2ème étape: des Canaries au Cap Vert

Vendredi 23 novembre 2007 par Sophie

Mardi 9 Octobre

Au petit matin le vent mollit mais la météo annonce encore 30 nds pour la journée. Je n’ose pas renvoyer le spi car il y a encore de fortes rafales et je ne me sens pas tellement en forme. Avoir perdu tout contact VHF avec Gaël sans avoir vraiment eu le temps de lui dire au revoir et sans réaliser que c’était définitif me plombe le moral. En plus à la VHF beaucoup de gens racontent leurs misères, leur casse, parlent de tous ceux (nombreux) qui se sont arrêtés aux Canaries pour réparer. Le summum est atteint lorsque nous apprenons que Manu (un bon copain skipper de Domaine des Thomeaux) a déclenché sa balise pour signaler son abandon et demander assistance. Toute la journée je pense à lui et me demande ce qui a bien pu lui arriver. Cela me fait froid dans le dos et m’incite à rester prudente. Je suis consciente d’avoir exagéré hier et d’avoir poussé la machine un peu loin à ce stade de la course.

La mer est toujours horriblement hachée. A la VHF je capte maintenant tout un groupe bien sympathique dont Laurence. Elle a eu quelques ennuis en fin de nuit et s’est fait une belle frayeur en passant dans les Canaries, je suis contente de mon choix stratégique. Elle ne compte pas remettre le spi pour le moment. Autour de moi personne ne renvoie.

Quelques heures plus tard le vent est de 18nds environ, tout à fait spiable pourtant je n’ose pas, redoutant la rafale qui me ferait prendre bien trop de risque. Dominique est maintenant à portée VHF et il a fini par renvoyer son spi ne voyant pas arriver de rafales. Je finis par me motiver et je sors le spi dans son sac dans le cockpit. A ce moment précis le vent monte subitement à 30nds qui resteront établis durant une heure. Une chance que je n’ai pas eu le temps de renvoyer le spi sinon ça aurait été un véritable combat. Toujours par la VHF j’apprends qu’ailleurs sur le plan d’eau d’autres skippers ont également subi un renforcement ponctuel du vent. Tandis que celui-ci mollit à nouveau je reste sur mes gardes. Je discute un long moment avec Dominique, c’est bien agréable.

Tout à coup je pars à l’abattée, je regarde le vérin du pilote il est à nouveau bloqué en fin de course. Empannage dans la foulée, GV dans la bastaque, heureusement que je n’avais pas de spi. Je maudis ce vérin, le deuxième, qui visiblement a maintenant le même souci que le premier. Et là je craque, je suis en larmes, je n’en peux plus de ces vérins qui pètent toutes les 12h, trop c’est trop. Je me demande ce que j’ai bien pu faire pour mériter ça, qui est le dieu des vérins qui s’acharne sur moi de la sorte. Je rappelle Dominique qui est spécialiste de la chose et il ne comprend. Pourtant j’ai bien une idée, à savoir que les nouvelles clavettes ne vont pas et coincent le vérin. En effet à Madère j’ai remplacé la clavette du premier vérin qui s’est coincé rapidement. Ensuite la clavette du second vérin casse, je la change puis à son tour il se coince. La coïncidence est troublante. J’en parle à Dominique qui m’assure que le problème ne vient pas de là puisque lui et Mathieu ont les mêmes clavettes (c’est lui qui me les avait fournies à Madère) et ils ne rencontrent pas ce phénomène. En revanche il a une solution électronique au problème. En effet nous pouvons régler des butées électroniques de barre. Le pilote mensure l’angle de la barre et dès que ça dépasse un seuil il arrête de manœuvrer. L’idée consiste donc à régler ce seuil de manière à éviter de venir en butée pour ne pas que le vérin se coince. Suite à des problèmes de symétries un peu compliqués à expliquer cela m’handicape un peu car le pilote a moins de marge de manoeuvre donc le bateau tourne moins rapidement ce qui est ennuyeux sous spi mais on fera avec.

Sauf que je n’arrive pas dans un premier temps à régler ces butées. Je sors donc un troisième vérin, le dernier dont je dispose, que Colette et Rémy m’avaient apporté à Madère. Celui là n’a pas de prise, il s’agit donc d’en démonter une sur l’un des autres vérins puis de la remonter sur celui-là. Opération qui parait simple mais qui me prend pas mal de temps. Déjà les vis de la prise sont tellement petites que je n’ai pas de tournevis adapté. Je transforme l’opinel en tournevis en cassant le bout de la lame. Ensuite le diamètre des fils n’est pas le même pour les deux vérins alors que le montage doit absolument être étanche puisque le vérin est dehors. Et bien sûr pendant tout ce temps le bateau est arrêté, à la cape. Et donc lorsque le nouveau vérin est en place je n’entends plus Dominique à la VHF, il m’a distancée, de même que Laurence. Le moral en prend à nouveau un sacré coup. J’ai l’impression de vivre sans arrêt les mêmes choses : toujours des problèmes de vérin qui se soldent par mon recul dans le classement. C’est pénible.

Face à tout ça je décide de m’accorder une bonne nuit, au point où j’en suis un peu de repos me fera le plus grand bien, me remontera le moral (fatiguée on est beaucoup plus sensible) et je serai à nouveau d’attaque pour le lendemain. Au bout d’une demi-heure de pilote je ressors m’assurer qu’il ne chauffe pas. En effet si le bateau est mal réglé le pilote force beaucoup et le vérin a tendance à chauffer. Comme il fait nuit noire (toujours sans lune) et qu’il y a encore de grosses vagues il n’est pas évident de se rendre compte des réglages et de la dureté de la barre. Je pose donc la main sur le vérin et la retire immédiatement car il est brûlant. Je le trouvais très lent ce vérin, la tige ne sortait pas aussi vite que sur les autres mais je ne soupçonnais pas qu’il chauffait autant. Même en forçant sur la barre il ne devrait pas être aussi chaud si rapidement. Lassée mais pas abattue je me penche à nouveau sur les réglages d’angle de barre que je parviens cette fois à maîtriser. Je change donc encore de vérin pour remettre le second (celui de Simon) car le mien (le premier) n’a plus de prise ! Normalement la tige ne peut plus se coincer car il ne peut maintenant plus arriver en butée. Ouf. Et je file au lit.

Mercredi 10 Octobre

Un nouveau jour se lève plus clément et je suis bien reposée, le moral est bon. J’ai enfin digéré le départ de la course, j’ai le sentiment que les vérins vont me laisser en paix et je me suis faite à l’idée que je n’entendrai plus ni Dominique ni Gaël jusqu’à Salvador. Il s’agit désormais de rester dans le match en m’intégrant au nouveau groupe qui m’a rattrapé, plus question de me faire distancer. Je suis désormais avec Pierrick sur sa Banane, qui lui entend le Petit Citron qui lui-même a eu Gaël en VHF. J’entends également Sigrid depuis la veille et Fred de Surfrider Foundation est sur mes talons (je le vois). Il reste alors 550 milles pour le Cap Vert, ce qui fait qu’on a parcouru 1/6 de la distance. Et si l’on se base sur une durée de course estimée à 25 jours on a également fait 1/6 en temps, tout va bien, le moral remonte. J’ouvre un Coca pour fêter ça.

