le même point donc l’écart latéral (Est / Ouest) devrait réduire. C’est donc que l’on est sans doute devant.

Le vent mollit, la chaleur refait son apparition. Comme prévu on ne distingue plus la côte. En revanche on la situe sans peine grâce à sa « guirlande » de nuages, placée comme hier juste au dessus de la côte. On se tâte, faut-il changer de spi ou non ? Par moment le vent remonte nous incitant à garder prudemment le petit spi. On attend impatiemment ce qui devrait logiquement être notre dernière vacation radio pour savoir d’une part où est Matthieu (sa balise fonctionnait encore hier) et d’autre part la tendance météorologique. La musique habituelle de Monaco Radio se fait entendre, plutôt claire d’ailleurs. Elle dure comme d’habitude quelques minutes puis au moment où la vacation devrait commencer la musique fait place à un grand silence. Je tourne tous les boutons, change de fréquence, de volume, essaie de me déplacer dans le bateau, vérifie que les principaux instruments pouvant perturber la BLU (sondeur, mer-veille, répartiteur de charge) sont bien éteints, toujours rien. Je retente ma chance dix minutes plus tard mais c’est encore le même silence. Gaël rencontre exactement le même problème. Quelques heures plus tard nous captons Matthieu qui confirme, lui non plus n’a rien entendu. De retour à terre je poserai bien évidemment la question à Denis Hughes et la réponse ne pouvait pas s’inventer : il y a eu changement d’heure ce jour en France et au lieu de continuer à diffuser la vacation à 11h TU Monaco Radio a programmé l’émission pour 13h heure de Paris, ce qui a donc engendré un décalage d’une heure !

A défaut de vacation on capte donc à nouveau Matthieu et il a plusieurs bonnes nouvelles pour nous. D’abord il n’a pas encore cassé la pièce de son bout-dehors, c’est une bonne chose. Par contre il n’a pas osé sortir son spi ni son gennaker durant la nuit donc il est désormais derrière nous alors qu’hier en fin d’après-midi il était encore 10 milles devant nous. Et il entend derrière lui Sigrid et Pierre qui ne nous ont donc pas rattrapés. La vie est belle et nous filons vers l’arrivée, sous petit spi, toujours bien décidés à ne pas laisser Matthieu nous doubler.

En fin d’après-midi je vois un point sur l’horizon alors qu’il n’y a pas de terre à cet endroit. Et juste à côté il me semble voir une lumière. Je réfléchis rapidement : ce ne peut pas être un phare, d’une part il ne serait pas éclairé en pleine journée et d’autre part avec un tel soleil son éclat ne serait pas visible. Même raisonnement pour un feu de bateau ou n’importe quelle lumière électrique. Les charmants paysages de Fos sur Mer me reviennent alors immédiatement, ça ne peut être qu’une torchère. Or une torchère peut se voir de très très loin, serait-elle à terre ? Ca parait impossible d’autant plus que le petit point à côté grandit et ressemble à un pylône. Un coup d’œil à la carte nous renseigne. Au milieu de l’eau un immense carré est dessiné en pointillés. Quand je dis immense c’est vraiment ça, plusieurs dizaines de milles de côté. Sur le bord de ce carré il est écrit de lire la note 1. Ca ressemble à un jeu de piste. Et quand on finit par trouver cette fameuse note dans un coin de la carte on est content d’apprendre que des plateformes pétrolières peuvent se trouver dans cette zone, mais leur positionnement n’est pas indiqué car elles se déplacent au gré des gisements. Gaël est plus au large que moi, les plateformes ne sont donc pas sur sa route. Par contre elles sont pile sur la mienne et le vent se renforce, m’empêchant de m’écarter réellement en lofant. Je fais un rapide calcul, si je continue tout droit je devrais les atteindre avant la nuit et donc pouvoir les raser sans risque. Il n’est pas question que je perde du temps bêtement en affalant le spi uniquement pour m’écarter de ces structures.