Je passe la journée à la barre sous petit spi, la chaleur fait son apparition. Je commence à trouver mon rythme : je barre toute la journée et Bob fait la nuit. En effet la nuit est tellement noire que je ne vois rien, ni les voiles ni les vagues, le pilote barre donc mieux que moi. J’en profite pour dormir, manger et faire les réparations nécessaires. Je suivrai ce rythme jusqu’aux trois derniers jours de course et après discussion à l’arrivée, on a tous fait la même chose !

Cette première journée de chaleur me donne mal à la tête mais après un Doliprane et une bonne nuit je suis à nouveau en forme. La nuit sous petit spi et sous pilote s’est bien déroulée à 8 nds de moyenne, sans aucun souci ni départ à l’abattée. Je sais que Sigrid n’a pas osé garder le spi cette nuit, je l’ai donc bien rattrapée puis doublée. Je reprends confiance en moi et dans le bateau. Un peu trop confiance en fait…

Jeudi 11 Octobre

Le vent a tourné dans la nuit. Pierrick et Thomas ont choisi d’empanner en début de nuit, j’ai préféré continuer un peu. Mais vers 5h du matin le vent bascule complètement, c’est le moment de tourner. Un peu trop sûr de moi-même et avide de grappiller encore quelques milles je choisis d’une part de ne pas attendre le lever du jour qui a lieu une heure plus tard et qui simplifie quand même bien les choses, et d’autre part d’empanner sous spi au lieu d’affaler, d’empanner puis de renvoyer sur l’autre bord. Je me sens d’humeur joueuse. Je joue donc… et je perds !

Alors que la manœuvre est bien engagée, que la GV est bordée dans l’axe entre les deux bastaques prises simultanément, une vague pousse le bateau qui part au lof sur la nouvelle amure. Moi qui suis encore assise de l’autre côté je me retrouve plongée sous l’eau, trempée de la tête au pied. Mon précieux coussin anti-escarre passe à l’eau et la poignée qui le retenait à bord s’arrache, il est perdu. Je garde mon calme et prend tout ça avec philosophie. Je fais les choses dans l’ordre, je choque la bastaque sous le vent, choque la GV pour remettre le bateau dans l’axe puis m’occupe enfin du spi qui traîne dans l’eau. Je le renvois et c’est reparti. Un petit coup d’œil sur l’anémomètre m’informe qu’il y a en réalité 20 nds établis, un peu sport pour un empannage sous spi ! Je suis gelée et file me changer avant de tout étendre au soleil levant dans l’espoir de faire sécher mes habits. J’en profite pour me laver avec des lingettes, ça fait du bien.

A la VHF j’entends désormais Mathieu Guillon-Verne qui navigue également sur un Super Calin. C’est bon signe, je l’ai rattrapé durant la nuit. Et c’est sympa, on discute un peu. Je refais également le plein de mes bouteilles d’eau avec les bidons, opération toujours délicate car le bidon est lourd et il faut caler la bouteille et son entonnoir. Ca ressemble un peu à une épreuve de Fort Boyard !

J’aperçois dans la matinée mon premier poisson volant puis dans l’après-midi j’en vois passer des dizaines. Ils sont vraiment drôles, très beaux et donnent l’impression de surgir de nulle part. Leurs ailes transparentes brillent lorsqu’ils décollent car l’eau coule dessus ; ils rebondissent avec leur ventre sur l’océan avant de prendre leur envol ; ils volent au ras de l’eau mais peuvent aller franchement loin. Et il n’y a pas d’atterrissage, ils rentrent les ailes et foncent dans une vague en faisant une grande éclaboussure. Souvent un banc entier décolle, sans doute pour fuir un prédateur sous-marin. Les oiseaux eux ne les attaquent pas.

Ce qui est marrant c’est qu’ils n’ont pas de pieds, logique pour des poissons me direz-vous. Sauf que le gros ennui c’est que si par malheur ils se posent ailleurs que dans l’eau ils ne peuvent plus redécoller et sont condamnés à mourir sur place. Et ça arrive toutes les nuits. Ils ne voient pas le bateau, se prennent dedans, font un boucan du diable en battant des ailes désespérément, laissent des écailles partout sans compter l’odeur de poisson et meurent. Lorsque je les entends je les remets bien sûr à l’eau même si ce n’est pas si évident, mais le plus souvent je les découvre morts au lever du jour. Voilà une photo de l’un des ces malheureux. Il est impossible des les prendre en vol tellement ça se passe vite.

Poisson volant

Je passe toute l’après-midi sous petit spi et GV haute malgré les 12 nds établis car la météo annonce encore 30 nds. Bien sûr on ne les verra jamais, par contre Sigrid sous grand spi en profite pour me rattraper. Fred est derrière, toujours à portée de vue. Mathieu est devant. Le soleil tape très fort, j’ai mis mon chapeau, de la crème solaire, les lunettes, un pantalon et un T-shirt à manches longues, je ne tiens pas à brûler ni à me faire une insolation. Et à ceux qui s’étonneront de ma blancheur à l’arrivée je répondrai tel Brice « Attends, quand tu surfes à 100 milles à l’heure t’as pas trop le temps de bronzer !! »

Il ne reste plus que 350 milles avant le Cap Vert. On avance en gros à 7 nds sur la route, c’est top. J’ai attaqué les chamallows de Maman et me régale de viande des grisons tous les midis.

Vendredi 12 Octobre

La nuit est bonne, je renvois progressivement tous les ris mais décide d’attendre le lever du jour pour faire un changement de spi. J’avance bien, entre 6 et 7 nds sur la route. Sigrid est juste à côté de moi. Un bateau accompagnateur nous demande si nous avons du vent, je lui réponds par l’affirmative et il m’explique que les bateaux qu’il capte à l’Ouest se plaignent de la pétole. C’est une bonne nouvelle pour nous, nous allons repasser ce paquet dans lequel se trouve Pierrick et Thomas sur leurs Banane et Citron puisqu’ils ont empanné avant moi. Et Sigrid et moi avons toujours en ligne de mire Mathieu, encore quelques milles devant. Le bateau accompagnateur discute avec Gaël que je n’entends pas. Cela me permet d’avoir de ses nouvelles, c’est sympa. Apparemment lui m’entend, ce sont les charmes de la VHF, quelqu’un que vous ne captez pas peut vous entendre et vous pouvez entendre des demi conversations…

Fred quant à lui est maintenant distancé. Le pauvre a été victime du même problème que moi à la première étape avec ses panneaux solaires. Il est parti brutalement aux tas et a perdu ses deux panneaux solaires amovibles. Le soleil a beau être bien présent, son panneau solaire fixe ne suffit pas à recharger convenablement les batteries. Il doit donc passer énormément de temps à la barre et s’est endormi malgré lui cette nuit pendant que le bateau faisait n’importe quoi. Il a donc décidé de s’arrêter au Cap Vert en espérant y trouver des panneaux.

A ce sujet il faut que je revienne un peu sur l’autonomie complète dont nous devons faire preuve. En effet tout matériel perdu ou cassé, s’il n’a pas été embarqué en spare avant le départ va nous manquer cruellement jusqu’à l’arrivée, à moins de faire escale (et encore, on ne trouve pas tout au Cap Vert, loin de là !). S’il parait évident que sans panneaux solaires c’est la catastrophe il y a d’autres choses auxquelles on pense moins mais qui peuvent être très importantes. J’avais par exemple emmené une deuxième paire de lunette au cas où, et un deuxième chapeau. Et comme nous n’avons généralement pas de préparateur (c’était mon cas) personne ne va vous amener de matériel lors de votre escale. En réalité au Cap Vert ceux qui feront escale dépouilleront le bateau d’Alex Pella qui abandonne. Et Fred récupérera ses panneaux, Bertrand son stick de barre et sa girouette électronique ! Mais passé le Cap Vert il n’y a plus d’escale possible jusqu’au Brésil…

Une nuit je me suis fait une grosse peur sur le même thème. La journée les batteries se rechargent avec les panneaux solaires. La nuit elles se vident, d’autant plus que les feux sont allumés, les cadrans électroniques aussi, et le pilote barre beaucoup comme expliqué précédemment. Tout l’art de la chose consiste à ne pas les vider trop sinon elles sont foutues et ne peuvent plus se recharger, et c’est la catastrophe car il n’y a plus d’énergie à bord donc plus de pilote… Ainsi on commence généralement la nuit vers 12,8V et on finit vers 12,1V si on laisse le pilote barrer pendant 12h et que l’on travaille sur une seule batterie à la fois, ce qui permet en cas de catastrophe de disposer de la seconde batterie. La limite basse est de 11,9V, pas très loin donc. Et pour contrôler tout ça je mesure régulièrement la tension de la batterie à l’aide d’un voltmètre. Et une nuit le voltmètre ne marchait plus, il indiquait 0V. J’ai eu d’un coup très peur car je n’avais pas de deuxième voltmètre et j’aurai été dans l’incapacité de gérer mon énergie, obligée de barrer beaucoup plus dans le doute, bref la course changeait du tout au tout. Et pourtant un voltmètre ne coûte guère plus de 5€, le problème n’est pas là. Le souci c’est qu’on manque de place, qu’on fait également la chasse au poids (modérément pour moi) et qu’on ne peut pas tout avoir en double, c’est impossible. A chacun d’anticiper et prendre avec lui ce qui est le plus critique ou le plus fragile. Ce qui engendre quelques frayeurs, jusqu’à ce que le voltmètre remarche par exemple…

Vers midi je vois apparaître un autre bateau que Sigrid derrière moi. Qui est-ce ? On s’interroge ensemble à la VHF, persuadées que ça ne peut pas être un bateau de série, donc forcément c’est un prototype. Eh non… c’est un bateau accompagnateur, Esprit d’Equipe. Je lui fais part de mon problème de lèvre. En effet je n’ai plus de crème pour les lèvres et j’ai déjà une énorme gerçure qui me fait très mal, ça saigne. Je leur demande s’ils ne connaissent pas un produit que je pourrais mettre. Ils posent la question au médecin de la course par email via l’iridium et me répondent dans la journée de mettre de l’écran total jour et nuit, il parait que ça hydrate aussi.

Il fait une chaleur étouffante, je n’ose même pas regarder le thermomètre. A l’extérieur on a l’impression de brûler en plein soleil, sans ombre car celle des voiles est sur l’eau, pas sur le bateau jusqu’à 3h de l’après-midi (il fait jour à 7h, nuit à 6h environ, je parle en TU). A l’intérieur c’est le sauna, guère mieux. L’humidité est très forte, les habits salés absorbent à nouveau l’eau de l’air durant la nuit. La photographe à bord d’Esprit d’Equipe s’inquiète même pour son matériel devant une telle humidité. On est trempé sans bouger, comme dans un hammam.

Tout à coup je vois quelque chose à la surface de l’eau, on dirait une bouée. Mais je dois rêver, une bouée par 3000m de fond au milieu de nulle part, à 200 milles de toute terre c’est impossible. Pourtant elle est là et passe à 5m du bateau. C’est une énorme bouée métallique, comme un marque spéciale qui aurait perdu sa croix. Je n’imagine même pas les dégâts si par malheur j’étais rentrée dedans de nuit. Elle a dû casser son ancre et vogue à la dérive. Je signale sa position au bateau accompagnateur pour que d’une part ils préviennent les bateaux derrière, d’autre part les autorités maritimes locales.

Un nouveau bateau apparaît à l’horizon, cette fois c’est Mathieu que nous avons rattrapé. Il discute avec Gaël que je n’entends toujours pas. Le vent a bien molli ce qui fait mes affaires, je m’en sors toujours bien dans la pétole. Le moral est excellent. Je profite de cette accalmie pour faire le tour du bateau et vérifier que tout va bien. Je répare quelques trous dans la GV, resserre les goupilles de safran, fait un check up des drisses, tout va bien. J’en profite aussi pour faire un petit film, bilan de cette première semaine de course, le voici. L’image est un peu déformée car il a fallu que je la tourne de 90°.

Samedi 13 Octobre

La nuit est agréable. Je fais plusieurs empannages mais tout se passe bien. Au milieu de l’un d’entre eux un poisson volant atterrit dans le cockpit, ce n’est pas vraiment le moment, je le repousse à l’eau avec la manivelle de winch ! Mathieu lui a mangé hier matin le malheureux qui s’était posé sur son bateau ; verdict pas terrible avec beaucoup d’arrêtes. Voilà une photo de moi prise cette nuit là.

Sophie avant le Cap Vert

Ce matin, bonne nouvelle, je capte Gaël, c’est chouette !!! Le pauvre a eu pas mal de soucis durant ces derniers jours. Son safran a failli partir, il a perdu un embout de barre de flèche et a dû monter dans le mât par 20 nds de vent, il s’est brûlé la jambe avec l’écoute de spi lors d’un départ au tas, bref, pas mal de galères mais il va mieux. J’espère de mon côté qu’on va pouvoir s’entendre longtemps, c’est plus sympa. Je suis maintenant à 100 milles du Cap Vert que je pense passer dans la nuit, en empruntant le canal de St Vincent, à l’Ouest de l’archipel.