Plateforme pétrolière

Je suis soulagée de traverser cette zone de jour, mais quand même très impressionnée. Je n’ai jamais vu de plateforme pétrolière de ma vie, sauf en photo ! Il y a en fait plusieurs immenses structures qui ressemblent quasiment à des cargos, une plus petite sur laquelle se trouve la torchère, deux hélicoptères qui font des rotations (je réalise qu’on est dimanche soir et qu’il y a peut-être une relève des équipes) et un petit bateau qui semble surveiller la zone. J’essaie de joindre Matthieu pour le prévenir et lui donner la position exacte de la plateforme. Je l’entends très brièvement puis c’est le silence. En fait sa VHF est passé automatiquement en position faible portée mais je ne le saurai que le lendemain. Du coup j’émets sans savoir si quelqu’un me reçoit, en prenant soin de répéter plusieurs fois la latitude et la longitude de façon à laisser le temps à celui ou celle qui m’entendrait de les noter. Et je serai heureuse d’apprendre après l’arrivée que Matthieu m’avait reçue ! Voilà donc un petit film de cet épisode pour le moins inattendu.

         

Le soleil se couche, la puissance de la lumière émise par la torchère est impressionnante. En fait je ne risquais pas non plus de la rater de nuit ! Durant de longues heures je vois encore son halo lumineux qui ne suffit tout de même pas à éclairer le pont ou les voiles, particulièrement le spi. J’attends impatiemment que la lune se lève. La fatigue accumulée durant toute cette traversée, et particulièrement la nuit dernière où je n’ai presque pas dormi commence à peser lourdement sur mes paupières. Pourtant je ne dois pas faiblir, je suis si proche de l’arrivée, c’est ma dernière nuit en mer. J’ai envie d’en profiter et envie de donner le maximum, de façon à ne rien regretter demain sur la ligne d’arrivée. Je sais que les arrivées sont généralement beaucoup plus rapprochées qu’on ne pourrait le penser et je continue à me battre pour ne pas laisser passer Matthieu si près du but, après tant de temps passé à lui courir après. La lune m’apporte encore un peu de courage et m’aide à tenir éveillée mais vers 1h du matin je rends les armes et m’endors littéralement à la barre. Autant mettre le pilote, lui au moins est éveillé. Il ne faudrait toutefois pas entrer en collision avec un cargo, ce serait tellement triste si près du but. Et je n’ai pas totalement confiance en moi. Je doute qu’un réveil ou un mer-veille réussisse à me tirer de mon sommeil à la première sonnerie. Je décide donc de dormir assise, la tête sur une caisse de nourriture et demande à Gaël de me réveiller une heure plus tard si je ne lui ai pas fait signe d’ici là. En fait ma technique fonctionne bien et la position est suffisamment inconfortable pour m’empêcher de m’endormir trop profondément.

A mon réveil j’aperçois des lumières qui clignotent derrière moi. Je regarde de plus près et en fait les lumières ne sont pas derrière moi mais à bord. Et proviennent de cette satanée balise bien décidée à rendre l’âme. Mais elle tient à faire sa sortie de manière remarquée, c’est réussi. Elle s’est littéralement transformée en sapin de Noël. Tous les voyants clignotent rapidement, sans ordre et je me doute que ma position vient de disparaître de la carte. Encore une chance que ce soit la dernière nuit avant l’arrivée. Gaël contemple exactement le même spectacle et nous apprendrons à l’arrivée que tous ceux dont la balise est morte la nuit ont pu en profiter. De jour il est bien sûr impossible de voir les diodes s’éclairer.