Le vent remonte progressivement et en prévision de l’éventuel renforcement dans les îles je passe sous petit spi à la tombée de la nuit. En réalité le vent ne forcira pas mais comme je dois empanner plusieurs fois et qu’avec le petit spi il y a nettement moins de cocotiers c’est pas plus mal. Je m’en sors plutôt bien jusqu’à la dernière pointe de l’île de St Vincent. Tout à coup celle-ci est recouverte de nuage je ne la vois plus. Je me dirige grâce au GPS et je vois une masse sombre devant moi. Je pense toujours que ce sont les nuages et le GPS me dis que je passe sans problème la pointe donc je continue. Je m’approche de plus en plus de cette masse sombre, regarde frénétiquement et alternativement la carte et le GPS, ça ne colle pas. J’essaie désespérément de joindre Gaël qui est normalement devant, sans succès (en fait il a changé par erreur de canal de communication et s’en apercevra plusieurs heures plus tard). J’appelle Sigrid qui me dit qu’elle voit le feu sur la pointe, il n’y a plus de nuage. En fait la position GPS de la pointe est fausse, et je suis tellement sous les falaises que je ne vois plus le feu qui est au sommet. Je fais route droit sur la falaise et suis vraiment proche maintenant. Grosse frayeur, empannage de dernière minute.

Je quitte maintenant l’archipel, le jour se lève, Sigrid est juste derrière moi. Je n’ai presque pas dormi de la nuit et suis épuisée, surtout avec le gros coup de stress de la falaise. Je tiens à préciser que les coordonnées que j’avais rentrées sont celles données dans le livre des feux, qui sont donc fausses.

Je fais une petite vidéo que voilà.

2ème étape: de Madère aux Canaries

Mercredi 21 novembre 2007 par Sophie

 Et voilà comme promis le début du récit de la seconde étape, la suite arrive aussi vite que possible….

Samedi 6 Octobre

Après avoir remis le bateau en état de marche à Madère le samedi 6 Octobre à 11h TU il faut repartir. Et là j’avoue que je me suis sens très mal. Autant au départ de la première étape j’étais relativement sereine, autant ce samedi je suis extrêmement stressée. Nous dormons dans le bateau et nous nous levons sous une pluie battante, ça commence bien. Les voiles restées sur le pont pour pouvoir circuler à l’intérieur sont mouillées avant même de partir et l’on commence la journée en ciré, dans le brouillard. Ca ne remonte pas le moral. Achat de pain frais puis dernier textos et coups de fil à la famille avec beaucoup d’émotions. Je fais court car j’ai les larmes aux yeux puis rend mon portable à l’organisation. Ils doivent être transportés dans un bateau accompagnateur jusqu’au Brésil. L’idée me parait stupide car si l’on abandonne, non seulement on se trouve sans téléphone et en général sans annuaire, mais en plus on ne récupéreras son téléphone qu’à la fin du mois au Brésil ou à la mi Novembre en France, au retour des organisateurs, pratique…

Je dépose aussi mon ordinateur sur le bateau accompagnateur et ne jette même pas un dernier coup d’œil à la météo. La veille j’ai bien compris de quoi il retournait : une grande zone de pétole nous attend pour les premières 30h puis ensuite l’alizé sera soutenu (traduire 25/30 nœuds) à cause d’une dépression sur l’Afrique. Comme le vent se renforce au passage des îles des Canaries ça va donner 35 nœuds. L’option que semblent indiquer tous les logiciels de routage sur lesquels les autres s’affairent privilégie de faire du débridé (un peu plus loin du vent sous gennaker donc plus rapide) plutôt que du près durant les premières heures, ce qui implique de s’écarter de la route directe puis de passer ensuite entre les îles des Canaries. Cela ne me séduit guère. D’abord s’écarter de la route directe signifie faire plus de milles, il faut donc être sûr d’être vraiment plus rapide pour compenser le détour. Ensuite et surtout l’idée d’encaisser le renforcement du vent entre les îles alors qu’on nous annonce déjà 30 nœuds ne me parait vraiment pas bonne pour moi. En effet avec 30 nœuds de vent j’ai déjà largement atteint ma vitesse maximum donc plus de vent signifie plus d’ennuis, plus de risques de casse pour le matériel, plus de stress pour le bonhomme, bref rien de bon.

Vient le moment de dire au revoir aux copains, la gorge nouée on se donne rendez-vous à Bahia pour boire des Caipirinhia, il y a beaucoup d’émotions. A ce moment là je n’imagine pas ne pas les revoir tous au Brésil. Je suis terriblement mal, sans doute le plus gros stress de ma vie, mal au ventre, diarrhée, impossible d’avaler quoi que ce soit. Les mauvais moments de la première étape et le peu de plaisir que j’y ai pris, l’angoisse de la casse, tout ça me travaille. Je n’ai plus confiance dans mon bateau, dans mon matériel, et pire encore en moi. Néanmoins je ne me vois pas renoncer maintenant, je sais que je le regretterai éternellement, il faut que j’y aille, il faut surmonter ça, voir de quoi je suis capable, me retrouver à l’aise sur mon bateau, me faire plaisir comme lors de ma qualification, retrouver ce bonheur d’être sur l’eau.

Voilà enfin le top départ, je suis loin, très loin de la ligne, l’absence de chronomètre n’aidant pas. En effet j’avais quitté ma montre durant l’escale et au moment de la remettre le matin du départ elle n’avait plus de pile. Me voilà donc partie pour 25 jours sans montre, heureusement que le GPS donne l’heure. Ce qui m’inquiète plus c’est que si mon réveil tombe en panne je n’en aurais pas d’autre. De toute façon c’est comme ça et la chance est avec moi, tout le monde ayant volé le départ le comité rappelle les bateaux et relance une nouvelle procédure. Cette fois je suis bien mieux placée, fidèle à ma stratégie habituelle qui m’avait si bien réussi à la Rochelle : je pars quelques dizaines de secondes après le top départ au ras du comité ce qui me permet d’éviter d’être enfermée dans un énorme groupe de bateaux, déventée avec de gros risques de dégâts sur les bateaux. Ce qui ne manquera pas d’arriver, au moins trois bateaux rentrent au port suite à des collisions.

Nous tirons des bords jusqu’à la bouée de dégagement, le soleil fait son apparition mais l’île reste désespérément couverte, je ne la verrai jamais dans son ensemble. Puis au passage de la bouée c’est le moment de mettre le cap… sur le Brésil ! Non j’exagère, le premier waypoint est en fait au Cap Vert car nous avons l’obligation de traverser l’archipel. Le GPS affiche 1025 milles, un bon bout de chemin… Les premières options se dessinent immédiatement car certains abattent (s’éloignent du vent et de la route directe) tandis que d’autres comme moi choisissent de serrer le vent en collant à la route théorique. Je suis toujours aussi stressée, je me maudis de m’être fourrée dans un pareil guêpier alors que je pourrais être tranquillement en vacances, et de belles vacances vu le prix de la plaisanterie !! Néanmoins on ne se refait pas et je suis quand même contente de passer la bouée devant tous mes copains (j’aperçois derrière moi le Roi du Matelas, Gaël, Manu, et je sais que Dominique est loin derrière car il a volé le second départ et doit refaire le tour de la ligne). Tout de suite je m’enquiers des options de chacun, Manu et Mathieu abattent, Gaël reste sur la même option que moi sans que nous ne nous soyons concertés. Devant moi Yves le Blevec file tout droit ce qui me conforte dans mon choix, s’il est là c’est que l’option n’est pas si mauvaise car lui a été routé par un professionnel avant le départ.

Je n’ose pas quitter la barre, Gaël n’est pas loin derrière et me sert de repère de vitesse. Je me concentre au maximum pour ne rien céder, je n’ai pas envie d’être déjà dans les derniers comme lors de la première étape suite à mon passage à l’eau. Je n’arrive toujours pas à avaler quoi que ce soit. Les heures passent, les positions se maintiennent. Première vacation radio, tout va bien à part toujours ce stress intense dont je pensais me débarrasser à la première bouée, peine perdue, il est toujours là. Le bateau avance bien, la pétole lui plait de même qu’à moi. La nuit tombe, le vent mollit peu à peu jusqu’à devenir quasi nul. Il n’y a absolument aucune lune, pas une lumière car on est déjà trop loin de Madère, juste les feux de mât des bateaux voisins (entre autres Thomas sur son Petit Citron Vert, voisin de ponton à l’escale et Gaël) et les éclats de lampe de poche de ceux qui peaufinent leurs réglages. On n’y voit absolument rien, la nuit est totalement noire. Dans ces conditions il est vraiment difficile de barrer. Plusieurs fois le génois passe à contre et je fais un tour sur moi-même. D’habitude j’aurais gardé la barre toute la nuit pour grappiller quelques milles, ou même un seul mille mais je retiens la leçon de la première étape. Il ne faut pas accumuler dès le départ un énorme déficit de sommeil car ensuite la pente est terrible à remonter. Et en l’occurrence il s’agit de s’économiser car la route est longue ( !) et de dures conditions sont attendues la nuit suivante. Je file donc me coucher et dors 5h soit mon temps normal de sommeil prévu sur 24h. Evidemment je ne dors pas d’une traite et me réveille régulièrement voir ce qu’il se passe. Il semblerait au vu des changements de couleurs des feux environnants (rouge qui devient vert puis repasse rouge etc…) que je ne sois pas la seule à faire régulièrement des tours sur moi-même ! Il y a du plancton phosphorescent à la surface de l’eau c’est magnifique. Lorsque le bateau crée des remous (en particulier vers les safrans et le tableau arrière ainsi qu’à l’étrave) la surface de l’eau s’illumine. C’est magique et magnifique. Cela arrive régulièrement mais cette nuit là avec cette obscurité c’était particulièrement féerique. Plaisir solitaire car il est impossible de filmer le phénomène, en tout cas avec mon appareil photo pour qui tout ça reste bien trop sombre.

Dimanche 7 Octobre

Au petit matin je ne vois plus grand monde ce qui a le don de me stresser à nouveau alors même que le repos de cette nuit et le plancton m’avaient apaisée. Par ailleurs on n’entend déjà plus de bateaux accompagnateurs à la vacation du matin, je ne pensais pourtant pas être si loin. Marcel for Ever plaisante sur les ondes comme souvent, avec toujours le ton juste, ça détend l’atmosphère et c’est bien agréable. Le seul soucis c’est qu’il n’y a pas de soleil ce qui nuit au chargement des batteries. Je suis toujours au près dans du vent faible. A la vacation radio de 11h TU le premier classement de cette seconde étape tombe et là, stupeur, je suis 5ème et Gaël est 8ème. Je n’y crois pas avant de réaliser que je fais aujourd’hui la meilleure place de toute ma Transat, je suis réaliste. Etant partie sur la route directe je me suis bien rapprochée du but tandis que ceux qui ont sorti leur gennaker concèdent des places pour mieux les reprendre ensuite. Peu importe, je suis 5ème et c’est la classe !

L’après midi le vent tombe complètement passant de faible à nul. Les dauphins viennent me rendre visite pour me distraire, c’est chouette, la nature y met du sien. Et moi la pétole ne m’effraie pas, les années d’entraînement sur le lac d’Annecy puis en Méditerranée ont su forger ma patience. Ce qui n’est pas la cas de tout le monde, à la VHF certains commencent à péter les plombs sur le thème « Vous pensez qu’à l’Est -l’autre option- ils ont touché du vent ? » ou « Là c’est sûr on vient déjà de se prendre une branlée ». Certes on doute tous, le routage qui menait vers l’Est prévoyait effectivement un retour plus précoce du vent mais il y avait quand même une énorme bulle à traverser pour tout le monde. Et pour moi la « branlée » elle est à venir pour ceux qui traverseront les Canaries.

A force de battre au gré des vagues et en l’absence de vent une couture de génois (sur la chute en fait) commence à s’abîmer sur une barre de flèche (dans le mât). J’affale pour poser de l’insigna, sorte de scotch à voile, afin de la protéger avant qu’elle ne cède bêtement. Vue l’humidité ambiante tout ça tient au moins cinq minutes avant de s’arracher. Sans m’énerver je réaffale et j’attaque cette fois avec les grands moyens, au bas mot quatre épaisseurs de scotch type « gray tape », du costaud. Là encore j’ai retenu la leçon de la première étape, il s’agit de préserver à tout prix le matériel et la moindre casse peut être fatale donc je ne laisse rien en suspend et compte bien préserver le bateau pour arriver à bon port. Durant cette réparation qui est en fait plus une précaution j’ai une immense pensée pour mon grand père, spécialiste du scotchage. Je me dis qu’il serait fier de moi, je perpétue le savoir-faire familial !! Au bout d’un quart d’heure la voile est horrible mais je suis convaincue que ça va tenir et ce sera effectivement le cas. Ci-dessous une photo prise plus tard par Gaël où l’on voit bien le renfort en scotch…

Renfort de génois

En fin d’après-midi le vent tourne et nous sortons les spis. Nous formons un petit groupe sympa avec Gaël, Thomas et son citron et Pierrick sur sa Banane. Ca donne en VHF « La banane, la banane pour le citron tu me reçois ? » C’est très drôle. Je suis toujours stressée car je sais que le vent doit arriver dans la nuit mais je fais avec.

On passe la nuit sous spi, le vent monte progressivement mais rien de bien méchant.

Lundi 8 Octobre

Durant la matinée première avarie. Brutalement le vérin, qui est celui que j’ai réparé à l’escale, se coince en butée courte. La tige ne ressort plus, elle est coincée à l’intérieur. Le temps que je comprenne de quoi il retourne je fais un magnifique départ à l’abattée, empannage, GV dans la bastaque, spi en vrac, un festival. Je remets le bateau d’aplomb, remet le pilote sans bien comprendre et rebelote. Je me précipite à l’intérieur pour attraper l’autre vérin (celui qui m’avait déjà servi à la première étape après l’avarie) et remplacer celui qui reste coincée. Gros coup au moral, j’ai l’impression que l’histoire se répète continuellement et que ça recommence comme à la première étape. A peine partie et j’ai déjà un vérin hors service, ça me mine le moral. Je m’effondre, les larmes aux yeux et il me faut un grand moment pour récupérer et redresser la tête.