Un cargo approche de moi en même temps que le sommeil revient à la charge. Cette fois j’use d’un autre stratagème et décide de me faire à manger, ça va me réveiller. Le temps de m’assurer qu’il est bien passé et c’est l’estomac plein que je vais me coucher, toujours à moitié couchée sur ma caisse de nourriture. La nuit passe ainsi, je barre tant que je suis réveillée et quand la fatigue est trop grande je m’octroie un peu de repos. Gaël avance mieux que moi, son bateau est bien plus stable sous pilote ce qui lui permet de mieux dormir tout en avançant plus vite. C’est frustrant. En revanche lui dort profondément et continue son rêve éveillé. Il me tient ainsi un discours à la VHF qui me fait franchement peur pour lui. « Tu sais Sophie on n’est pas sur la bonne route, l’aérien est coincé, ça va pas ». ???!! J’essaie de trouver un sens à ce charabia mais je ne vois pas. Lorsque je lui demande dans quoi est coincé son aérien et qu’il me répond un câble je prends vraiment peur. De toute évidence il ne sait pas ce qu’il raconte et ses paroles sont totalement incompréhensibles et incohérentes. Je le questionne pour connaître son cap, sa vitesse, ses réglages et ses réponses me confirme ce que je sais déjà : il n’y a aucun problème à bord, il avance très bien, mais hallucine complètement. Il m’inquiète et je décide de le retenir le plus longtemps possible à la VHF (qui est à l’intérieur) jusqu’à ce qu’il se réveille réellement. Lui se vexe car je lui parle « comme à un gamin » mais c’est ce que je trouve de mieux à faire. Et tout à coup ses idées semblent s’éclaircir un peu. En fait durant son sommeil il a dû partir à l’abattée donc la bôme s’est coincée dans la bastaque, d’où son idée de câble. Il a remis le bateau en route et s’est recouché. A son réveil il a mélangé tous les épisodes… Il est temps qu’on arrive quand même !

Lundi 29 Octobre

Le jour se lève et d’un coup toute fatigue disparaît. On aura beau dire, l’être humain est fait pour vivre le jour, pas la nuit. C’est incroyable de voir la puissance du soleil sur nos organismes. D’un coup toute la machine se remet en route, le corps fonctionne à nouveau, l’esprit cesse de se replier sur lui-même. Heureusement que nous savons que tous les jours le soleil se lève. Combien de fois l’aurais-je attendu impatiemment durant cette Transat ? Je découvre au moment de sortir mes biscottes un énorme poison volant sur le pont mais au milieu de la confiture il n’entre pas dans le décor !

La côte a fait son apparition en fin de nuit et cette fois le large c’est fini. Plus d’horizon circulaire totalement bleu. Il va surtout falloir sortir les cartes de détails et étudier tout ça de plus près. Il faut d’abord atteindre une première pointe, ensuite changer de cap pour aller jusqu’à une seconde pointe et nous serons alors devant Salvador. Il ne restera ensuite plus qu’à trouver l’entrée de la Baie de Tous les Saints et atteindre la ligne d’arrivée. Je commence à imaginer cette fameuse arrivée, que l’on m’a décrite plusieurs fois comme une gigantesque fête. J’ai du mal à croire que c’est pour aujourd’hui. Les milles continuent de défiler, je suis toujours en route directe, ça fait plaisir. On se demande un peu quand on va ralentir et on essaie de ne pas calculer l’heure d’arrivée. En effet on nous a prévenu à Madère que la Baie de Tous les Saints pouvait être un gigantesque réservoir à pétole où deux milles à parcourir peuvent se transformer lentement en une attente exaspérante de plusieurs heures.

Mais pour le moment ça file toujours et l’on vient de passer les deux premières pointes. Pour la première fois depuis des semaines je ne sors pas mes panneaux solaires amovibles, c’est inutile puisque cette nuit Bob et moi profiterons d’une grande nuit de repos, ou de fête, c’est à voir ! En tout cas le niveau des batteries ne m’importe plus. Je réalise également que je suis désormais à portée de zodiac, c’est-à-dire que si je démâtais maintenant je n’aurais de toute façon plus de soucis à me faire pour le rapatriement de Félibre.