Le vent monte, je passe sous petit spi et prend un ris dans la GV. Le soleil brille (donc les batteries se chargent), du coup j’en profite pour dormir, de toute façon j’en ai besoin pour me remettre de cette histoire de vérin. A ce moment là Fabrice sur son proto Hakuna Matata me double sous spi, en surfant, l’image est magnifique. J’aurai voulu pouvoir filmer son passage car c’était vraiment très beau, avec une lumière rare mais après le coup du pilote je n’ai pas trouvé le courage de mettre l’appareil dans son boîtier étanche et de ressortir filmer. J’en suis vraiment désolée pour Fabrice avec qui j’avais sympathisé chez le soudeur à Madère ( !) et à qui j’aurai bien voulu donner ces images. On discutera régulièrement à la VHF jusque dans la nuit.

Gaël n’est pas loin non plus sous GV haute et grand spi. Ce qui est marrant c’est qu’on va à la même vitesse malgré la différence de voilure. Nos bateaux ne sont pas du tout pareil, l’arrière du sien est beaucoup plus large donc il peut conserver plus de toile plus longtemps que moi, sans pour autant que cela apporte forcément un avantage en terme de vitesse. Par contre ça lui évite quelques manœuvres.

Vers midi on aperçoit Palma, enfin le sommet de Palma le reste étant intégralement dans les nuages, à tel point que Gaël ne se verra Palma qu’en fin d’après-midi !! Je n’ai pas pris de photo car je pensais que ça ne rendrait rien, Gaël (dont l’appareil est étanche ce qui facilite un peu l’opération) l’a fait, voici ce que ça donne. Si c’est pas dommage de se déplacer jusque là-bas pour voir ça !

Palma

En milieu d’après-midi le vent monte fort, franchement fort, tandis que l’on contourne les Canariesnpar l’Ouest, raisonnablement au large. 20 nœuds établis, puis 25 nœuds. La mer monte elle aussi, les vagues deviennent grosses. Toujours sous petit spi je vais vivre quatre heures d’anthologie, les quatre meilleures heures de la transat, celles avec les meilleures sensations, des heures qui vous rappellent ce que vous êtes venu chercher, qui donne le sourire et une pêche d’enfer, qui font peur aussi mais de la peur qui vous donne des frissons de plaisir, comme lorsque gamin on jouait à se faire peur en imaginant le loup sous le lit le soir en s’endormant. Gaël et moi sommes à vue et sommes deux gamins. De temps en temps je hurle, toujours comme une gamine sur un tobogan. Ce qu’il y a de bien dans le solitaire c’est que l’on peut faire ce que l’on veut, il n’y a personne pour se moquer de vous, personne pour vous juger. Vous pouvez donc dévaler une vague en criant « Tarzan la banane !!! » (comment ça ça sent le vécu ?!!) si ça vous chante, personne ne vous toisera avec un regard affligé. Et c’est vraiment le bonheur. Les surfs à plus de 14 nœuds se multiplient, pendant un bon quart d’heure je suis constamment au dessus de 11noeuds, c’est la folie. Le bateau est transformé en geyser et moi je suis assise sur mon tapis volant, le sourire jusqu’aux oreilles.

Cependant une petit voix me murmure à l’oreille que mon tapis est en fait ma maison, qu’il serait bon de songer que je dois l’amener au Brésil, et que pour cela je vais devoir encore y vivre un peu, manger, répondre aux vacations, boire, aller aux toilettes. Et tout ça pour le moment c’est strictement impossible. Impossible de lâcher la barre ne serait-ce qu’une seconde. Je sais que le vent va encore monter et que plus j’attends plus l’affalage va être chaud, plus je le redoute, plus je fais semblant de ne pas voir que tout ça doit nécessairement prendre fin, plus le vent monte etc… Et ce qui devait arriver arriva, une grosse rafale à 30 nds suivi d’un départ au tas majestueux. Je tente de remettre le bateau droit rien n’y fait, j’insiste et le bout qui retient la poulie de spi explose littéralement. Là je connais le topo, j’ai déjà donné durant la première étape et la fameuse nuit où j’ai cassé mon bout dehors. Pourtant j’avais mis de la sangle toute neuve mais bon par 30 nds il faut s’y faire on ne peut pas faire claquer son spi, il y forcément quelque chose qui pète, c’est déjà une bonne chose et une grande chance que ce ne soit pas la spi lui-même. Devant l’urgence de la situation je ne redoute plus l’affalage. Le bateau toujours au tas je descends ramasser tout le bazar avec l’air du gamin à qui l’on vient de retirer son jouet.

Ce qui drôle c’est que la même rafale atteint Gaël exactement au même moment et lui aussi décide d’affaler sans aucune concertation, on n’avait pas vraiment les moyens de discuter. Par contre une fois la situation maîtrisée on discute de la suite, on est joueur. Cependant je ne tiens pas à tout casser, ça me rappelle trop une certaine nuit, je renvoie donc le génois sur le bout-dehors, en guise de petit gennaker. Bien sûr il s’agit d’un génois spécialement conçu pour ça, et il se fixe à mi bout-dehors. Gaël lui tente le tout pour le tout et envoie son gennaker ce qui me parait un peu osé. Et c’est reparti, le bateau est bien équilibré et surfe à grande vitesse. Mais comme le génois est trop vrillé la chute bas et au bout d’un moment je crains d’une part d’abîmer le génois et d’autre part de fatiguer le gréement. J’en parle à Gaël qui entre temps a troqué son gennaker contre le génois comme moi et tous les deux nous trouvons que le jeu n’en vaut plus la chandelle, il faut encore réduire. La mer est devenue très mauvaise, hachée, désordonnée. Le vent souffle fort avec de fréquentes rafales à 30 nds.

Je décide d’affaler mon génois avec la même technique que mon ancien gennaker sans enrouleur, c’est-à-dire au vent en abatant bien, comme ça il ne risque pas de passer à l’eau. Enfin c’est ce que je croyais. Le fait est que je n’ai pas assez abattu et que l’on ne peut pas choquer d’amure car il n’y a pas d’amure, le génois est fixé à mi bout dehors avec un mousqueton. Bref le génois passe à l’eau au vent vers l’étrave et forme un genre de sac sous l’eau. Avant de tout péter je largue le mousqueton et la drisse. Le génois passe alors entièrement sous le bateau sans se prendre sous la quille car j’ai largué les bons côtés (réflexe ou chance, j’opterais plutôt pour la deuxième option) et traîne derrière lamentablement pendu à l’écoute, plutôt loin. Là encore sur le moment je n’ai pas le réflexe de me mettre face au vent mais avec le recul je pense que c’était impossible à cause de l’état de la mer. Je file donc à bonne vitesse sous GV 2 ris seule avec mon génois en guise de filet de pêche. Je ne veux pas et ne peux pas me permettre de perdre mon génois à ce moment là de la course. D’abord car je vais en avoir beaucoup besoin dans et à la sortie du pot au noir. Ensuite parce que ça coute très cher, qu’il est quasiement neuf et que je l’ai payé de ma poche. Comme dans les cartoons je visualise mon chèque de 1000€ pendu au bout de cette écoute. Il faut se battre pour le récupérer il n’y a tout simplement pas d’autre choix, pas d’autre possibilité et personne pour m’aider. Je winch progressivement la bête, ce qui est épuisant car pour les connaisseurs je n’ai pas de self tailing. Mais mes efforts sont recompensés et le coin de la voile remonte à bord. Il me reste encore à hisser tout le reste mais ça tient le coup et bientôt l’intérieur de mon bateau est envahi de voiles trempées, entre le spi et le génois… L’eau dépasse le niveau du plancher c’est assez désagréable je patauge.