Sur l’horizon, devant comme derrière, personne. C’est plutôt une bonne nouvelle car ça va permettre d’arriver plus sereinement que s’il fallait se battre jusqu’à la dernière minute avec d’autres bateaux. Et si pétole il y a, autant ne pas avoir quelqu’un sur ses talons qui profitera d’une risée inespérée pour passer. Il n’y a rien de plus frustrant que de terminer une épreuve en jouant à la roulette russe. Je continue à penser à cette arrivée et réalise que je vais débarquer avec mes cheveux tout sales depuis 23 jours, ça promet. Je me prends en photo pour garder quelques images de cette aventure capillaire… Le gros avantage c’est que je peux me coiffer comme je veux ! Non, la honte ne tue pas…

Aventure capillaire          Aventure capillaire 2

Aventure capillaire 3     Aventure capillaire     Aventure capillaire 5

Nous nous rapprochons désormais de Salvador et pouvons d’hors et déjà admirer les magnifiques plages qui sont au Nord.

Félibre devant les plages brésiliennes

Gaël m’attend car il tient à ce que nous passions la ligne d’arrivée ensemble et ne compte pas tirer profit de son avantage de la nuit dernière après tout ce que nous avons traversé ensemble. Et là, à notre grande surprise la VHF se met à crépiter, et revoilà Matthieu. Ca fait bien plaisir de l’entendre et on discute joyeusement de notre immense joie d’être si près du but, de l’ambiance à l’arrivée d’autant plus que nous sommes proches et qu’il va donc y avoir beaucoup de monde. Bref on est aux anges. Surtout qu’on a quand même pas mal d’avance sur lui et qu’il entend toujours Pierre et Sigrid derrière lui. Le summum est atteint lorsque cette fois c’est la voix de David qui retentit. Pour nous David était déjà arrivé vu l’avance qu’il avait prise durant le Pot au Noir. Mais il nous apprend qu’il a coincé son Code 5 en tête de mât depuis deux jours ce qui l’empêche d’envoyer un spi. Et il n’ose pas monter pour décoincer la drisse, ce qui est une sage décision vu les conditions. Je le trouve très raisonnable et l’en félicite car dans sa situation je ne sais pas ce que j’aurais fait… En tout cas le bilan de l’affaire c’est qu’il est désormais derrière nous et devant Matthieu. Et on ne l’a entendu qu’aujourd’hui car il arrive du large tandis que nous avons rasé la côte depuis le début. Là encore on discute beaucoup, se félicite et on se réjouit de la fête qui nous attend. Les écarts sont suffisants pour que l’on puisse prendre le temps d’arriver calmement sans forcer inutilement sur le bateau. Et je ne joue pas le classement général (qui tient compte du temps cumulé des deux étapes) vu le retard que m’avait infligé la casse du bout dehors durant la première étape. On apprend en même temps que Dominique nous précède seulement de quelques heures. Ce qui est doublement satisfaisant. D’abord je sais qu’il sera là pour notre arrivée et ça me fait très plaisir car c’est vraiment un bon ami. Et le fait qu’il ait si peu d’avance sur nous me comble car il avait particulièrement bien soigné la préparation de son bateau et s’était beaucoup entraîné notamment en participant aux Sables / Les Açores. Pour moi c’était un peu la référence de l’amateur et je suis contente de ma performance.

Pendant ce temps les milles continuent à défiler à bonne vitesse, le vent mollit juste un peu mais en renvoyant le ris de la grand’voile on avance encore bien. Devant nous la ville de Salvador apparaît enfin. Et je suis stupéfaite. Beaucoup, à commencer par le Guide du Routard, m’avaient décrit la ville comme charmante, où l’on se promène à pied, répartie sur deux niveaux reliés par un ascenseur. Avec de nombreuses églises aux façades colorées. Or devant moi se dressent des dizaines et des dizaines de buildings, plutôt modernes. Le contraste entre l’image que je m’étais faite de la ville et la réalité est saisissant. Si on n’était pas six bateaux à arriver je croirais sans doute que je me suis trompée de ville !! Du coup l’appareil photo est de sortie. Je fais un petit film que voici.

Je fais également quelques photos de la ville.

Salvador de Bahia     Salvador de Bahia 2     Salvador de Bahia 3

Et Gaël mitraille aussi…

Félibre devant Salvador de Bahia     Félibre devant Salvador de Bahia 2     Félibre devant Salvador de Bahia 3

Tandis que nous progressons vers le phare marquant l’entrée dans la baie le vent mollit et tourne sournoisement. Cette fois c’est moi qui m’en sors mieux que Gaël et patiente un peu. Le soleil tape toujours et j’en profite pour songer à ma tenue d’arrivée. Denis Hughes nous a prévenu par VHF qu’on passerait à l’eau dans tous les cas, autant se préparer. Bien sûr le maillot de bain serait l’idéal mais je n’ai pas envie de brûler d’ici là, ce sera donc maillot de bain recouvert d’un pantalon et d’un haut ! Et inutile de se doucher de toute façon si c’est pour finir dans l’eau…

Nous croisons quelques bateaux de pêcheurs et je constate alors que les trois hommes que j’avais pris pour des naufragés il y a quelques jours étaient en réalité des pêcheurs ! En effet là-bas ils pêchent sur des genres de radeau, parfois équipés de voile sinon de rames, sans lumière. Difficilement détectables de jour ils sont impossibles à discerner de nuit. Je comprends maintenant pourquoi il était conseillé de ne pas longer les côtes… Voilà une photo des pêcheurs et une autre avec le phare d’entrée dans la Baie de Tous les Saints.

Pêcheurs brésiliens          Phare de Barra à Salvador de Bahia

Le phare approche, rayé noir et blanc. Nous savons qu’il y a des rochers juste devant qu’il convient d’éviter. Un concurrent malheureux d’une des dernières éditions a fini là sa Transat alors qu’il était en tête, le pauvre… Je n’ose même pas imaginer sa peine. Le vent tourne de plus en plus nous poussant précisément vers les rochers. Certains sont immergés ce qui est fort inquiétants. D’après la carte il ne faut pas rentrer dans la zone de profondeur inférieure à quinze mètres pour être sûr d’éviter les hauts fonds. Un empannage serait le bienvenu pour nous sortir de là car nous sommes de plus en plus vent arrière, le spi peine à tenir gonfler. Cependant il ne reste que quelques dizaines de mètres à parcourir et ça sera bon. Je continue tout droit, le plus abattue possible en serrant les fesses. Je ne quitte pas le sondeur des yeux, entre dans la zone dangereuse, regarde le fond qui est complètement transparent, ne vois rien et avance. Et avec soulagement je vois que j’ai passé la pointe et que la profondeur recommence à augmenter. Il n’en va pas de même avec Gaël qui est bien mal en point. Toujours sur un safran il a du mal à contrôler le bateau plein vent arrière et fait un départ à l’abattée avec empannage à la clé. C’est la catastrophe car il se dirige droit vers les rochers. Je le regarde avec horreur affaler son spi en vociférant, il réempanne, je le trouve toujours bien trop près des rochers. Mais finalement il traverse la zone et entre à son tour dans la baie tant convoitée.

C’est le moment pour moi d’affaler et de me diriger vers la ligne qui est maintenant à moins de deux milles. J’apprendrai plus tard que certains ont mis plus de dix heures pour parcourir ces deux malheureux milles tellement la pétole était installée sur la baie, avec bien sûr un courant terrible. Gaël après ses frayeurs a repris son appareil photo et ne perd pas une miette du spectacle.

Félibre dans la baie de Tous les Saints     Félibre dans la baie de Tous les Saints     Félibre dans la baie de Tous les Saints 3

Nous renvoyons le génois car il faut désormais tirer des bords. Le vent arrive par rafales, parfois fortes. Gaël a quelques difficultés avec son safran unique et fait plusieurs figures de style mais il y a de l’eau à courir et la ligne est toute proche donc l’inquiétude est retombée. Je préviens David de ce qui se passe de façon à ce qu’il prenne ses dispositions avec son Code 5 qui est toujours à poste et qui n’est pas tellement conçu pour faire du près ou virer ! Il y a un courant impressionnant qui fait que même à six nœuds je vois des écarts de plusieurs dizaines de degré entre le cap compas et le cap GPS ! Ca n’aide pas à se diriger vers la ligne mais bientôt nous sommes escortés par deux zodiacs de l’organisation. Nous tirons encore quelques bords et coupons la ligne presque ensemble ce lundi, à 14h14TU après 23 jours 2h et 57 minutes de course.