Durant la nuit le vent tourne puis mollit à cause l’effet des îles. Fabrice nous conseille de repartir un peu plus dans l’Ouest pour nous dégager des Canaries car lui-même est dans du vent assez faible avec toujours cette mer hachée. Gaël, qui commence à souffrir un peu du mal de mer, oblique légèrement, je me promets de faire de même dès que le vent mollira un peu.

C’est sans compter sur ce cher Bob qui n’en rate pas une. Subitement la tige de vérin se désolidarise du corps et le moteur tourne dans le vide. Avant même de m’énerver je comprends que c’est la même panne que celle que j’ai déjà eu à la première étape, revoilà le coup de la clavette de chez raymarine. Sauf que cette fois je n’ai pas de vérin de secours près immédiatement pour secourir le vérin de secours. Je suis donc obligée de me mettre à la cape (m’arrêter et me laisser dériver) le temps de démonter dans le noir le vérin de Simon, changer la clavette, remonter le vérin et le réinstaller. C’est mieux que dans les films ou les truands apprennent à démonter et remonter les fusils les yeux fermés, moi je me spécialise dans le vérin ST 4000.

Lorsque j’ai fini de réparer je remets le bateau en route mais c’est trop tard, Gaël et Fabrice ne sont plus à portée de VHF, ils sont trop loin devant. En fait je saurai plus tard que Gaël est surtout trop à l’Ouest pour m’entendre.

Durant la nuit il y a de sérieuses rafales qui m’obligent à passer sous GV 3 ris seule.

 La suite dès que possible…

Quelques jours à Salvador de Bahia

Vendredi 2 novembre 2007 par Sophie

Je me doute que mon récit est attendu mais pour le moment je n’ai pas eu (pris) le temps de taper tout ça. Il faut dire qu’il s’en passe des choses à Salavador où nous sommes traités comme des princes et nous nous complaisons dans l’attitude du touriste en voyage organisé, ça fait du bien des fois.

 

Lundi soir nous avons finalement trouvé un hôtel. Sur le moment j’ai été terriblement déçue car nous avons attendu 1h dans un hall d’hôtel complet, le propriétaire ayant un ami qui avait lui aussi un hôtel et qui allait arriver très vite… Une heure plus tard nous avions enfin notre chambre, au 7ème étage sans ascenseur. Ca a l’air tout bête mais après 3 semaines de mer où l’on marche au maximum cinq mètres sans s’arrêter mes jambes étaient quasiement incapables de me porter jusque là-haut! En plus nous avons très mal aux genoux, il semble que ce soit la maladie des ministes, à force d’être d’une part plié en quinze dans le bateau, et d’autre part en appui sur les jambes tendues lorsque le bateau gite ce qui a été le cas 5 jours vers Fernando lorsque nous faisions du près bien humide. Tout ça passe avec le repos je vous rassure. Néanmoins cette montée d’escalier conjuguée avec les suivantes m’a donné des courbatures aux mollets monstrueuses jusqu’à hier soir!

Chambre d’hôtel

Ensuite première douche tant rêvée, tant attendue… froide! Au bout de quelques minutes j’ai trouvé une bonne combine pour chauffer l’eau, faire couler l’eau froide au lavabo! Ouf car après 23 jours sans douche ni shampooing il y avait du boulot. Et là nous avons été victimes du décalage horaire. En effet sur l’eau je vivais avec le soleil. Je me levais avec le soleil et profitais de la nuit pour me reposer, contrairement à la première étape où j’avais beaucoup moins dormi. Sauf qu’ici le soleil se lève à 5h du matin et se couche à 17h! Du coup à 20h je me suis endormie comme un bébé pour me réveiller 13h plus tard et me ruer sur le petit déjeuner car j’avais carrément raté le repas du soir.

Petit déjeuner excellent aux saveurs locales (mangue, ananas, beignets de bananes, jus de papaye, d’orange ou de fruits de la passion…) qui m’a réconciliée avec l’hôtel puis nous sommes retournés au port accueillir les concurrents suivants, notamment Fred sur son Surf Rider Foundation qui a eu l’immense bonheur de jeter ses panneaux solaires volants par dessus bord (comme moi à la première étape) entre les Canaries et le Cap Vert ce qui l’a contraint à l’escale. A chaque arrivée tout le monde passe à l’eau, je n’y ai pas échappé.

Nous avons aussi visité un peu le Pelhourino, quartier très touristique et coloré de la ville haute. En effet Salvador s’étend sur une colline avec des quartiers bas près du port et des quartiers hauts auxquels on accède via un ascenseur au tarif incroyable de 1 centime d’euros!

Elevator     Fort de Salvador de Bahia     Port de Salvador

Le soir nous avons mangé dans un restaurant au kilo, c’est à dire qu’ils pèsent votre assiette, avec les Mathieu du Super Calin Gaël et Dominique, un vrai repas de propriétaire de cagettes diront certains, nos bateaux étant en bois.

Le lendemain nouvelle balade dans la ville, un peu d’internet, arrivée de Bertrand, un excellent moment, début de rangement de bateaux et nous voilà partis par la mer en bateau moteur vers un restaurant les pieds dans l’eau, invités par l’état de Bahia. A l’arrivée distribution de collier, Caipirinha (le cocktail local) à volonté, beignets en tout genre, buffet délicieux et spectacle de danses traditionnelles dont voici une vidéo prise par Gaël. Super ambiance.

 

Hier à 10h nous avions rendez-vous pour un briefing cargo, faudrait pas croire qu’on est en vacances quand même! Nos bateaux rentrent en France par cargo moyennant la modique somme de 5700€. J’ai de la chance le mien part en premier. Il sera donc démâté le 7 (avant c’est interdit car les bateaux doivent rester dans le port pour l’animation) puis gruté le 8 pour un départ aux alentours du 15. Il arrivera début Décembre à Fos sur Mer. Ensuite j’ai commencé à rincer les voiles et ranger l’intérieur du bateau, apporté les habits à la laverie, fait les formalités de douanes pour Félibre et pour moi et voilà qu’il était déjà l’heure de l’apéro.

Eh oui ici l’apéro commence tôt car d’une part il fait nuit tôt et d’autre part le soir il est vivement déconseillé de rentrer tard, trop dangereux. Du coup à 17h nous voilà dans un savero, genre de gros voilier traditionnel qui a bien sûr pris la mer… au moteur! Deux heures de balade dans la baie de Tous les Saints avec bien sûr… Caipirinha à volonté et beignets succulents! Cette fois c’est Sergio, le responsable du retour cargo des bateaux, qui régalait et là encore l’ambiance était excellente.