Devant la ligne d’arrivée          Sur la ligne d’arrivée

Tout de suite les zodiac nous prennent en remorque, nous affalons les voiles et faisons notre entrée dans le port de Salvador. Deux coups de canon saluent nos arrivées, c’est impressionnant et un peu solennel. La musique choisie par Gaël retentit à plein volume, pas de doute nous sommes bien au Brésil. Le temps qu’il accoste, des Brésiliens se précipitent pour amarrer son bateau tandis qu’il descend à terre où une foule incroyable l’attend. Ma musique retentit à son tour et j’accoste également. Là encore je suis priée de descendre de mon bateau tandis que des membres de l’organisation s’occupent de l’amarrer. Je remonte néanmoins précipitamment à bord car le ponton est brûlant, il me faut des chaussures ! Parmi toutes les personnes présentes il y a de nombreux concurrents déjà arrivés dont entre autres Dominique, Matthieu Girolet (arrivé quelques heures avant nous), Laurence, Véronique, Yves Le Blevec, Hervé Favre et des dizaines d’autres. Il y a aussi le président de la classe mini, des familles et amis des autres concurrents notamment Muriel (la femme d’Hervé) et Mme Verdys. Il y a enfin une Brésilienne qui nous apporte un plateau de fruits frais (mangue, ananas) et notre toute première caipirinha tandis que Pierrick Garenne nous prend en photo. Et bien entendu nous passons à l’eau.

Arrivée 1     Cadeau brésilien

Avec la Brésilienne     Avec Gaël, premiers fruits frais

Dans les jours qui suivent on dort, on mange, mais surtout on discute autour de verres de caipirinha. On refait la course, partageant nos expériences, découvrant que tous, isolés sur nos bateaux, avons fait des courses différentes mais vécu les mêmes choses, traversé les mêmes épreuves, subi les mêmes angoisses et les mêmes doutes. Nous avons bien sûr réagi différemment selon nos caractères, nos expériences, notre niveau mais nous sommes tous, sans aucune exception, ravis de pouvoir nous parler, partager enfin ce que l’on a gardé pour soi tout ce temps, discuter avec des gens qui comprennent ce que vous dites avant même que vous ne tentiez de l’expliquer. Et une énorme part de la magie de la course tient à ces moments là…

Au bar: à droite Dominique devant Matthieu Guillon-Verne et Gaël, et à gauche moi devant Matthieu Girolet et Hervé

Avec les copains

5 réponses vers «2ème étape: de Fernando de Noronha à Salvador de Bahia»

  1. renaud dit :

    Vu. Je me le mets de coté et je reviens plus tard aux commentaires

  2. Christian dit :

    Merci pour ce dernier épisode … je le garde au chaud pour le lire pendant ces fêtes. D’ici là, je vous souhaite à toi et Gaël de passer un Joyeux Noël et de bien en profiter … pour vous faire gâter !!!! A très bientôt, Christian

  3. sylvain dit :

    Très beau récit, passionnant, émouvant,très bien écrit. Pas le temps de tout lirte pour le moment, mais je le garde dans mon répertoire de bateaux.

  4. fromageat gerard dit :

    c’est chouette, on reste bien dans la course jusqu’au bout, à relire dans quelque temps avec du recul! merci d’avoir partagé avec d’autres ces moments quand même très perso.

  5. Cécile la-voisine-de-ponton-a-santander dit :

    Salut
    Tout d’abord bravo pour la traversée, ça c’est fait! Je n’ai pas pris le temps de te féliciter plus tôt mais j’ai du temps maintenant et j’ai donc lu tout ton récisavec beaucoup de plaisir. Vraiment prennant, tu racontes cela tellement bien, va falloir que tu repartes pour nous raconter une autre histoire comme celle là!
    Bon courage pour la suite, quels sont tes projets?
    A très vite sur l’eau

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