Bateau traditionnel brésilien          Façades du Pelhourino

Il reste encore pas mal de rangement sur les bateaux, il y a beaucoup de choses à démonter en prévision du transport mais il est difficile de se motiver, en particulier avec la chaleur qu’il fait à l’intérieur. L’eau du port est rafraichissante mais ça n’avance pas bien vite. Ensuite il faudra aller visiter les somptueuses plages que nous avons longées avant d’arriver puis peut-être le parc national à 400km dans les terres.

On fait également le tri dans les photos et les vidéos, on commence à penser au récit mais là encore ça prend pas mal de temps. Ne vous découragez pas c’est promis ça viendra!

La grande traversée J+24… BRAVO !

Mardi 30 octobre 2007 par zaberlouette

Bravo Sophie pour cette belle traversée ! quelle arrivée avec Gaël..

Nous attendons avec impatience ton récit, les photos, les vidéos

A moi la belle vie!

Lundi 29 octobre 2007 par Sophie

Bonjour a tous,

Ca y est j ai franchi la ligne d arrivee a 14h TU aujourd hui. Je ne vous cache pas que cette traversee a ete tres dure mais tout s efface au passage de la ligne devant l accueil chaleureux qui nous est reserve.

Je tacherai de vous raconter tout ca mais pour le moment je ne sais pas par ou commencer. Je vais bien, pas de gros bobos ni pour moi ni pour le bateau. Pour le moment je reve de prendre une douche, chose que je n ai pas pu faire en 23 jours, et de pouvoir dormir et me reposer sans stress, contrairement a bord. Et l objectif immediat est de trouver un hotel car depuis le 1 Septembre je dors dans le bateau et je n en peux plus!!

Je propose dans un premier temps (car mon recit va etre un peu long a venir) de repondre a vos questions si vous en avez. Je pense ensuite vous raconter  les ambiances, les longues periodes de doute, les grosses angoisses, les grands bonheurs, les desillusions, plutot que les faits au jour le jour…

Ce que j ai realise en traversant (apres le Cap Vert) auquel je n avais pas vraiment pense avant c est qu il n y a aucune porte de sortie, pas de possibilite de faire marche arriere, personne pour venir vous chercher sauf en cas de danger mortel, et encore. Et en y repensant il n y a pas beaucoup de situation comme celle la dans la vie ou il est absolument impossible de changer de chemin, d avouer que c est trop dur et de laisser tomber. La le seul moyen de sortir de tout ca (notamment du pot au noir) c est de faire face et de continuer a se battre pour progresser. Et tres honnetement ce n est pas toujours facile…

A tres vite avec un clavier francais (mon ordinateur arrive…), merci pour les encouragements que je ne recois que maintenant.

La grande traversée J+23…

Lundi 29 octobre 2007 par zaberlouette

… et hop ! Sophie est devenue invisible depuis 24H, idem pour Gaël. Normal ils font tout de concert ! Vive les balises à mémoire aussi rapidement saturée… pas drôle pour nous, heureusement la fin de la course est proche.

Dernière position connue : 173 milles de l’arrivée, dimanche 28 à 15h. Alors d’ici 24h, Félibre et Okoume auront certainement coupé la ligne…

Vivement les photos de l’arrivée sur le site de la Mini !

La grande traversée J+20…

Vendredi 26 octobre 2007 par zaberlouette

…et la dernière marque de parcours, l’île de Fernando de Noronha (qui fut appelée l’île Delphine lorsqu’elle était occupée par les français au XVIIème siècle), est dans le sillage de Sophie.

Peut-être Sophie avait elle encore en stock une bouteille d’Orangina (encore des bulles !) pour fêter cet évévenement car c’est la première terre depuis les îles du Cap Vert et surtout la dernière marque de parcours importante avant la ligne d’arrivée.

L’odeur de la terre doit commencer à se faire sentir alors que commence la descente finale le long des côtes brésiliennes dans 15 à 20 nds de Sud Ouest, une descente au près pour ces derniers jours de navigation. Car oui il ne reste plus que 450 milles à parcourir pour Sophie et Félibre, qui devraient toucher terre lundi ou mardi, avec Gaël juste devant ou juste derrière mais c’est sûr pas très loin.

La grande traversée J+18…

Mercredi 24 octobre 2007 par zaberlouette

… ou une journée sans positions. Et bien oui, ces petites balises de pas très bonne qualité (ça fait longtemps qu’on en parle…) tombent en panne. Du coup 30 ministes ne sont pas localisés, limite niveau sécu, et Sophie & Gaël se retrouvent super bien placés. Et surtout l’orga n’ose plus afficher les positions, pas cool pour nous qui regardons de prêt la progression de nos skippers préférés.

On imagine bien que depuis la sortie du Pot au Noir, les jeux sont quasi faits et qu’il ne va plus y avoir beaucoup de changement… Mais quand même, pour nous qui sommes derrière notre petit écran, ça fait plus le même effet.

En attendant, Sophie glisse dans l’Alizé – vent portant qui fait gonfler les voiles d’avant et glisser le bateau – vers la prochaine marque de parcours. 

La grande traversée J+17…

Mardi 23 octobre 2007 par zaberlouette

… ou le passage de l’Equateur !

Les pointages ne sont pas encore publiés sur le site de la Mini mais il sûr que Sophie a dû déboucher le Champagne (et oui elle avait bien embarqué une bouteille de vraies bulles pour fêter l’événement !) pour arroser son Félibre et les flots.

Surtout que le Pot au noir est désormais derrière et a laissé place au régime des alizés, d’où une meilleure vitesse et une belle remontée dans le classement

La grande traversée J+11…

Mercredi 17 octobre 2007 par zaberlouette

… ou comment essayer de conjurer les sévices d’Eole et du Pot au Noir conjugués.

J’ai essayé de trouver d’où vient cette dénomination peu avenante mais sans succès. Même dans le Dictionnaire Amoureux de la Mer, il n’y a pas l’origine. Par contre un conseil intéressant des Portugais au XVème siècle pour éviter cette zone redoutée : tirer vers le Brésil à le toucher avant l’Equateur, puis, en dessous, repiquer vers le Cap de Bonne Espérance. Sacré détour pour rejoindre la Route des Indes !

Mais les Instructions de Courses de la Mini Transat ne permettent pas ce contournement par l’Ouest car nos coureurs doivent laisser l’île de Fernando de Noronha à tribord… et ça rallongerait sacrément la route, déjà que ça doit taper sur les nerfs parfois…

D’où des vitesses de Sophie pas régulières : 7 nds à 6h, 1 nd à 12h et 4,8 nds au dernier pointage et 4 places de perdues. Mais bon là ça ne veut pas dire grand chose car ils sont dans un mouchoir de poche et dans le lot il y a Isabelle et son proto qui sont repassés devant.